Editorial : Le sauvetage de la Grèce ou la politique de Gribouille

Dans les affrontements publics ou privés sur l’opportunité des plans d’aide à la Grèce, ceux qui l’approuvent affirment immanquablement pour justifier leur position qu’on ne peut pas laisser tomber la Grèce, un membre éminent de l’UE par son histoire, le berceau de la civilisation européenne, etc. … Il ne semble pas leur venir à l’idée qu’il y aurait peut-être une ou plusieurs autres manières pour la Grèce de s’en sortir et pour les autres de l’aider dans cette entreprise.

Car on peut être assez sûr que la politique menée actuellement mène au désastre. Du côté des grecs ils sont en récession pour la 2ème année consécutive, les mesures de rigueur s’empilent au fil de vagues successives, mais le déficit est constamment en retard sur son plan de résorption, et la diminution de la dette n’est pas à un horizon visible. Du côté des pays prêteurs, déjà 110 milliards ont été engagés, sans résultat visible qu’une contagion à l’Italie et à l’Espagne (on a un peu oublié le Portugal et l’Irlande depuis quelques temps). Dans l’idée d’établir une ligne de défense plus générale que pour seulement le problème grec, on a prévu un Fonds Européen de Stabilité Financière, dont les moyens de prêts ont été étendus à 440 milliards d’euros essentiellement sous forme de garantie des Etats membres. Ce fonds, qui fonctionnera sous la règle de l’unanimité, n’est pas encore approuvé par tous les Etats membres, mais il devrait finir par l’être entre Octobre et Décembre 2011. Mais ce fonds est-il à la hauteur du problème ?

En vérité, les gouvernants de tous bords ont tout faux dans cette affaire.

Du côté du gouvernement grec, il aurait dû savoir que dans l’histoire une crise de la dette ne s’est jamais résolue par la déflation, à moins de troubles sociaux importants, et qu’il aurait fallu plutôt trouver un moyen de dévaluer la monnaie. Même si on ne veut pas casser définitivement l’euro, et même si une solution de monnaie commune comme nous l’avons préconisée (1) est jugée trop ambitieuse ou trop compliquée, le gouvernement grec aurait dû demander de quitter provisoirement l’euro, ou adopter un euro bis, qu’il aurait dévalué de 30 à 50% par rapport à l’euro de base. Ceci aurait été assorti d’un défaut partiel et/ou une restructuration, ou d’une transformation des créances en euro faible. Une telle demande aurait peut-être stimulé une réflexion des instances de l’UE dans le sens d’une réforme de l’euro, ce qui aurait été une bonne chose pour tous.(2)

Du côté des responsables de l’UE et de la zone Euro, on est pris dans une nasse de contradictions. D’un côté on se rend compte qu’une structure financière capable de tenir tête au marché demande à l’échelle de l’Europe des moyens considérables (on n’est pas sûr que l’enveloppe de 440 milliards soit suffisante), et d’un autre côté on répugne à garantir des moyens plus importants dont l’engagement ne serait plus contrôlable en cas de nouvelle crise(3) . Enfin, on entend cantonner la BCE dans son rôle de gardien de l’inflation, et ses achats sur le marché secondaire pour éviter la flambée des cours sur les dettes italiennes et espagnoles ne sont tolérés qu’en attendant que ce problème soit résolu autrement.

Il faut d’ailleurs se rendre compte que lorsqu’on mobilise des sommes énormes pour acheter des titres grecs sur le marché secondaire et éviter un défaut de la Grèce, en fait on n’aide pas les grecs, on aide les investisseurs à ne pas perdre d’argent et les banques à ne pas dévaloriser leur bilan.

En réalité, seule la BCE a la force de frappe suffisante pour impressionner le marché, car sa réserve est illimitée. Si un fonds non bancaire comme le FESF devait reprendre cette fonction, il faudrait le doter de milliers de milliards d’euros, et encore probablement le marché serait capable d’aller tester cette limite. Certains ont bien vu la difficulté et ont demandé que le FESF ait accès au financement de la BCE. De qui se moque-t-on ? Si le FESF donne en garantie à la BCE les titres qu’il aura achetés sur le marché secondaire et obtient des euros en échange pour financer ces achats, il serait plus rapide et plus convaincant que la BCE acquiert ces titres directement ! Aux Etats-Unis, pourquoi le gouvernement ne subit-il pas de hausse des taux alors que sa note a été abaissée ? Tout simplement parce que la FED veille au grain. Encore récemment elle a décidé de vendre des titres à court terme pour acheter des titres publics à long terme et garder ainsi leur taux suffisamment bas.

En vérité, seule la banque centrale peut assumer ce rôle de régulateur des taux sans risque d’être à sec et donc sans risque que le marché ne s’aventure à l’attaquer.(4)

De ces considérations découle un plan rationnel qui aurait pu être mis en œuvre pour réellement aider les grecs, ainsi d’ailleurs que d’autres pays en difficulté.

D’abord assigner à la BCE le rôle de régulateur des taux d’intérêt sur les marchés secondaires de la zone euro. De cette manière les Etats membres sont débarrassés de l’obligation de mobiliser des milliers de milliards d’euro pour aboutir au même résultat.

Ensuite organiser une dévaluation importante de la monnaie grecque, quel qu’en soit le moyen (retour à la drachme convertible ou non, euro faible ou autre … ) et une restructuration de la dette pour diminuer sa charge, même après dévaluation, ce qui peut impliquer un défaut total sur une partie de cette dette.

Dans ces conditions les pays européens pourraient aider financièrement les grecs en investissant dans son économie pour aider à son redécollage. Si on investissait ainsi dans l’économie les centaines de milliards qu’on envisageait de dépenser sur les marchés financiers, on les aiderait vraiment à sortir du pétrin où ils sont tombés. Une inflation qu’on espère maitrisée mais plus importante que dans la zone euro, la restructuration de la dette et la croissance, tous ces facteurs auraient rapidement raison de l’endettement de l’Etat, qui pourrait emprunter à des taux raisonnables car garantis par la BCE.

Mais malheureusement ce scénario ne peut-être imaginé par ceux qui nous gouvernent, parce qu’il est en dehors de leurs schémas de pensée. Et malheureusement aussi, leur aveuglement risque de conduire à une crise générale de l’euro. La BCE interviendra probablement trop tard pour limiter la casse. L’avenir est très incertain.

 

 


 

(1) Voir notre éditorial précédent « Si l’Euro sombrait … »

(2) Sur les raisons pour lesquelles il faut réformer l’euro, voir le même document.

(3) La cour constitutionnelle allemande a interdit au gouvernement toute délégation de pouvoir qui limiterait le pouvoir de contrôle du Parlement sur les dépenses.

(4) Dans un de ses accents de sincérité lucide qu’elle affectionne, Christine Lagarde a déclaré, à la fin du mois de Septembre 2011, par la voix de son Directeur des Affaires Européennes que « La BCE est le seul agent capable d’effrayer les marché. »