Le révisionnisme monétaire

 

Nota: Ce texte est paru sur le blog « Financer l’avenir » de La Fondation pour la Nature et l’Homme

 

Tout à leur conviction que la création monétaire ne peut être mise au service de tous, et notamment ne peut financer des investissements collectifs, certains économistes en viennent à nier la possibilité même de la création monétaire. Ceci est une position révisionniste contraire aux faits et nous allons essayer de le montrer. Cette démonstration n’est pas simple car les arguments des révisionnistes présentent des variantes qu’il faut traiter avec soin.

 

Faisons d’abord une description rapide des mécanismes bancaires qui conduisent à la création monétaire.

 

L’opération comptable fondamentale est la suivante (opération I).

 

 

Actif

Passif

Banque A

Créance sur X

…… 100

Compte à vue X

… 100

 

La banque A prête 100 € à l’agent X. Elle inscrit 100 € sur le compte de X et constate à son actif une créance de 100 € sur X. La banque a créé ex-nihilo les 100 € du compte de X.

Ceci n’est pas la seule manière de prêter de l’argent à X. La Banque A peut aussi « mobiliser de l’épargne » par l’écriture suivante (opération II) (nous supposons pour l’instant que tout se passe dans la même banque).

 

 

Actif

Passif

Banque A

 

 

Compte à vue Y

Compte à terme Y

… – 100

…  +100

Banque A

Créance sur X

……+100

Compte à vue X

… +100

 

L’agent Y a épargné 100 euros en les transférant de son compte à vue à son compte d’épargne. Lorsque Y épargne ces 100 € et les soustrait du circuit de la monnaie circulante, la Banque les remet dans le circuit en prêtant à X comme précédemment. Ici on a une destruction création.

Les choses sont en réalité un peu moins simples car la Banque A n’est pas seule au monde. Dans l’opération I, la banque A, du seul fait de la création des 100 euros, va subir des « fuites » vers le monde extérieur.

– D’abord la banque centrale va lui demander de mettre en réserve environ 2 € de monnaie centrale (celle que la banque A possède sur son compte à la banque centrale). Ce sont les « réserves obligatoires ».

– Ensuite, X, comme tout agent titulaire d’un compte à vue, va avoir besoin de billets et les retirera au distributeur. Ces billets, la banque A devra les acheter à la banque centrale. En moyenne, le volume de billets est de 10 à 15% du montant des comptes à vue.

– Ce n’est pas tout. Il reste le plus important. Lorsque X va utiliser ces 100 €, il va les dépenser auprès d’autres agents qui ont des comptes dans d’autres banques. Si par exemple l’agent Z dans la banque B reçoit un chèque de X de 20 € et le remet à sa banque, celle-ci va demander à la banque A de lui verser 20 € pour qu’elle puisse créditer Z. Comme les banques règlent leurs dettes et créances mutuelles par mouvements de leurs comptes en banque centrale, A va se trouver débitrice de B pour 20 € de monnaie centrale. On conçoit que compte tenu des millions de chèques qui circulent dans tous les sens, les dettes et créances des banques les unes envers les autres (en raison de ces chèques) se compensent en grande partie.

Restons en là, mais remarquons pour finir que dans l’opération II la banque n’a pas tous ces soucis car elle n’a pas créé de monnaie, il n’y a donc pas de fuites en moyenne, ni en réserves, ni en billets, ni vers les autres banques.

Passons maintenant aux arguments des révisionnistes. On peut les répartir en trois catégories

 

1. La création monétaire n’existe pas

Cette position est la plus excessive. Elle consiste à nier toute création monétaire par les banques. Pour l’étayer, ils prennent argument de toutes les fuites lors de la création monétaire et prétendent que la banque A peut créer cette monnaie provisoirement, mais qu’elle doit rapidement trouver une ressource d’épargne pour annuler cette création, car sinon les fuites (surtout vers les autres banques), vont annuler tout bénéfice de l’opération. Autrement dit la banque n’a d’autre choix que de se comporter comme un organisme non bancaire, qui, n’ayant pas de compte à la banque centrale, ne prête que des ressources d’épargne collectée.

Cette position est tout simplement erronée.

Il a été montré que si toutes les banques augmentent leur volume de prêts au même rythme, les compensations de dettes entre banques se font parfaitement et que la masse monétaire augmente régulièrement au même rythme, les banques ne subissant que les fuites de billets et de réserves obligatoires. Qui plus est, il y a un marché interbancaire qui permet aux banques bénéficiaires des fuites de prêter aux banques qui en souffrent.

Il y a surtout la Banque Centrale, qui prend en pension les créances contreparties de la création monétaire, et qui fournit autant de monnaie centrale que nécessaire. Si ces prises en pension augmentent également au même rythme que le reste, elles financent les billets et les réserves obligatoires sans problème et restent de volume très inférieur à celui de la monnaie créée. Les banques peuvent donc créer de la monnaie en assurant des ressources de monnaie centrale d’environ 15% du montant de la monnaie créée. C’est la notion de multiplicateur du crédit.

La preuve absolue que notre démonstration est correcte est qu’il existe bel et bien une masse de monnaie M1 (somme des comptes à vue, des billets et des pièces) d’environ 4500 milliards d’euros dans la zone euro, et que cette monnaie, il a bien fallu la créer avec des opérations bancaires de type I. Ni l’or (10 000 tonnes soit 300 à 400 milliards d’euros à l’actif du SEBC) ni les devises possédées par les banques centrales (250 milliards environ au même actif) ne suffisent, et de loin, pour expliquer la monétisation d’une telle somme. Ni à expliquer comment cette masse monétaire fait pour augmenter chaque année (M1 est passée de 2000 milliards en 2001 à 4500 en 2010, soit une croissance annuelle moyenne de l’ordre de 8%).

 

2. Pas besoin de création monétaire pour financer l’investissement

Ceci est un révisionnisme un peu plus subtil. Il consiste à accepter la création monétaire, mais à soutenir que dans le cas de l’investissement, il n’y a pas en fait de création monétaire car celle-ci en quelque sorte s’auto-exclut. Cette position s’appuie en général sur l’égalité d’origine keynésienne selon laquelle l’investissement est égal à l’épargne et plus précisément que l’investissement génère l’épargne nécessaire à son financement et qu’il n’y a besoin d’aucune création monétaire dans ce cas. Il faut donc faire appel à l’épargne pour financer l’investissement et non à la création monétaire.

Ce sophisme repose sur l’utilisation abusive d’un modèle. Les modèles économiques analytiques, comme le modèle keynésien utilisé ici, sont des représentations simplifiées du monde. Elles sont vérifiées pour certains points de vue sur ce monde (d’où leur utilité), mais pas du tout pour d’autres. Aucun modèle ne prétend représenter le monde économique sous tous ses aspects. Il y a toujours des hypothèses restrictives qui pèsent plus ou moins lourd suivant les résultats cherchés. D’ailleurs, certains keynésiens considèrent que, même en acceptant ce modèle, le financement de départ doit fournir un financement ex-nihilo, et que l’égalité de l’investissement et de l’épargne n’intervient qu’après, voire même à long terme. Dans ce cas, le raisonnement keynésien est parfaitement compatible avec notre démarche.

En effet, supposons que, en suivant la logique du modèle, on crée régulièrement de la monnaie qu’on investit dans l’économie avec un multiplicateur keynésien et avec fuites à chaque tour en épargne. Au premier tour les investissements peuvent être ciblés pour minimiser ces fuites, mais à partir du 2ème tour celles-ci sont conformes à la moyenne nationale. Les fuites en épargne vont générer l’épargne nécessaire, qui conduira au financement complet de l’investissement conformément au modèle. Dès lors la création monétaire initiale s’est bien transformée en épargne. La seule question qui se pose est celle de l’ajustement de la création monétaire aux besoins d’investissements mais la création monétaire reste un besoin évident.

 

3. La création monétaire est limitée par le comportement des agents économiques.

Cette idée, est d’origine monétariste. Elle consiste à dire que la création monétaire est inefficace parce que la masse monétaire est limitée par un comportement stable des agents à propos de l’affectation de leurs liquidités. Si les agents décident de garder 25% du PIB en encaisses liquides, on ne pourrait augmenter celles-ci d’une grande quantité sans déséquilibrer le système et provoquer une hausse des prix.

Etant donné qu’on est dans ce cas face à des opposants au keynésianisme, il faut rester sur le terrain exclusif de la monnaie et rappeler à ces contradicteurs que même les monétaristes admettent que lorsque de la monnaie est créée et mise à disposition des agents, cette augmentation nominale des revenus se partage entre hausse de la demande réelle et hausse des prix, sans qu’on puisse dire la part de l’un et de l’autre. Cette position suppose donc au moins que la masse monétaire puisse augmenter. Si par ailleurs cette création monétaire finance des investissements productifs, on augmente les revenus en même temps que l’offre et on ne voit pas pourquoi il y aurait « trop » de monnaie.

Une variante de cette limitation imaginaire est celle du bilan de la banque centrale. Le passif de ce bilan, ou son poste M0 (comptes des établissements financiers et billets papier en circulation), seraient limités en fonction du PIB et des habitudes des agents. Les justifications de ces limitations ne sont pas claires, mais le meilleur moyen de montrer la fausseté de cette affirmation est de disposer d’un bon contrexemple.

Entre le 31 Décembre 2007 et le 31 Décembre 2010, la FED a multiplié son passif et le montant de M0 par 2,8 (il est passé de 800 milliards de dollars à 2300 milliards de dollars). Le moins qu’on puisse dire est que cette croissance n’a rien à voir avec celle du PIB, ni de celle de l’économie réelle.

 

4. Conclusion

Il paraît clair que les justifications des contradicteurs ne sont pas scientifiquement fondées. Elles semblent plutôt motivées par le désir de conserver à tout prix en l’état le mode de fonctionnement actuel de financement des investissements collectifs par le marché.



6 commentaires pour “Le révisionnisme monétaire”

  1. Bonjour

    Je suis assez ignorant de ces choses mais j’ai lu avec intérêt votre article sur le révisionnisme monétaire. Je dois dire que je comprend facilement la méthode I de création. Mais en même temps, je me demande pourquoi, les banques privés ont des difficultés sur le marché interbancaire pour obtenir des liquidités. Qu’est ce qui les empêche de les créer par le même jeu d’écriture autant que de besoin ? N’est ce pas qu’elles doivent en fait bien refinancer par de l’épargne sur le marché cette création ? Dans ce cas peut-on parler de création ex-nihilo ? Ou peut-être que je n’ai rien compris, ce qui hautement probable. Merci de votre éventuelle réponse.

  2. @ Vincent
    Le marché interbancaire sert principalement aux prêts interbanques. Les banques qui bénéficient des fuites de liquidités prêtent à celles qui subissent ces fuites. Ce marché se grippe lorsque les banques se méfient les unes des autres et ne se prêtent plus ces liquidités. La méthode I ne convient pas dans ce cas parce qu’elle permet de fabriquer de la monnaie secondaire (celle qui est sur votre compte courant ou le mien) mais pas de la monnaie centrale (celle qui ne s’échange qu’entre banques). Seule la banque centrale peut se substituer au marche interbancaire si celui-ci ne fonctionne plus.

  3. il me semblait que la monnaie cree par les banques en pretant etait detruite au remboursement par ecriture au bilan, restaurant ainsi l’etat initial. se pourrait il alors que l’accroissement durable de la masse monnetaire soit due aux dettes souveraines ? les 2500 milliards de plus au M1 pourraient ils correspondre a l’ensemble des dettes souveraines contractees entre 2001 et 2010 ajoutees de l’ensemble des credits en cours ?

  4. @franck
    C’est vrai pour un prêt isolé. Mais au plan global macroéconomique, c’est l’excès des crédits sur les remboursements et sur l’épargne qui compte (endettement NET). Et cet excès est positif d’une année sur l’autre si la masse monétaire m1 augmente, ce qui est le cas en général. Tout l’endettement NET participe à cette augmentation, endettement privé et endettement public. Si le secteur privé ne s’endette pas assez, l’Etat est obligé de s’endetter à la place, sinon c’est la récession.

  5. Excellente démonstration…je suis employé de banque et membre du conseil d’entreprise (syndicaliste) à BNPPFortis.
    Bien que connaissant ces mécanismes, j’ai demandé à la direction de la banque de donner une explication aux membres du Conseil d’entreprise. Cette formation a été donnée par les consultants Deloitte et PWC en juin 2010 sur base de ce qui figure dans les manuels scolaires et universitaires, donc comme Gabriel Galand l’explique.Toutefois, cette formation n’a pas duré 2 heures donc a été assez sommaire.
    J’aimerai toutefois vous poser une question relative à la comptabilité bancaire…Une banque peut acheter un immeuble ou des titres simplement en créant de la monnaie.
    Je ne vois pas ce qui lui interdirait de faire la même chose avec ses charges et notamment le salaire de ses employés, cadres et dirigeants…
    Il suffit pour cela simplement de débiter le compte de charges et de créditer (cas des salaires) les comptes à vue de ses employés…autrement dit ces charges viennent en déduction des fonds propres mais la monnaie (secondaire) en circulation à augmenté…> le passif diminue et augmente mais le total du bilan n’a pas évolué, une dette à court terme pour la banque s’est substituée aux fonds propres (passif)
    Lorsqu’une entreprise autre que bancaire paie ses rémunérations, le total de son bilan diminue…
    A l’actif, en finalité la caisse espèces diminue du montant du salaire et au passif, en finalité les fonds propres diminuent…merci de me donner votre avis

  6. @ Maurice Fabrot
    Techniquement la banque peut parfaitement procéder comme vous dîtes. Je ne suis pas sûr que les commissaires aux comptes approuveraient ce mélange des comptes d’exploitation et des comptes financiers patrimoniaux, mais je ne suis pas spécialiste.
    Par contre il me semble qu’elle ne peut pas continuer ainsi à grande échelle. Car en face de ces dettes à vue envers ses employés (qui vont rapidement se transformer en partie en dettes envers d’autres banques), elle n’aura pas de créances solides à offrir en garantie. Elle sera donc rapidement à sec de monnaie centrale. Par ailleurs ses ratios de solvabilité vont se dégrader d’autant.

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