Editorial: Débat économique, quelques bonnes questions

Dans le but louable d’encadrer le débat de politique économique lors de la future élection présidentielle, le Cercle des économistes rend public le contenu de son Cahier N°10, qui paraîtra le 15 Septembre. Alors que ce Cercle(1)nous a favorablement impressionné par ses prises de position sur les nouvelles raretés qui s’imposent à tous(2), il est moins heureux en intervenant dans ce débat de politique économique. Le journal Le Monde en a publié un résumé dans son numéro du mercredi 23 Août, avec titre en première page, et le directeur de ce journal s’est fendu, dans le même numéro, d’un éditorial qui appuie vigoureusement la démarche des économistes.

En résumé, le Cercle pose d’abord que  » Aucun parti politique ayant vocation à gouverner ne peut prétendre ignorer ces données(3) que sont l’ouverture aux pays émergents, la concurrence fiscale et les contraintes budgétaires, les règles ou les normes internationales du capitalisme, le vieillissement démographique et la politique monétaire de la Banque Centrale Européenne (BCE). « 

Ayant admis ces postulats, il n’est pas difficile ensuite pour le Cercle de définir les politiques possibles. Il faut accepter les restructurations et délocalisations et parier sur un effort accru d’innovation pour diversifier les biens que nous produisons. Il faut aussi accepter la fonte de notre industrie et  » [parier] sur les créations d’emplois de services. « 

Ce qui est étonnant, c’est qu’après cette formalisation brillante de la pensée unique, les auteurs prétendent qu’il reste suffisamment de degrés de liberté aux gouvernants. Sur le marché du travail, sur la redistribution, l’ouverture des services publics, la réforme de l’Etat, le degré de mutualisation, le patriotisme économique, la fiscalité, la recherche, les universités, ils prétendent qu’il y a de vraies options, et que ce sont les bonnes questions du débat économique.

Inutile de dire que nous ne sommes pas d’accord avec cette démarche. Pour plusieurs raisons.

La première concerne les prétendues  » marges de manœuvre « . Il reste toujours en effet des marges plus ou moins grandes, même à l’intérieur des pires contraintes. Le problème n’est pas là, il est de se demander si les contraintes sont acceptables ou non. Le Cercle, après avoir accepté les contraintes énoncées plus haut, conclut implicitement qu’une politique de plein emploi et de développement harmonieux pour tous est possible, pour les pays européens, à l’intérieur de ces contraintes. Nous prétendons que c’est impossible. Alors il y a une option fondamentale, avant toutes les autres, c’est de comparer les coûts et avantages de l’acceptation des contraintes avec ceux de leur rejet. Et ces coûts et avantages ne sont pas identiques pour toutes les couches de la société. De sorte qu’il y a là aussi matière à débat, alors que le Cercle prétend qu’il n’y en a pas.

La deuxième objection est de nature plus philosophique. Il ne nous paraît pas possible que des hommes renoncent à ce point à maîtriser leur environnement. Depuis fort longtemps, l’humanité a cherché à maîtriser toujours plus son destin. Et tout à coup, il faudrait accepter que des créations humaines telles que l’ouverture des frontières, les normes du capitalisme d’aujourd’hui ou la BCE soient des  » données  » intangibles ? Chacun sait par exemple que le degré d’ouverture des frontières a varié dans le passé. Dans un passé récent, il y a eu plus de croissance et moins de chômeurs avec des barrières douanières élevées qu’aujourd’hui sans barrières. Certes, d’autres facteurs peuvent jouer, mais en fait il n’y a aucune preuve que l’absence de barrières soit bénéfique en toutes circonstances pour un pays donné. Et prétendre que le statut de la BCE ne peut pas changer à un horizon prévisible, c’est oublier que le général de Gaulle et Margaret Thatcher ont tous deux obtenu des modifications majeures des traités lorsqu’ils ont pensé que les intérêts vitaux de leurs pays étaient en jeu.

Et ceci nous amène à notre dernière objection. Nos économistes nous convient à jouer sans restriction à un jeu mondial dangereux, sans se demander si tout le monde suit les mêmes règles. Or il est clair que ceci n’est pas le cas et n’a jamais été le cas. Si l’Angleterre avait accepté la domination du commerce maritime par les hollandais au nom de la libre concurrence, ils n’auraient pas pris toute une série de mesures protectionnistes très fortes à partir du milieu de 17ème siècle, qui ont fait de ce pays la première puissance maritime du monde. Ceci n’est qu’un exemple. On pourrait en citer bien d’autres concernant l’Angleterre, les Etats-Unis et le Japon(4). Aujourd’hui, la Chine nous montre, avec une économie encore fortement dirigée, comment soutenir son industrie par une monnaie sous-évaluée et des restrictions aux investissements et aux importations (notamment en obligeant à des  » joint-venture et à des partages de technologie).

En conclusion, le Cercle des économistes nous semble réduire abusivement le débat. Loin d’être des  » données « , les contraintes qu’ils énoncent doivent faire partie de ce débat, même s’il s’agit d’objectifs à terme.

 

 

 

 

 


 

(1) Le président est Jean-Hervé Lorenzi, et les membres les plus connus sont Jean Pisani-Ferry et Patrick Artus

(2) Malheureusement, ce document n’est plus en ligne et nous ne pouvons plus vous en donner le lien

(3) Souligné par nous.

(4) Voir sur ce site Comment le Japon est devenu un géant économique