Editorial: Une hirondelle ne fait pas le printemps

Depuis que la crise se développe, on entend chaque jour ou presque un politique, un économiste ou un intellectuel affirmer haut et fort que la pire des choses actuellement serait de céder aux sirènes du protectionnisme. Celui-ci ne pourrait, selon eux, qu’aggraver la crise et provoquer des conflits, voire générer des guerres, et ils rappellent pour prouver leurs dires, les événements de la première moitié du 20ème siècle. La crise de 1929 et les politiques protectionnistes qui ont suivi n’ont-elles pas provoqué la montée du nazisme et la 2nde guerre mondiale ? La guerre des cours des monnaies n’a-t-elle pas aggravé l’instabilité ? L’installation de barrières douanières n’a-t-elle pas tué le commerce mondial ? 

Jacques Sapir fait justice de ces affirmations dans un article de Janvier 2009. Il montre très clairement que d’une part la guerre des cours des monnaies a été causée par la crise monétaire et non l’inverse, et que la contraction du commerce mondial a clairement précédé l’instauration des barrières douanières. Quant à la montée du nazisme, il a été montré depuis longtemps qu’elle a été plutôt due à une crise spécifique à l’Allemagne de l’époque, écrasée sous les réparations de la 1ère guerre.

Ainsi, évacuer le problème du protectionnisme avec des arguments historiques est pour le moins contestable.

Au reste, aurons-nous le choix ? Pour disposer réellement des données du problème il faut comprendre comment le système économique mondial a fonctionné depuis une trentaine d’années et se demander s’il peut repartir de la même manière, sinon comment.

Jacques Sapir, encore lui, a décrit dans un article d’Octobre 2008 comment il voyait le fonctionnement passé du système. Nous souscrivons pleinement à ces vues. Selon lui, les politiques budgétaires de moins en moins redistributrices et la déflation salariale induite par le libre-échange généralisé a permis une baisse structurelle des revenus du travail et une augmentation corrélative des revenus du capital. Parallèlement la dérégulation financière a engendré l’explosion des revenus financiers.

La baisse globale des revenus du travail est une force déflationniste. L’expansion n’a pu se faire que par une montée des endettements qui a fourni le complément de demande indispensable. Comme le rappelle Alain Grandjean récemment sur ce site, sans la montée de l’endettement dans la zone euro et dans les pays anglo-saxons, ces pays auraient eu une croissance beaucoup plus faible depuis 5 ans, voire nulle. En 10 ans l’endettement des ménages est passé en France de 33% à 45%, aux USA de 61% à 100%(1) . Ceci signifie que le seul endettement induit une contribution à la croissance mondiale respectivement de 1,2% par an et de 5,9% par an du PIB de ces pays(2) . Ce phénomène étant général dans les pays développés, il est clair que l’économie de marché mondialisée telle qu’elle a fonctionné depuis 20 ans ne pouvait se passer de ce moteur.

Dès lors, puisque ce système d’endettement de plus en plus gigantesque a fini par s’écrouler, et que les politiques clament qu’il faut éviter le retour de ce mécanisme infernal, on peut se demander quel moteur va pouvoir remplacer celui de l’endettement. Beaucoup espèrent sans le dire que l’ancien système pourra renaître et que, on ne sait comment, les agents économiques pourront s’endetter suffisamment pour nourrir le système, mais en évitant les excès d’hier. On bichonne les banques. On les capitalise et on les recapitalise. On multiplie les garanties sur leurs créances.

Pourtant les analystes lucides voient bien le problème. Jean Pisani-Ferry écrivait dans Le Monde du 22 Octobre 2008 « … fondamentalement, la crise signe, pour plusieurs années, la fin de l’économie d’endettement. […] Le désendettement est en marche et il prendra plusieurs années. La question est de savoir qui va pouvoir remplacer tous ces consommateurs manquant à l’appel. » Comme lui, on peut douter que les pays émergents développent leur demande intérieure suffisamment et rapidement. Il reste donc les Etats. Et encore est-il modéré, car il n’énonce le problème que  » pour quelques années « . Si vraiment l’endettement débridé reprend dans quelques années, c’est à désespérer de la sagesse des hommes en général, et de nos élites en particulier.

Alors quoi ? La solution la plus immédiate est que l’Etat se substitue aux consommateurs défaillants. Cependant, ceci implique soit de fortes hausses d’impôts, difficilement imaginables en période de crise, soit un déficit budgétaire important. On en prend le chemin. Le déficit budgétaire des Etats-Unis dépassera certainement les 10% en 2009. Des déficits à peine moins importants devraient être nécessaires dans les pays de  » modèle anglo-saxon  » (Grande-Bretagne, Espagne). Pour les autres ce sera moindre mais certainement toujours supérieur à 5%.

Mais si un tel endettement massif des Etats est normal pour juguler la crise, il n’est pas viable à long terme, sauf si une forte inflation dévalorise ces dettes croissantes.

On pourrait aussi songer pour alléger la dette de l’Etat aux procédés que nous avons souvent préconisé sur ce site, à savoir le financement de l’Etat par la banque centrale, soit directement, soit indirectement par rachat de ses titres de dette. Mais autant nous préconisons de tels financements pour une relance limitée dans le temps ou le financement d’investissements à long terme, autant il ne serait pas normal de songer à cela pour se substituer aux consommateurs sur le long terme.

La vraie solution est d’en finir avec la déflation salariale et de faire en sorte que les revenus du travail repartent vers une hausse qui accompagne les progrès de la production. Le problème est que ceci est incompatible avec un commerce mondialisé, qui met les marchés du travail en concurrence. Cette solution suppose donc une certaine restriction de la concurrence mondiale.

Résumons-nous. Si on admet que le système passé de croissance par endettement est derrière nous, la croissance(3) possible de la consommation ne peut être que celle des salariés ou celle de l’Etat. Si c’est celle de l’Etat, cela suppose une forte inflation. Si c’est celle des salariés, cela suppose une certaine dose de protectionnisme.

J’entends déjà de bonnes âmes refuser de choisir entre Charybde et Scylla. Pour notre part nous pensons que la seule solution viable est celle d’une limitation de la concurrence mondiale. Ceci ne signifie aucunement qu’il faut ériger des forteresses étanches aux produits étrangers. Il faut simplement faire en sorte que la concurrence existe sans qu’elle produise une pression néfaste sur les salaires. Des idées existent. Il faut en débattre et non lancer des anathèmes.

 


 

(1) Source J. Sapir  » Le protectionnisme et le contrôle des changes conduisent-ils à la guerre ? « 

(2) Nous faisons référence à la croissance mondiale parce que ce supplément de consommation ne s’adresse pas seulement à l’offre nationale.

(3) Celle-ci nous reste indispensable pour vaincre le chômage et financer le sauvetage de la planète.