Editorial: L’inflation est-elle de retour?

Depuis quelques décades, nous nous sommes habitués à l’idée que la mondialisation et la concurrence qu’elle provoque faisaient suffisamment pression sur les prix pour modérer l’inflation. A tel point que de nombreux observateurs notaient que l’obsession de la BCE à lutter contre l’inflation semblait quelque peu dépassée.

Il semble qu’il faille maintenant nuancer, voire réviser profondément ce raisonnement. En France, tout le monde a noté (et souvent durement subi) la hausse des prix des carburants et des denrées alimentaires. La presse et les médias s’en sont fait un large écho. On a aussi noté que le chiffre de l’inflation en Juin 2008 est de 3,6%, ce qui n’est pas arrivé depuis longtemps. Mais ce qu’on sait moins, c’est que dans de nombreux pays en développement, l’hyperinflation est là, et qu’elle est largement responsable de l’extension de la faim et de l’apparition de violentes émeutes. En fait, un rapport publié en Juin 2008 par Morgan Stanley montre que 50% de la population mondiale fait face à une inflation à deux chiffres. Notamment l’inflation aux Usa est de 5%, en Chine de 6,5% (officiellement(1)), en Inde de 11,1%, en Russie de 15,1%, etc. …

Lorsque l’inflation est modérée (disons inférieure à environ 5%), la cause généralement invoquée est la hausse des matières premières minérales, au premier rang desquels le pétrole, le gaz et le charbon, mais aussi des métaux tels que le cuivre et le nickel, ainsi que des matières premières agricoles telles que les céréales. Ces hausses semblent avoir des causes profondes, qui sont la limitation de l’offre et l’augmentation rapide de la demande, notamment en provenance des pays en développement qui croissent à grande vitesse(2).

En cas d’hyperinflation, d’autres facteurs sont à l’œuvre. Il y a généralement une politique monétaire laxiste, avec des taux d’intérêt réels négatifs (taux d’intérêt nominal inférieur au taux d’inflation) et une recherche de la croissance à tout prix. Parmi les pays qui pèsent lourd, sont dans ce cas les USA, la Chine, l’Inde, soit plus de la moitié de la planète.

Cette situation est assez inquiétante pour les pays développés. En effet, si la situation dérape aux USA ou en Europe, on peut supposer que la FED ou la BCE réagiront à temps. Mais en Asie, rien n’est moins sûr. Car ces pays ont un goût immodéré pour l’hyper croissance. La banque centrale de Chine vient d’annoncer(3)la fin du resserrement monétaire et a déclaré que la croissance était plus importante que la lutte contre l’inflation. Autant dire que ces pays ne comptent pas freiner leur machine économique. Leur demande de matières premières va donc s’amplifier et la hausse continuer(4).

Une des conséquences de toutes ces hausses est que les ressorts sur lesquels reposait le mécanisme de pression sur les prix mondiaux s’érodent plus vite que prévu. En raison de l’inflation, les salaires augmentent rapidement dans les pays en développement, notamment dans la catégorie des travailleurs qualifiés de l’électronique. De plus le fret aérien et maritime est fortement impacté par la hausse du prix pétrole. Déjà certains biens très lourds (par exemple l’acier) fabriqués à l’Est ne sont plus aussi compétitifs si on inclut les coûts de transport.

Par ailleurs, les conséquences des hausses passées des matières premières ne se sont pas encore pleinement développées. Beaucoup d’industriels compriment leurs marges sans augmenter leurs prix pour l’instant (par exemple dans l’automobile). Certains finiront par les augmenter, d’autres tenteront de diminuer leurs coûts, c’est-à-dire, puisque c’est la seule variable d’ajustement qui reste, diminuer le nombre de salariés. Inflation ou chômage, il est à craindre que bien souvent ce sera l’un ou l’autre.

Pour compléter le tableau, cette résurgence inflationniste coïncide avec un ralentissement économique à l’Ouest. Bien que le choc dû à la crise des  » subprimes  » ait pu jouer un rôle, on peut suspecter l’inflation de participer au freinage par baisse de la demande en raison de la baisse du pouvoir d’achat si les revenus ne sont pas indexés.

Que peut faire l’Europe face à ces mauvaises perspectives ? Si d’abord nous faisons abstraction des contraintes institutionnelles, pour limiter l’inflation et éviter la récession il faudrait :

– Fixer les taux d’intérêt à 2 points environ au dessus du taux d’inflation. Plus bas, on favorise un endettement excessif et on favorise l’inflation. Plus haut on freine les investissements et les emprunts productifs(5). Si les taux à long terme divergent trop des taux à court terme (les seuls fixés par les banques centrales) il convient de mettre en œuvre toute action propre à corriger cette divergence(6).

– Compenser massivement la hausse du coût de la vie pour les plus démunis. Ces transferts sont indispensables si on veut éviter une hausse généralisée des salaires qui enclenche une spirale entre prix et salaires. Les autres agents non bénéficiaires de ces transferts ont les moyens de faire des arbitrages entre les biens qui augmentent et les autres(7).

– Les transferts ne pouvant être éternels, il faut investir pour éliminer les pénuries. En ce qui concerne l’agriculture, l’Europe a les moyens de son autosuffisance. Une régulation des prix comme il en a existé une dans le passé peut être mise en œuvre si une protection extérieure commune est mise en place (en effet, on peut imaginer qu’à l’avenir les prix intérieurs soient inférieurs aux prix mondiaux). En ce qui concerne les matières premières minérales, il faut doper la recherche et les développements sur les substituts du pétrole, notamment pour les transports (piles à combustibles, carburants alternatifs, etc.), mais aussi sur les métaux indispensables (par exemple remplacer le nickel par autre chose pour rendre l’acier inoxydable).

– Les revenus réels étant en moyenne en baisse, il est possible que les mesures ci-dessus ne suffisent pas à ramener la croissance. Il convient alors de prendre des mesures de relance supplémentaires, par exemple en augmentant le volume des investissements traités au paragraphe précédent, et en les finançant par création monétaire(8).

Un tel plan d’action peut-il être mis en œuvre ? Hélas non, c’est rigoureusement impossible dans l’Europe actuelle, étant données la mission réduite de la BCE et l’absence de consensus sur les actions budgétaires à entreprendre :

– les taux d’intérêt sont fixés par la BCE pour les pays de la zone Euro. Les autres pays européens s’efforcent que leurs taux ne divergent pas trop de ceux de la zone Euro. Or les taux d’inflation sont assez divergents. Dans la zone Euro, en Juillet 2008 (taux annuel), ils vont de 3% (Pays-Bas) à 5,9% (Belgique). En dehors de la zone Euro, les écarts sont encore plus considérables (jusqu’à 16,5% en Lettonie). Un réglage fin du taux d’intérêt réel est donc quasiment impossible. Faire une  » moyenne  » ne répond pas au problème, car les réponses à un taux trop bas ne sont pas du tout linéaires. Les effets sont difficilement contrôlables une fois que le dérapage est amorcé.

– les transferts de revenu sont du ressort des états membres. La plupart d’entre eux ont très peu de marges de manœuvres pour une action budgétaire, en grande partie par la faute de leur politique du  » moins d’Etat « , mais aussi à cause du  » moins disant fiscal  » en vigueur dans l’UE et des règles budgétaires restrictives du traité de Maastricht. Une illustration de cette impuissance est donnée par le tarif  » social  » de l’électricité récemment étendu en France, qui apporte à une faible frange des plus démunis un avantage de 8 euros par mois environ. Ceci est loin du niveau souhaitable.

– Les investissements lourds de recherche et développement pour sortir du piège de la pénurie de ressources essentielles sont également difficilement finançables, pour les mêmes raisons. A fortiori des dépenses de relance sont également sans financement.

Globalement, pour faire face à l’énorme défi posé par la nouvelle inflation, l’Europe se trouve donc fort démunie. La politique monétaire (manipulation des taux d’intérêt par la BCE) est impraticable, et la politique budgétaire (action de l’Etat pour réguler l’économie) est ligotée par manque de financement.

En conséquence, nous pouvons prévoir que, si les pressions inflationnistes perdurent comme nous le prévoyons, alors l’augmentation des prix ne pourra pas être combattue efficacement en sauvegardant la croissance, et la BCE n’aura d’autre solution que de hausser exagérément les taux d’intérêt, installant ainsi la récession pour freiner l’inflation.

Puissions-nous nous tromper …

 

 


 

(1) L’absence de nette flambée inflationniste en Chine s’explique par la mise en place en Janvier 2008 d’un contrôle des prix du riz et du blé, de subventions énergétiques de 40 milliards de dollars et de la fixation du prix de l’essence au tiers du prix aux USA. On estime que ces mesures enlèvent 3% à 4% au niveau de l’inflation.

(2) Certains invoquent les interventions  » laxistes  » des banques centrales qui ont injecté des sommes importantes pour aider les banques. Mais tel n’est pas notre avis. En effet, rappelons que ces sommes ne sont pas données définitivement, mais prêtées. Les liquidités injectées ne doivent donc pas se mesurer par le montant du prêt, mais par l’encours moyen des emprunts sur une période de mesure suffisamment longue.

(3) Citée par  » Le Monde  » du Vendredi 8 Août.

(4) Au moment où nous écrivons, le pétrole et les matières premières sont en baisse notable. Toutefois, les spécialistes semblent penser qu’il s’agit plus d’une correction (due à la récession à l’Ouest) que d’un renversement de tendance.

(5) Bien entendu fixer les taux à un tel niveau signifie une position  » neutre « . Il n’est pas interdit d’aller plus haut ou plus bas en fonction des circonstances.

(6) De telles mesures dérogent évidemment à l’orthodoxie libérale. On peut penser à des bonifications d’intérêt pour certains secteurs. Comme nous l’avons préconisé par ailleurs, la Banque centrale peut aussi prêter directement à des taux inférieurs à ceux du marché, pour financer des projets d’intérêt général.

(7) De tels transferts comme réponse à l’inflation par les coûts ont été préconisés par D. Strauss-Kahn (FMI).

(8)  Le mode de financement n’est pas neutre, il faut qu’il apporte vraiment un nouveau revenu qui ne soit pas annulé par une épargne équivalente. D’où le terme de  » création monétaire  » qui a été abondamment développé dans ce site tant sur le concept que les modalités d’application.



Un commentaire pour “Editorial: L’inflation est-elle de retour?”

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