Editorial: Sortons-nous du trou ?

Nous sommes confrontés quotidiennement à des nouvelles contradictoires. D’un côté, les chiffres de croissance nous suggèrent que la récession est terminée, de l’autre le chômage et la pauvreté continuent d’augmenter.

Nous observons aussi que les bonnes nouvelles sont mises en exergue, comme pour nous détourner des tendances au pessimisme. Au risque de paraître exagérément critique, notons que ces bonnes nouvelles sont souvent mensongères par omission, et que notre INSEE national se prête malheureusement volontiers à ce jeu d’action psychologique. Par exemple, on donne des chiffres de croissance positive d’un trimestre sur l’autre, sans donner ceux des précédents trimestres, qui sont moins bons, ni la valeur de l’année précédente, qui montrerait que la remontée est faible par rapport à la profondeur totale du trou. Egalement, on donne des chiffres globaux d’augmentation de la consommation, sans préciser que le principal poste en hausse est celui de l’automobile dopé par les primes à la casse française et étrangères, et que sans ce poste tous les autres sont en baisse.

Dans l’autre sens, toutes les organisations caritatives font état d’une croissance continuelle de la précarité et de la pauvreté, et les chiffres du chômage partout où ils sont mesurables nous montrent que l’heure n’est pas encore aux réjouissances. Alors essayons d’être un peu objectif et de voir où nous en sommes.

Du côté du secteur financier, les banques ont pour la plupart retrouvé une santé quasiment insolente, grâce aux subsides des Etats et surtout aux largesses des banques centrales, qui d’une part ont ouvert en grand leurs possibilités de financement à bas coût, et d’autre part on baissé les taux directeurs à des plus bas historiques. Les banques ont pu ainsi recommencer à prêter avec une bonne marge.

Malheureusement une partie de ce financement facile a de nouveau été orientée vers la spéculation sur les actifs tels que les actions et les matières premières. De sorte qu’on peut légitimement soupçonner qu’une partie non négligeable de leurs profits inattendus proviennent de ces activités de spéculation. Et il n’est pas certain que l’économie réelle profite vraiment de cette capacité restaurée à prêter. On n’est pas près d’y voir clair car par ailleurs les paradis fiscaux se portent également très bien. Les soi-disant accords passés avec au moins 12 pays et qui les exonèrent de « liste grise » sont à 50% passés avec d’autre paradis fiscaux, et pour le reste surtout avec de petits pays. C’est une plaisanterie. En réalité, aussi bien pour les banques que pour les paradis fiscaux, la raison pour laquelle les USA et le Royaume-Uni laissent faire est que le secteur financier était une part importante de leurs revenus et qu’ils ne veulent rien faire qui empêche à ce secteur de retrouver sa prospérité d’antan. Par ailleurs, les gouvernements estiment sans doute sans le dire que le meilleur moyen d’éponger les mauvaises créances est de faire faire aux banques concernées des superprofits. Même l’Eurozone est gênée à cause du Luxembourg.

Ceci ne veut pas dire que tout est rose pour les banques. Il reste des créances très risquées dans les portefeuilles, notamment dans les banques exposées dans des pays où la monnaie se déprécie (notamment dans l’Est Européen). Celles là ne feront peut-être pas assez de profit pour éponger les risques.

Passons maintenant à l’économie réelle. Les Etats la soutiennent à bout de bras. Va-t-elle redécoller sans que les Etats ne s’endettent exagérément ? Rien n’est moins sûr. Car les déséquilibres, loin de se résorber, se sont aggravés. Tout le monde s’extasie sur la performance de la Chine, qui seule dans le monde, a réussi à maintenir une forte croissance (+8,5% en 2009). Mais il faut voir que cette croissance est principalement constituée par de l’investissement par le secteur public dans le secteur public (infrastructures telles que routes, trains, aéroports, et recherche technologique) et ne dynamise pas la consommation, qui reste une des plus faibles parmi les grandes nations (environ 35% du PIB), d’autant plus que la monnaie chinoise, loin de se raffermir, s’est affaiblie de 12% dans les 7 derniers mois et qu’elle est aujourd’hui à son niveau de 1998. Chacun sait qu’elle est très en dessous de sa parité de pouvoir d’achat, quelle que soit la manière dont on calcule cette parité. Les biens importés coûtent donc très cher au consommateur chinois. Les investissements vont donc provoquer de nouvelles capacités de production que les chinois ne pourront pas absorber. Ils chercheront donc à vendre cet excédent de biens à l’extérieur, au besoin en gardant leur monnaie à un bas niveau.

Les scénarios imaginables sont de deux catégories. Face à ces excédents, ou bien aucun pays déficitaire n’est près à consommer plus et il en résultera une nouvelle récession plus ou moins profonde, ou bien il y a une contrepartie en demande, mais à court terme on ne voit qu’une demande soutenue par les Etats, d’où le risque d’une crise budgétaire.

La troisième possibilité est que, face à ce choix « impossible », les dirigeants des pays déficitaires n’optent pour des mesures protectionnistes.

Nous sommes relativement pessimistes quant à un dénouement favorable de cet imbroglio. En effet, les dirigeants chinois ne paraissent pas disposés à changer de modèle en réévaluant leur monnaie, et les autres pays excédentaires espèrent prendre une part du même gâteau, tandis que le principal pays déficitaire, les Etats-Unis, émetteur de la première devise mondiale, est également peu motivé pour faire bouger les choses, sauf si une baisse accélérée du dollar mettait les entreprises américaines à la merci des créanciers orientaux.

Une fois de plus, le seul moyen de faire bouger les choses pour nous européens risque d’être de menacer la Chine et les autres pays excédentaires de mesures protectionnistes. Ces pays excédentaires ont plus que nous à perdre à une guerre commerciale.

Martin Wolf, l’éditorialiste du Financial Times conclut, après une analyse similaire à la nôtre : « Nous sommes en train d’assister à un déraillement au ralenti. Nous devons stopper le train avant qu’il ne soit trop tard. ». Puisse ceci être plus qu’un vœu pieux.