Quand la mondialisation déraille.

 

A la fin du mois de Septembre dernier, l’automobile, première industrie du monde, a subi soudain un violent freinage. Peugeot, Volkswagen, Citroën, Fiat, Toyota, Ford annoncent l’arrêt d’une bonne partie de leurs usines. Eisenach, l’usine allemande d’Opel, ferme pour 3 mois. On prévoit pour le secteur une perte de plus de 200 milliards d’euros en 2021. Que s’est-il passé ? Un cyclone planétaire ? Une crise économique ? Rien de tout ça. Beaucoup pensent que c’est dû à la crise sanitaire. Mais ce n’est pas ça non plus. Simplement les fabricants d’automobiles n’ont plus de circuits électroniques.(1)

Un petit rappel s’impose sur la manière dont la mondialisation s’est développée depuis les années 1990, spécialement dans le domaine des semi-conducteurs, ce qui a influencé l’ensemble de l’économie mondiale.

Quand en 1985 Morris Chang prend la tête de l’ITRI (Industrial Technology Research Institute) à Taïwan, il a pour mission de faire rapidement un plan de création d’une usine de semi-conducteurs. Un tel plan avait déjà été entrepris quelques années avant mais avait échoué.

Morris Chang était passé par le MIT et Stanford, puis Texas Instrument où il avait grimpé les échelons jusqu’à diriger une usine, puis toute la fabrication, ce qui lui avait donné une expérience exceptionnelle. Quand Kwoh-Ting Li, plusieurs fois ministre de l’économie ou des finances de Taïwan et père du virage technologique de l’île lui confie cette mission, Morris Chang a 54 ans. il réfléchit et cherche quelle stratégie adopter. Sa conclusion est qu’étant donnée l’organisation du secteur à cette époque, il sera impossible de battre les Américains et les Japonais en raison de la faiblesse de Taiwan en équipes de recherche. Le seul atout de Taïwan est celui de la fabrication. Il faudrait que dans la commercialisation des biens électroniques la conception et la fabrication soient séparées, pour pouvoir se spécialiser sur cette dernière phase. Ce n’était pas une idée très partagée. A l’époque, Motorola, Texas Instruments, Intel ou IBM ne songeaient certainement pas à confier une part essentielle de leur compétence à quelqu’un d’autre et encore moins à des asiatiques. Ceux-ci étaient vus comme excellents pour des assemblages où des fabrications simples comme les T-shirts ou les bicyclettes, mais pas pour graver du silicium. Morris Chang entreprit de prouver le contraire. Et il fonda l’entreprise TSMC.

C’est ainsi qu’au début des années 1990 nait en Occident le concept d’entreprise sans usines (en anglais « fabless », littéralement « sans fabrication »). D’abord réticents envers les « copieurs » asiatiques, les premiers clients apprécient progressivement l’excellence de fabrication et l’intégrité des taïwanais. Encore une dizaine d’années, et le monde de la technologie américaine, puis européenne, sont convertis. Le 27 Juin 2001, Serge Tchuruk, PDG d’Alcatel, fait scandale en déclarant dans le Wall Street Journal « Nous allons très bientôt devenir une "fabless company" ». De fait, en 2005, 65% des puces vendues dans le monde l’étaient par des entreprises sans usines. En 2015 c’était 85%(2) .

Pour quelles raisons un tel changement a-t-il pu se produire ? Pas pour le coût de la main d’œuvre, qui n’est pas déterminant dans ce secteur très automatisé. En partie, comme nous l’avons expliqué, pour l’excellence du travail effectué. Mais surtout parce que les taïwanais sont partis les premiers et que le coût des investissements s’est emballé. Le temps n’est plus où il suffisait d’une bonne équipe d’ingénieurs pour s’introduire sur le marché de l’électronique. Au début le coût d’une usine était de 500 M$. Vers l’an 2000, ce coût était plutôt 1000M$, puis 5000M$ dans les années 2010. Aujourd’hui, la dernière usine que TSMC va implanter dans l’Arizona coûtera 10 G$ soit 10.000 M$. Celle qu’elle prépare à Taïwan pour la génération suivante devrait être encore 2 fois plus chère. Pour beaucoup, ce rythme est intenable. Ceux qui ne sont pas assez solides quittent le marché, par exemple Motorola, ou deviennent « fabless » c’est-à-dire qu’ils abandonnent le métier de fabricant. Restent aujourd’hui pour les fabrications de base (on les appelle les « fondeurs »), un américain Intel, un Sud-Coréen Samsung, et le Taïwanais TSMC. Une poignée d’autres fondeurs existent mais ces 3 entreprises fournissent 80% des circuits de base et les plus avancés de ceux-ci. Si on ajoute un autre taïwanais, UMC, on monte à 85%.

On objectera qu’il existe de nombreuses autres firmes qui vendent de l’électronique, dont certaines assez connues : Qualcom, Broadcom, Nvidia, ARM par exemple, emploient des dizaines de milliers de personnes, mais elles sont « sans usines », c’est-à-dire qu’elles ne sont pas capables de fabriquer les puces de base, et elles-sous-traitent cette fabrications aux « fondeurs » qui profitent d’un marché en forte croissance. Quand en 2012 Apple, qui dessine ses propres puces pour ses smartphones, a décidé d’en confier la fabrication à TSMC ce fut un marché à 10 milliards de dollars et un progrès décisif pour TSMC.

Les dernières innovations gravées avec une finesse de 5nm (nanomètre) sont facturées très cher, et les technologies plus anciennes en 20nm et plus, dont les usines sont amorties, peuvent être vendues à « bas prix » pour l’automobile, la télévision et l’électroménager. Au total le marché est en forte expansion et très rentable. La vie est belle pour les fondeurs.

Alors comment une machine si bien lancée a-t-elle pu déraper ? C’est qu’il y a eu une conjonction de plusieurs événements. D’abord, la demande de puces pour les PC et les serveurs a augmenté, en raison de la crise sanitaire et du fort développement du télétravail. Il en est de même pour les puces destinées aux consoles de jeu, pour la même raison (utilisateurs confinés) et aussi parce qu’il y a eu un changement de génération de consoles(3). Mais surtout une guerre commerciale a commencé entre la Chine et les Etats-Unis. Cette guerre a entrainé une interdiction par les USA de vendre des puces à la Chine, non seulement pour les firmes des USA, mais pour le monde entier, et particulièrement Taïwan, sous menace de se voir fermer le marché américain. Or la Chine intervient dans le circuit de nombreux appareils électroniques. Elle importe pour plus de 380 milliards de dollars de puces électroniques, qu’elle inclut dans toutes sortes de biens envoyés dans le monde entier. Or son entreprise de fondeurs, SMIC, ne produit que pour 5 milliards de puces et surtout les experts(4) estiment qu’elle a 4 à 5 ans de retard sur ses concurrents taïwanais. C’est dire que sur de nombreux produits elle ne peut remplacer ses importations par ses propres productions. C’est ainsi que Huawei a dû stopper la fabrication de ses smartphones, pour cette firme un énorme marché, et aussi renoncer à tous les marchés hors Chine qu’elle avait passés dans le monde pour des infrastructures électroniques très coûteuses, notamment celles concernant la 4G et la 5G.

Et, comble de malchance une sécheresse exceptionnelle a frappé Taïwan et TSMC a dû ralentir sa production car la fabrication des puces demande beaucoup d’eau à différents stades.

Contourner tous ces obstacles n’est pas facile. Les sanctions les plus gênantes ont été annoncées en Septembre 2020. Leurs implications pour tous les clients des électroniciens chinois et les solutions de contournement ont commencé à être étudiées à ce moment. Durant le premier semestre 2021 les fabricants de puce se sont démenés pour augmenter leurs capacités dans les sous-secteurs impactés, avec de nouvelles implantations hors de Chine. Intel a annoncé le lancement de deux usines en Arizona et des agrandissements d’usines aux USA et en Europe (20 milliards d’investissements). TSMC envisage aussi de dépenser 100 milliards de dollars dans le même but. Mais tout ceci prend du temps. Construire une nouvelle usine peut prendre jusqu’à 2 ans. Une baisse de la demande serait bienvenue. Mais, en ce qui concerne les PC par exemple on ne prévoit pas un tel ralentissement avant 2022.

En tout cas, il faudrait profiter de la situation pour relancer une relocalisation des usines du secteur en France ou en Europe. Une situation de pénurie est idéale pour inciter les décideurs à lancer un plan de développement de ce domaine. Nous ne sommes pas assez compétents pour proposer ici un tel plan détaillé. En particulier faut-il concevoir et bâtir des usines de fonderie électroniques, ou s’associer avec les mastodontes du secteur ? TSMC monte des usines aux USA pour passer sous les fourches caudines américaines, il pourrait aussi le faire en Europe. D’un autre côté il existe en Belgique flamande, près de l’université de Louvain, une usine de la société ASML, qui est la seule au monde à savoir fabriquer les machines à graver les puces de 5 nanomètres, machines qu’elle vend à TSMC et à Samsung. Techniquement, il serait donc possible à l’Europe d’équiper une usine pour graver des puces très avancées. Et nous avons en Europe les compétences qui devraient permettre de faire un plan crédible. Mais les aspects politiques, financiers et marketing pèsent lourd également.

La Commission Européenne et notamment le commissaire Thierry Breton (commissaire au marché intérieur et autres choses, notamment la politique industrielle et le numérique) étudient actuellement un tel plan. Nous ne pouvons que souhaiter qu’il soit finalisé et mis en œuvre.

 

 



(1) On trouvera beaucoup d’informations sur le sujet dans Ph. Escande « TSMC, une brève histoire de la mondialisation … et de ses limites. » Le Monde Economies et Entreprises 15 Octobre 2021

(2) Chiffres donnés par Benoît Flamand, expert du secteur, cité par le Monde.

(3) La PlayStation 5 et la Xbox Series sont sorties en Novembre 2020.

(4) Brookings Institute, Note de début 2021, citée par Le Monde