Le financement d’un plan français pour sortir de la crise

Introduction : une crise qui s’aggrave, la nécessité de sortir des ornières de la pensée unique

L’économie mondiale s’est développée depuis plus de 20 ans grâce au moteur de l’endettement et de la spéculation financière. Ce moteur a implosé, et de ce fait l’économie mondiale… n’a plus de moteur. Les revenus d’origine économique n’étant pas capables de financer à eux seuls une demande suffisante, et les agents économiques prenant peur, l’économie réelle s’enfonce dans une spirale descendante déflationniste, les entreprises distribuant toujours moins de revenus et les ménages diminuant toujours plus leur consommation.

Dans l’immédiat, seuls les gouvernements peuvent remplacer cette demande défaillante pour remettre la demande globale sur une pente ascendante et casser les anticipations négatives. Le plan dont nous parlons ici répond à cet objectif et seulement à cet objectif. Les gouvernements ne pourront pas indéfiniment remplacer une fraction aussi forte de la demande globale et il faudra donc s’interroger sur les conditions pour que l’économie mondiale reparte sur des bases plus saines que celles du passé.

Pour l’instant les actions entreprises sont insuffisantes(1) et la crise n’en est qu’à ses débuts ; les entreprises des secteurs les plus lourds planifient des baisses de commandes importantes en 2009 et 2010. Les licenciements vont se poursuivre et s’accroître. Les ménages vont tout faire pour épargner. Les banques seront de plus en plus prudentes dans leurs prêts. Leur activité de marché va évidemment être au plus bas (d’où des destructions d’emplois également dans ce secteur). Au total l’activité va continuer à se contracter (baisse probable du PIB en France d’au moins 5 % sur 2009 et 2010) ce qui va aggraver les déficits et la dette publique, motiver des réductions de transferts sociaux et/ou des hausses de prélèvements obligatoires. Chômage et baisse des transferts sont évidemment les ferments d’une explosion sociale, dans un contexte d’injustice sociale fortement ressentie et facile à exploiter voire à alimenter. Les débats sur les bonus des banquiers et traders ne sont pas anecdotiques. Ils traduisent une incompréhension fondamentale : comment est-il possible de trouver de telles quantités d’argent pour sauver des banques mais pas pour créer de l’emploi ? Comment accepter que cet argent aille en plus dans la poche de ceux qui ont engendré la crise ?

Pour agir plus fortement par des investissements publics (Etat et collectivités territoriales) on bute sur le problème du financement. En effet les autres facteurs de production ne manquent pas: la main d’œuvre, qualifiée ou non, est de plus en plus disponible, les plans de formation sont en outre assez faciles à monter, et les capacités de production ne sont pas saturées. De plus, et bien que ce soit probablement provisoire, les coûts de l’énergie et des matières premières sont actuellement assez bas. Par ailleurs les technologies d’efficacité énergétique se développent rapidement.

Mais le financement pose problème parce qu’il ne peut provenir que de trois sources :

1. Les impôts : tout-à-fait contre-indiqué dans ce cas, leur effet dépressif annulerait tout ou partie de l’action de relance.(2)

2. L’endettement de l’Etat : la position actuelle des gouvernements européens, qu’elle soit explicite ou implicite, est qu’il n’est pas possible d’aller beaucoup plus loin. Le déficit public français va atteindre les 100 Milliards d’euros, la dette pourrait à terme atteindre 1500 milliards d’euros soit 80 % du PIB. En outre, certains états européens sont menacés de faillite : il va falloir payer pour eux, et donc garder des marges. Enfin il n’est pas du tout dit que la signature des grands pays européens va rester AAA : les agences pourraient abaisser leurs notations, ce qui pourrait conduire à une plus grande difficulté des états européens à placer leurs titres d’emprunt, si la banque centrale ne les aide pas un peu. Certaines émissions récentes n’ont d’ailleurs pas été entièrement placées.

3. La création monétaire, qui a une image fortement inflationniste, malgré les actions en ce sens de plusieurs banques centrales récemment.

En résumé nous sommes dans une impasse : car les besoins de financement vont s’accroitre si la crise s’accroit.

Il nous faut donc une nouvelle grille de lecture, et simultanément abandonner provisoirement les contraintes juridiques et institutionnelles qui semblent s’opposer aux mesures à prendre. En effet, elles ne résisteront de toute façon pas, de même que les critères du pacte de stabilité n’ont pas résisté à la nécessité et de même qu’il a fallu transgresser l’agenda et les procédures européennes pour sauver les banques.

 

Où trouver l’argent ?

Où trouver l’argent ?

Aujourd’hui, il n’y a qu’une solution viable : le prêt à l’Etat par la Banque Centrale, soit directement, soit par achat des titres de dette. Ce dernier moyen est plus adapté à la situation actuelle d’indépendance des banques centrales. L’Etat garde l’initiative de l’emprunt et la Banque Centrale garde la responsabilité de sa monétisation en rachetant les titres d’emprunt. La Banque Fédérale des USA le fait couramment, et encore plus depuis qu’elle combat la crise, la Banque d’Angleterre l’a fait aussi, et il semble que la Bundes Bank ait elle-même souscrit directement le 10 Décembre 2008 à des emprunts de l’Etat allemand pour 1,7 milliards d’euros (malgré l’interdiction théorique d’une telle opération par les traités européens).

Il est indispensable pour un financement non orthodoxe d’obtenir une coopération de la Banque de France. Elle seule peut générer des liquidités qui remplacent l’emprunt de l’Etat, et même l’annulent dans les faits, car si la banque centrale achète un titre d’Etat, tout se passe comme si les pouvoirs publics (Etat + Banque Centrale) n’avaient pas emprunté mais avaient créé l’argent. En effet les intérêts seront alors payés par ces pouvoirs publics à eux-mêmes, et les remboursements se feront également à eux-mêmes.

Si cet achat direct ne peut être obtenu pour des raisons institutionnelles (en réalité politiques) il faut passer par une banque relais, possédée par l’Etat (par exemple la Caisse des Dépôts) qui prête à l’Etat et se fait refinancer par la banque centrale. Ce refinancement des banques est explicitement prévu par les traités car c’est le fonctionnement même du système bancaire.

Un inconvénient formel du système est que nominalement la dette de l’Etat augmente tout de même. Il faudrait au moins que la Banque Centrale s’engage à ne pas revendre ces titres avant plusieurs années. Idéalement, elle pourrait transformer ces titres à son bilan en actifs de nature différente, pour les faire disparaître du montant de la dette nominale.

On pourrait objecter que le recours à ce mécanisme revient à priver la banque centrale de son indépendance. Si c’est faux au plan formel, dans les faits une telle mesure ne se mettra bien en œuvre que si les gouvernements font une pression forte sur la BC. L’ampleur de la crise économique et sociale conduit de toute façon les gouvernants à arbitrer entre des inconvénients. Une  » collaboration  » suggérée de la Banque Centrale à la sortie de crise, qui pourrait heurter sa susceptibilité en est-elle un plus lourd que le chômage de masse ?

Combien d’argent faut-il pour relancer l’activité ?

Pour relancer l’activité il faut raisonner en centaines de milliards d’euros à l’échelon français. Un montant approximatif peut être calculé à la serpe de plusieurs manières, bien que de grosses inconnues ne puissent être éliminées. Prenons comme hypothèse que la récession attendue en France en 2009-2010 est une décroissance du PIB de 3%, et qu’on veut non seulement l’effacer, mais impulser une croissance positive de +2% pour renverser la confiance, soit 5% au total. Prenons aussi comme hypothèse qu’un euro injecté génère 0,5 euros de VA, que cette VA  » tourne  » plusieurs fois dans l’année (vitesse de circulation) mais qu’en raison de l’épargne et de la fuite vers les importations 40% sort du circuit à chaque tour(3) . Il est aisé de calculer alors qu’au total cet euro injecté génère en régime permanent 1 euro par an de VA, Mais comme ce régime permanent n’est atteint qu’après plus d’un an, lors de la première année on obtient entre la moitié et les 3/4 de ce montant.. Notons aussi que ce type de calcul n’est pas linéaire. Si les fuites d’importations sont annulées (par exemple si nos partenaires font la même relance que nous), le multiplicateur est 3 fois plus fort. Dans l’autre sens, si l’épargne s’accroit et les fuites sont plus fortes que prévu, le multiplicateur peut-être notablement inférieur à 1.

Par ailleurs le PIB français étant de 1800 milliards d’euros, 1% de PIB pèse 18 milliards d’euros. La première année l’Etat génère seul la demande de remplacement, il doit donc dépenser la première année plus de 5% du PIB, disons 6 à 7%. Mais ces dépenses doivent s’entendre comme supplémentaires au déficit d’avant crise soit 4% (il est à craindre que ce volume de  » stabilisation automatique  » ne soit même plus important en raison de la baisse des recettes fiscales). On obtient donc un déficit total de 10% minimum. La deuxième année, l’Etat doit dépenser 5% pour conserver la demande de la première année, augmenté de 2% pour la nouvelle croissance, diminué de l’effet de reprise généré par les mesures de la première année, sur lesquelles il vaut mieux ne pas compter, soit environ 7% du PIB en dépenses, toujours en plus du déficit courant. Après on peut espérer que la machine repart et diminuer la contribution la 3ème année à 5%. Au total sur 3 ans on peut estimer le besoin à 17% de PIB supplémentaires soit 25 à 30 points de PIB (soit 450 à 550 milliards) en incluant les déficits courants. Précisons aussi que ces chiffres s’entendent comme des injections dans le circuit réel et non dans le circuit financier (notamment une éventuelle recapitalisation des banques(4) ).

Un autre moyen plus concret d’estimer les besoins est de raisonner en emplois créés. Pour remettre 1 millions de salariés au travail, combien faut-il dépenser par an ? Si on dit que les salaires c’est 62 % de la VA et que le salaire moyen est environ de 36 000 euros (charges comprises), la valeur ajoutée à créer est de l’ordre de 60 milliards d’euros et la dépense apparente 120 milliards (par an). Si l’on vise un million et demi d’emplois sur 3 ans il faut dépenser les deux premières années au total 360 milliards, un peu moins de 180 milliards la troisième du fait des effets d’entraînement ; c’est donc cohérent avec l’estimation de 450 à 550 milliards d’euros.

Dans des situations de crise comparables les plans qui ont marché se sont montés à des dizaines de points de PIB (Allemagne en 1933, USA en 1941).

 

Les problèmes

1) L’inflation : La peur de la planche à billets fait immédiatement croire que si on emploie le procédé ci-dessus la banque centrale va inonder l’économie de liquidités et induire l’inflation à coup sûr. Mais il y a aujourd’hui à l’œuvre un processus de destruction monétaire dû à la crise (les nouveaux prêt sont inférieurs aux anciens, et l’épargne augmente), la monnaie créée par l’Etat ne fait que la remplacer. Et la monnaie supplémentaire ne peut créer l’inflation que si la demande induite par cette monnaie excède l’offre disponible (dans la pratique ce qui compte c’est la saturation de moyens de production). Or la crise provoque plutôt un sous emploi des moyens de production et tant que ceci est le cas l’inflation n’est pas à craindre.

Le danger peut exister au moment de la reprise, mais s’il y a excès de liquidités la banque centrale peut en reprendre aisément en émettant un emprunt suffisamment rémunérateur. C’est sans doute pour cette raison que la Fed compte demander l’autorisation au Congrès de pouvoir mettre en place ce dispositif (du moins c’est ce qu’elle a déclaré le 24 Mars 2009).

 

2) L’Europe : Actuellement les pays de la zone euro sont très en retrait sur les USA, la Chine et le Japon sur l’ampleur des plans de relance. Les économistes disent que le choc macroéconomique est moins fort en Europe et que les  » stabilisateurs  »  jouent mieux leur rôle. On pourrait objecter à l’inverse que les citoyens attendent plus de l’Etat et sont moins  » patients « . Par ailleurs la propension à l’épargne est plus forte en Europe qu’aux USA. Au total le manque d’ambition des plans européens surtout dû au manque de coordination entre eux, car, obsédé par son déficit publics chacun espère profiter de la relance du voisin sans rien débourser de peur de créer une incompréhension de ses électeurs qui veulent que les dépenses publiques leur bénéficient exclusivement.

Dans ces conditions, un plan de relance purement national profitera aux voisins pour environ les deux tiers des dépenses engagées. Ceci peut-il être accepté par les contribuables ? Il n’y a pas de solution sûre, mais 3 possibilités :

– on tire les premiers et on dit aux autres  » Maintenant, allez-y  » (méthode Obama) ;

– on tire les premiers et on se protège ;

– on présente notre plan aux autres et on obtient du maximum de membres qu’ils en fassent autant, puis on tire tous ensemble.

Dans tous les cas de figure on peut s’attendre à de vives tensions. Le vrai problème est donc de trouver des alliés mais sans attendre un hypothétique consensus européen.

Dans l’hypothèse où la coopération s’installe en Europe il devrait être envisagé de créer dans les meilleurs délais des agences, financées par le mécanisme susdit (via en l’occurrence la BEI). Une des plus importantes devrait être centrée sur les enjeux énergie-climat, pour incarner, dans l’urgence, une vraie politique de l’énergie européenne. Elle serait chargée de mobiliser massivement les leviers déterminants que sont au niveau européen :

– l’efficacité énergétique dans tous les secteurs

– le nucléaire

– le solaire à concentration (et le photovoltaïque dans le diffus) pour l’Europe du Sud

– l’éolien off-shore en Mer du Nord et en Europe du Sud

– le captage stockage de CO2 pour faire migrer rapidement les centrales à charbon européennes

D’autres pourraient être créées dans tous les domaines notamment celui du logement et des infrastructures de transport, des télécommunications ou du spatial.

 

Les bons côtés de l’opération

Les marchés financiers sont en enfer, ou au moins au purgatoire, ils ne peuvent que se redresser à l’écoute d’une bonne nouvelle. Il en est de même des banques et des entreprises, un plan massif étant susceptible de ramener le minimum de confiance nécessaire pour enclencher des anticipations positives.

Par ailleurs, les USA, la Chine, le Japon ont pris la mesure de la crise, ils ont tous dans le toboggan des plans de grande ampleur pour arrêter la glissade. Les USA sont cependant dans une situation exceptionnelle : les banques et les compagnies d’assurance sont dans un état désastreux. Le risque n’est pas nul que le dollar s’effondre. Dans ces conditions un plan européen consistant ne peut qu’aider l’ensemble du monde à sortir de l’ornière.

Enfin un plan de grande ampleur peut permettre la mise en œuvre des investissements de toute nature qui sont indispensables pour mettre l’économie sur la voie d’un développement plus axé sur le long terme. L’obsession du court terme et la tyrannie de taux de rendement attendus très élevés, a évidemment, dans les dernières années, orienté l’économie dans la direction inverse. Seuls les Etats peuvent impulser des choix structurants, dans les infrastructures fluviales et ferroviaires, dans le logement (rattrapage des besoins en constructions neuves performantes), dans l’énergie (préparation de l’après-fossile et développement des énergies bas-carbone), dans l’agriculture (redéploiement vers une agriculture durable), dans la recherche, notamment dans les hautes technologies (biologie, médecine, électronique, matériaux) et finalement dans les réseaux de télécommunication terrestres (fibres) et spatiaux (satellites).

 

 

 



(1) Le 31 Mars de l’OCDE a fait état de ses prévisions, selon lesquelles les mesures prises auront un effet d’environ 0,5% sur le PIB mondial.

(2) Une gestion  » déflationniste  » de la crise pourrait conduire à une hausse des impôts  » subie  » comme on l’a dit plus haut. Il serait évidemment contreproductif de financer un plan de relance par une hausse des impôts volontaire.

(3) Un taux d’épargne de 15% et un taux d’importations de 25% conduit à une fuite totale de 36% (0,85´0,75=0,64) qu’on majore à 40%, sauf peut-être à la première injection pour laquelle le gouvernement peut sans doute limiter les fuites et n’épargne pas. En supposant 20% de fuites seulement au premier tour, on obtient un multiplicateur de 1. Les lecteurs intéressés par une démonstration plus détaillée de ces raisonnements peuvent lire Le mécanisme du multiplicateur (dit »multiplicateur keynésien ») sur ce même site

(4) Qui reconstitue la capacité de prêts des banques mais n’a pas d’effet économique immédiat et peut même n’en avoir aucun, comme le Japon l’a expérimenté dans les années 90. Il ne suffit pas qu’une banque puisse prêter de l’argent pour qu’elle le fasse.