Quelle masse monétaire pour le pilotage de l’économie ?

I Introduction

Pour ceux qui, comme nous, pensent que la politique monétaire est une part essentielle de la politique économique, la bonne compréhension des mécanismes de fonctionnement de la monnaie moderne est essentielle. Nous essayons ci-dessous de décrire les mécanismes les plus importants, ce qui nous conduit à affirmer le rôle privilégié de la monnaie liquide (ou masse monétaire M1), puis nous examinons les raisons et les moyens d’introduire la monnaie « permanente ».

II Comment la monnaie circule

Le cas le plus simple, l’achat payé avec des billets, est trivial. Mais dès qu’il y a usage de monnaie scripturale, les choses se compliquent.

Rappelons d’abord ce qu’est un compte courant bancaire. Si l’agent X a un compte courant à la banque A, pour un montant m, cela signifie que la banque a une dette à vue de montant m envers X, qu’elle peut lui rembourser à tout moment, en tout ou en partie. Ce compte est donc au passif de A.

Que se passe-t-il si X fait un chèque de montant m à Y, qui le remet à sa banque B ? B inscrit à son passif, au crédit du compte courant de Y, que nous noterons CC Y, une augmentation de + m, et en contrepartie, à son actif, une créance de montant m envers la banque A à qui elle présente le chèque. La banque A inscrit cette dette à son passif, et, en contrepartie, diminue le compte courant de X, qui est aussi au passif, du même montant. Ce qui peut se schématiser par

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Banque A
        Actif       Passif
Dette B +m
Cpt courant X m

 

Banque B
Actif Passif
Créance A +m Cpt courant Y +m

A partir de là, les banques vont chercher à solder leur situation mutuelle. Comme elles ont entre elles de nombreuses dettes et créances résultant de nombreux mouvements de chèques, il arrive souvent que A ait la dette ci-dessus envers B, mais dispose aussi d’une créance vis à vis de B résultant d’un chèque fait par un client de B à un client de A. A et B peuvent alors annuler la dette et la créance, qui se compensent. C’est l’opération de compensation.

Si toutefois l’équilibre n’est pas atteint et, après toutes compensations, A reste débiteur de B, A doit virer à B la somme correspondante, à la Banque Centrale, de son compte vers le compte de B, comptes notés CC BC (toutes les banques ont obligatoirement un compte courant à la Banque Centrale).

 

Banque A
Actif Passif
Cpte B.C. m Dette B m

 

Banque B
Actif       Passif    
Créance A m
Cpt B.C. +m

Finalement, les comptes qui ont été modifiés sont les comptes courants de X et Y aux passifs de A et B, et éventuellement les comptes courants à la Banque Centrale aux actifs de A et B. Nous verrons que ces comptes courants à la Banque Centrale, contenant la « monnaie centrale » que détiennent les banques, ont une grande importance.

Nous avons vu ainsi comment la monnaie scripturale circule. On remarque que dans les opérations ci-dessus le total des comptes courants reste constant. On diminue toujours un compte pour en augmenter un autre.

III Les entrées et sorties de monnaie

Les banques prises dans leur ensemble ne peuvent se contenter de faire circuler une masse de monnaie scripturale qui serait fixée une fois pour toute.

Tout d’abord, la quantité totale de monnaie en circulation doit croître pour satisfaire les besoins d’une économie en croissance.

Ensuite, les banques subissent des ponctions

– demande de billets par les agents économiques, qu’elles doivent se procurer à la Banque Centrale, au détriment de leur compte courant en monnaie centrale. La demande de billets est statistiquement d’environ 15% du total de la monnaie,

– achats de devises par les agents, qu’elles doivent se procurer auprès de la Banque Centrale également contre débit de leur compte,

– réserves obligatoires à la Banque Centrale. Ces réserves étant calculées comme un pourcentage des dépôts, elles augmentent avec la masse de monnaie.

Les entrées « naturelles » ne peuvent être éventuellement que des entrées de devises vendues par les agents. En dehors de cela, il faut créer de la monnaie,

– soit par la Banque Centrale, qui fait une avance à l’Etat

– soit par les banques ordinaires, qui accordent des crédits

a) Création par la Banque Centrale

L’Etat ayant, comme tout agent économique, un compte courant dans sa banque particulière qui est le Trésor Public, et celui-ci ayant, comme toute banque, un compte courant à la Banque Centrale, celle-ci peut très facilement, si la loi l’y autorise, inscrire à son actif une avance à l’Etat, qui est une créance, et à son passif le même montant au compte courant du Trésor Public, qui en fait bénéficier l’Etat sous forme de compte courant.

 

Banque Centrale
Actif Passif
Avance au trésor +m Cpt cour. Trésor +m

 

Trésor Public
Actif Passif
Compte B.C. +m Cpte de l’Etat +m

 

Par le mécanisme de circulation de la monnaie scripturale que nous avons décrit plus haut, l’agent « Etat » va pouvoir faire des chèques (ou tout autre moyen de paiement équivalent) aux autres agents. La masse totale s’est bien accrue de + m.

Observons toutefois que ces « chèques » n’étant pas compensés par des chèques de ontribuables ou d’épargnants, le Trésor Public va progressivement se trouver débiteur des autres banques et devra virer sa monnaie centrale vers celles-ci par débit de son compte courant à la Banque Centrale. Les banques vont donc se trouver pourvues de disponibilités en monnaie centrale. Nous verrons que ceci n’est pas sans importance.

Toutefois ce mode de création a été pratiquement interdit par une loi de 1973, et le Traité de Maastricht l’interdit explicitement. Il n’est donc pas utilisé en France actuellement.

b) Création par les banques

Le mécanisme est exactement le même. Lorsque la banque A accorde à X un crédit de montant m, elle inscrit à son actif une créance sur X de montant m, et augmente à son passif le CC de l’agent X du même montant

Banque A
Actif Passif
Créance sur X +m Cpte courant de X +m

 

Observons ici que la banque génère une dette, on peut dire aussi qu’elle crée « sa » monnaie, mais elle ne génère aucune monnaie en Banque Centrale, elle n’augmente pas ses disponibilités propres.

 

IV La régulation de la masse monétaire

On pourrait croire que les banques peuvent créer autant de monnaie qu’elles le veulent. Ce n’est pas le cas. En effet, la Banque Centrale impose des réserves obligatoires en monnaie Banque Centrale, c’est-à-dire en compte courant chez elle. Si par exemple la Banque A dispose, à son compte courant à la Banque Centrale, de disponibilités de 10 (hors réserves obligatoires) et si on suppose que le taux de réserves obligatoires est de 5% des dépôts, la banque A peut prêter 200, mais pas plus. En effet, le bilan de l’opération sera

 

Banque A
Actif Passif
Créances       200 Comptes clients 200

 

A ayant créé 200 de dépôts, doit constituer des réserves de 200 ´ 5%, soit 10, elle doit donc verser ses disponibilités dans le compte de réserves et n’a plus de disponibilités réelles. Elle ne peut aller plus loin sans se refinancer. Le refinancement consiste à vendre des créances, soit sur le marché interbancaire, soit à la Banque Centrale. Elle obtiendra ainsi des liquidités en monnaie centrale qu’elle pourra utiliser pour accorder de nouveaux prêts et ainsi créer de nouveau de la monnaie. Bien entendu cette vente a un coût, qui est le taux de refinancement, qu’on appelle taux de réescompte (moins employé de nos jours) ou taux du marché interbancaire, taux en fait fixé par la Banque de France.

Nous avons supposé que la banque n’avait pas d’autre « fuite » que les réserves o bligatoires. Dans la réalité une partie de la monnaie qu’elle crée entraîne une demande de billets et le multiplicateur de 20 qui apparaît dans notre exemple descend à environ 5. En fait, si on appelle r le taux des réserves obligatoires et b le ratio , alors on peut montrer [1] que le multiplicateur k est donné par

Actuellement b vaut environ 15%.

Une banque peut donc accorder un montant km de crédits chaque fois qu’elle dispose en monnaie centrale de disponibilités de montant m.

La Banque Centrale contrôle donc la quantité de monnaie créée à la fois par le taux de réserves obligatoires, qui affecte le multiplicateur, et par le volume de refinancement (en fait elle ne refuse jamais un refinancement) ou par le taux du refinancement, qui affecte en principe le coût d’obtention des disponibilités centrales.

En fait on constate que le taux du refinancement, qui est un coût pour la banque, est répercuté sur les taux des crédits accordés, de sorte qu’en fixant le taux du refinancement, la Banque de France agit en fait sur la demande finale de crédits et non sur la demande de refinancement des banques.

Par ailleurs ce taux a également une influence sur les entrées et sorties de devises étrangères et donc sur la tenue du franc. Par exemple, s’il est jugé relativement plus élevé que celui des autres pays par les opérateurs internationaux, les devise étrangères vont affluer et le franc monter. Il peut alors se trouver que le taux nécessaire pour la tenue du franc soit contradictoire avec le taux désiré pour réguler la demande intérieure de création de monnaie.

Finalement le refinancement ne semble pas vraiment un moyen de contrôle très efficace. Quant aux réserves obligatoires, elles affectent le multiplicateur, mais si les banques peuvent compenser la baisse du multiplicateur en obtenant plus de ressources par refinancement, la baisse du multiplicateur revient à une hausse de leurs coûts, qui peut être répercutée sur l’utilisateur final.

Enfin, il existe un dernier moyen de régulation, qui n’est plus utilisé depuis 1986, c’est « l’encadrement du crédit », qui consiste à fixer une norme de croissance pour les crédits, avec pénalisation en cas de dépassement de cette norme. L’inconvénient est que d’une part la régulation ne portait pas sur la création monétaire mais sur tous les crédits, d’autre part on était conduit à accepter de nombreuses dérogations (exportation, logement social, etc…).

 

V L’épargne

Nous n’avons jusqu’à maintenant parlé que de monnaie liquide, billets ou comptes courants à vue.

Les agents économiques peuvent décider « d’épargner », en plaçant une partie de la monnaie liquide sur des comptes d’épargne (livrets des banques ou des caisses d’épargne, CODEVIs, Comptes d’Epargne-Logement, etc…). Que devient alors la monnaie ?

 

1er cas: Organismes non Bancaires

Dans ce cas (par exemple Caisse d’Epargne) l’agent X donne un chèque à la Caisse, qui crédite son compte d’épargne. Puis la Caisse transmet le chèque à sa banque, qui le transmet à la banque de X suivant le processus décrit plus haut. Pour simplifier, nous considérons les deux banques ensemble, ou nous supposons que la Caisse et X ont la même banque, mais cela ne change pas le raisonnement.

Banques
       Actif       Passif
Cpte de la Caisse +m
Cpte de X m

 

Caisse
Actif Passif
Compte en banque +m Livret de X +m

 

On remarque que X a acquis m d’épargne liquide, mais que le volume des dépôts à vue (comptes courants) dans les banques n’a pas changé.

Maintenant la Caisse, pour pouvoir payer des intérêts à X, va prêter cet argent à un agent Y. Les variations totales des bilans deviennent

 

Banques
       Actif       Passif
Cpte courant X m
Cpte courantY +m

 

Caisse
Actif Passif
Créance sur Y +m Livret de X +m

 

Les dépôts n’ont toujours pas changé mais un crédit de +m est apparu. Remarquons qu’il s’agit là d’un crédit sans création monétaire, tout se passe comme si la Caisse d’Epargne avait reprêté à Y l’argent confié par X.

 

2ème cas: Banques

Ce cas est plus compliqué. Si la banque où X place son argent est la même que celle où il a son compte à vue, le schéma est alors

 

Banques
        Actif        Passif
Livret X +m
Cpte courant X m

 

A première vue les dépôts à vue ont diminué de m, et il semble y avoir destruction de monnaie liquide pour créer de l’épargne liquide. Mais en fait les disponibilités de la banque en monnaie centrale n’ont pas changé, le montant total des crédits que la banque peut accorder n’a donc pas changé non plus. La banque peut donc sans inconvénient créer de la monnaie pour un montant +m puisque, ce faisant, elle va reconstituer les dépôts à leur niveau antérieur et qu’ainsi sa position de liquidité (réserves, etc…) sera inchangée. Qui plus est, comme la caisse d’épargne ci-dessus, elle va chercher à le faire car elle doit financer les intérêts à payer à X. L’évolution réelle est donc

 

Banques
Actif Passif
Créance sur Y +m Livret X +m
    Cpte courant X m
    Cpte courant Y +m

 

Le volume des dépôts est inchangé. L’épargne liquide a augmenté de +m et les crédits également de +m. Ces crédits sont également accordés sans création monétaire puisqu’il y a eu destruction suivi de création équivalente, et que d’ailleurs le total des dépôts n’a pas changé.

Dans le cas où X place son argent dans une autre banque B, il y aura des situations différentes dans la banque A, qui verra ses disponibilités diminuer, et pour la banque B, qui les verra augmenter. Mais si on raisonne globalement pour les deux banques ensemble, le même raisonnement peut être tenu que pour une banque seule.

En conclusion de la description de la formation de cette épargne (nos exemples ont porté sur l’épargne « liquide », mais les mêmes raisonnements pourraient être tenus à propos des autres formes d’épargne), on trouve à chaque fois que le total des dépôts à vue n’est pas affecté par la formation de l’épargne. En fait ceci n’est pas tellement étonnant. La monnaie liquide sert à faire une transaction mais ne disparaît pas dans cette transaction. La formation de l’épargne apparaît donc comme l’acquisition par l’épargnant d’un actif (le montant de son livret) contre de la monnaie de transaction. De ce point de vue le placement en épargne ne semble pas différent de l’achat d’un bien quelconque.

On trouve aussi que dans tous les cas il y a une augmentation des crédits, sans création monétaire, du même montant que celui de l’épargne formée, si les banques fonctionnent à liquidité constante. Levons maintenant cette restriction.

Chaque fois que l’épargne se forme, l’organisme récepteur doit payer des intérêts à l’épargnant. Il est donc important, voire vital pour lui de compenser ces coûts par la recette d’intérêts provenant de nouveaux crédits. Bien entendu, il ne peut agir ainsi que s’il trouve des clients demandeurs de ces nouveaux crédits. Mais il est certain que si cette demande existe il accordera en priorité des crédits à liquidité constante, c’est-à-dire sans refinancement supplémentaire, et ensuite seulement il se refinancera éventuellement pour accorder des crédits créateurs de monnaie. La création monétaire dépend donc de l’ampleur respective de l’épargne et de la demande totale de crédit.

 

VI L’offre et la demande de crédit

 L’offre est généralement supérieure à la demande. En effet, les banques seront plus ou moins sélectives en fonction des risques encourus, mais ne refuseront pas de satisfaire une demande de crédit par manque de ressource. En effet, elles peuvent toujours, soit disposer de la liquidité apportée par l’épargne (voir §V), soit se refinancer auprès de la banque centrale et prendre une marge sur le coût correspondant.

Par contre, la demande de crédits dépend

– du taux d’intérêt (fonction décroissante),

– du volume de l’économie (fonction croissante),

– de la propension des agents à s’endetter.

Mais notre propos est d’insister sur le fait que cette demande est satisfaite par deux types de crédit, d’une part celui financé par l’épargne, d’autre part celui financé par création monétaire à partir d’une base en monnaie centrale.

Or, nous l’avons vu, le premier type est utilisé par les banques en priorité. La création monétaire ne sera donc que le résidu de la demande de crédits après utilisation de l’épargne. Ce résidu peut être faible, voire négatif si l’épargne excède la demande de crédit. C’est ce qui semble s’être passé par exemple en 1991, ou la masse monétaire de monnaie liquide a diminué de 6,5% alors que l’épargne progressait vivement, et que le crédit total progressait é galement.

On peut d’ailleurs se demander si cet effet de ciseau sur la création monétaire ne constitue pas un renforcement de l’effet dépressif qu’on attribue souvent à l’épargne. En effet, on dit souvent que l’épargne supplémentaire déprime la consommation parce que ce qui est épargné n’est pas consommé. Mais en fait, si les producteurs ne changeaient pas leurs plans, le défaut de recettes serait compensé par un endettement supplémentaire. La demande de crédit augmentant autant que l’épargne la création monétaire serait inchangée. Mais en fait les producteurs, devant cette baisse (ou ce ralentissement) de la demande, vont réduire leurs cadences et leurs investissements. La demande de crédit augmentant alors moins que l’épargne, la création monétaire va s’en trouver affectée, et par voie de conséquence les revenus des consommateurs au cycle suivant.

 

VII Les « masses monétaires »

Nous entrons là dans le vocabulaire officiel. La masse monétaire au sens strict, que nous avons considérée jusqu’à maintenant, c’est-à-dire la monnaie liquide, est dénommée M1. Mais les différentes formes d’épargne sont considérées aussi comme faisant partie de masses monétaires plus larges, suivant la répartition suivante:

M1 (1600 Milliards au 31-12-91) représente la monnaie immédiatement disponible pour les transactions courantes (billets, dépôts à vue).

M2 (2840 Milliards) inclut M1 et de plus « l’épargne liquide » (livrets d’épargne, comptes d’épargne logement).

M3 (5130 Milliards) inclut M2 et de plus les dépôts à terme (sauf bons du Trésor et billets de trésorerie)

M4 (5180 Milliards) inclut M3 et de plus les bons du Trésor et les billets de trésorerie.

Les autorités monétaires considèrent en priorité M3. C’est ainsi que Mr de La Rosière, gouverneur de la Banque de France, a pu déclarer en 1993 que l’économie française disposait d’assez de monnaie, en se fondant sur l’expansion de M3. On ne peut qu’être frappé par le caractère très arbitraire de la définition de cette grandeur, définition qui varie d’ailleurs fréquemment.

D’autre part le §V sur la formation de l’épargne nous a montré le caractère fondamental de M1, seule monnaie créée ex-nihilo. Nous avons vu de plus que la masse M1 reste constante pour une position de liquidité donnée des banques et cela quelles que soient les variations de M2, M3, M4. Au contraire, ces dernières composantes peuvent être acquises et créées à la fois, à l’aide de la monnaie liquide constituant M1.

Enfin, seule M1 est disponible sur les comptes courants ou dans la caisse des agents et peut donc servir à financer les transactions courantes dont la somme constitue le PIB. M1 est donc la variable monétaire importante en ce qui concerne le fonctionnement à court terme du circuit économique. En particulier les objectifs de la Banque Centrale devraient être des normes de croissance de M1. En effet, seule une croissance excessive de M1 peut avoir un effet inflationniste, ou une croissance insuffisante un effet déflationniste.

Supposons par exemple que nos concitoyens soient pris d’une fringale de placements sur leurs livrets de caisse d’Epargne ou leurs comptes sur livret, mais que la demande de crédit (ou le commerce extérieur) compensent suffisamment cette hausse de l’épargne pour générer une croissance modérée de M1. D’après les mécanismes décrits plus haut, et malgré cette modération de M1, Les agrégats M2 et M3 vont croître fortement. Or l’effet d’une épargne croissante est plutôt dépressif, au mieux neutre si les ménages récupèrent rapidement par l’emprunt, à travers le circuit économique, les sommes épargnées. En tout cas l’effet ne peut être inflationniste. Or si la Banque Centrale détermine ses actions en fonction de M2 ou M3, elle va observer une croissance excessive et croira à un danger inflationniste.

De plus, l’observation des statistiques sur une longue période montre que les masses monétaires M2 et M3, étant de nature patrimoniale, ont tendance à croître par rapport au PIB, tandis que M1, toujours relativement au PIB, reste stable ou décroît en raison de la moindre thésaurisation et du perfectionnement des moyens de paiement. Ceci montre que M1 est la mieux corrélée au volume des transactions et qu’elle est la variable à considérer dans la conduite de la politique économique.

Peut-on faire un pas de plus et relier l’augmentation de M1 à l’augmentation du PIB ?

En fait on peut écrire la relation M1 ´ V = TV est la vitesse de circulation de la monnaie liquide, et T le total des transactions en valeur. Remarquons que cette relation est comptablement exacte, ce n’est pas une approximation.

D’où

T , total des transactions peut être décomposé:

– production (y compris les productions intermédiaires),

– salaires et autres versements des entreprises aux ménages,

– flux administratifs (impôts, prélèvements et redistributions sociaux),

– flux financiers (emprunts, placements, remboursements,…),

– flux privés (par exemple ventes immobilières entre ménages).

De son côté, V, qui représente le nombre de fois par unité de temps où une unité monétaire est utilisée dans une transaction, est fonction des habitudes de règlement (par exemple salaires hebdomadaires ou mensuels) et aussi de la propension à thésauriser une partie de la monnaie ou à la dépenser rapidement.

L’horizon que nous considérons, puisque notre sujet est le pilotage de l’économie, est le court terme, disons inférieur à 1 an. Dans cet horizon, on peut penser que la plupart des variables citées plus haut sont étroitement corrélées au PIB marchand, voire quasiment proportionnelles. Les grandeurs susceptibles de s’écarter notablement de cette norme sont les flux financiers d’une part, la propension à thésauriser d’autre part.

On ne peut donc passer aisément de la liaison de M1 à V et T à une liaison au seul PIB. Mais à court terme et sauf variation brutale des flux financiers ou de la propension à thésauriser, on peut penser que le PIB est la variable qui apporte la plus forte contribution à la variation de M1.

Pour le pilotage de la croissance de la masse monétaire M1 il faut donc tenir compte principalement de la croissance du PIB et garder un oeil sur quelques variables sensibles.

 

VIII La qualité de la masse monétaire

Poser le problème de la qualité de la masse monétaire peut surprendre.

Actuellement, pratiquement la totalité de la monnaie est créée par le crédit des banques (voir §III). Ce mode de création a des inconvénients structurels et conjoncturel. Du point de vue structurel

– l’offre de crédit par les banques est difficilement contrôlable par la Banque Centrale, sauf encadrement du crédit. De plus ce contrôle est un contrôle de maximum. Il n’assure pas de création minimum.

– la propension des banquiers eux mêmes à offrir des prêts est variable dans le temps et plutôt procyclique (c’est-à-dire inverse à ce qui pourrait empêcher les cycles). En effet en période d’expansion les banques participent à l’euphorie et sont plutôt laxistes, en période de dépression elles sont très méfiantes et deviennent très restrictives.

– la demande de crédit est en théorie contrôlable par la Banque Centrale en agissant sur les taux d’intérêt, qui agissent sur la demande de crédits et sur l’épargne, elles-mêmes corrélées avec la création monétaire. Mais ces corrélations sont très indirectes. D’autre part les taux d’intérêt peuvent subir des influences internationales qui empêchent l’emploi optimal de ce moyen.

– la demande de crédits dépend de la propension des agents à s’endetter et, si elle est insuffisante, on n’a guère de moyens de l’augmenter, d’autant plus qu’elle est assez inélastique par rapport au niveau des taux d’intérêts.

Du point de vue conjoncturel on constate que pour des raisons liées aux politiques économiques passées les agents économiques (surtout les entreprises et l’Etat) sont actuellement très endettés et qu’en raison des taux d’intérêt élevés tout endettement supplémentaire est difficile, voire impossible.

De plus l’endettement actuel coûte cher en frais financiers, ce qui pèse sur les résultats et aggrave souvent l’endettement.

Enfin les taux élevés génèrent une épargne abondante qui pèse, nous l’avons vu, sur la demande de crédits créateurs de monnaie. La demande totale de crédits étant trop faible, la création monétaire devient insuffisante.

En conséquence toute action de croissance de l’offre ne peut générer le financement de la demande supplémentaire nécessaire puisque les agents ne voulant plus s’endetter on ne crée pas suffisamment de monnaie.

Dans cette situation, tout se bloque car les agents ne peuvent sortir de l’endettement par une expansion qui n’est plus financée. Il y a alors compétition pour les fonds existants, avec des effets d’éviction en chaîne. Par exemple, comme l’explique R.Chuilon [4], dans cette situation le déficit budgétaire ne peut être résorbé, car « toute augmentation de l’impôt réduira les investissements et l’embauche, si elle frappe les entreprises, et freinera la consommation si elle touche les ménages. »

Toutes ces raisons structurelles et conjoncturelles poussent à trouver un autre moyen de création monétaire, qui permette

– de piloter plus aisément le financement de la croissance,

– de sortir de l’impasse actuelle de l’endettement, surtout celui de l’Etat, qui empêche toute politique de relance volontariste.

Ce moyen existe, nous l’avons vu, c’est l’avance par la Banque de France à l’Etat des sommes correspondantes. C’est ce que nous avons appelé la création de monnaie permanente.

 

IX La « solidification » de la masse monétaire

Tout d’abord observons que toute injection de monnaie permanente passe par un contrôle accru des banques commerciales. En effet, supposons que nous injections 100 milliards dans l’économie sous forme de monnaie centrale à la disposition de l’Etat, celle-ci se retrouve au fur et à mesure des dépenses de l’Etat, en disponibilités des banques commerciales à la Banque Centrale. Ces banques peuvent donc créer k fois 100 milliards de monnaie de crédit, soit, à la valeur actuelle du multiplicateur k, environ 500 milliards ! Il faut donc faire très attention (la « planche à billets » est surmultipliée !).

Ensuite, un raisonnement simple nous montre que pour sortir de l’impasse actuelle l’Etat ne peut pas se contenter de créer le supplément annuel de monnaie. En effet celui-ci, même avec une croissance en valeur de 8%, est d’environ 1750  x 8%, soit 140 milliards. Pour mettre l’économie sur une pente de croissance, favoriser le désendettement des agents et entreprendre son propre désendettement (la dette est actuellement de l’ordre de 2000 milliards), c’est nettement insuffisant. Il faut donc entreprendre un remplacement partiel de la masse monétaire actuelle par de la monnaie permanente.

Ceci est parfaitement possible car l’encours de crédit est d’environ 8500 milliards. On peut penser que la durée moyenne de remboursement est inférieure à 10 ans. Plus de 850 milliards de crédits arrivent donc à échéance chaque année. L’Etat pourrait donc créer, en plus du supplément de monnaie dû à la croissance, par exemple 200 milliards par an qui devraient venir en diminution de l’encours de crédit des banques. Mais on veut que ce soit l’encours de crédits monétisés qui diminue de ce montant. D’où les deux dispositifs possibles évoqués plus haut.

a) L’augmentation du taux de réserves obligatoires

On peut faire en sorte qu’avec un montant de réserves croissant prenant en compte les injections de l’Etat, mais un taux croissant, la baisse du multiplicateur entraîne une baisse de l’encours de crédits monétisés. Plus précisément, si par exemple l’encours monétisé est de 1600 milliards dont 1350 milliards de dépôts et le taux des réserves est de 5%, cela signifie que les réserves sont de 1350´ 5% soit 67,5 milliards. Si on souhaite baisser cet encours à 1400 milliards, et si l’Etat injecte, pour compenser cette baisse de monnaie de crédit, 200 milliards en monnaie permanente, et de plus 100 milliards permettant la croissance de M1, les disponibilités vont se trouver monter, en arrondissant, à 70+200+100 soit 370 milliards. Un calcul simple montre que, pour que les réserves obligatoires soient de 370 milliards pour un encours de 1400 milliards, le taux des réserves obligatoires doit être augmenté à environ 25%.

Toutefois les banques auront du mal à accepter la diminution de cet encours. Elles préféreront peut-être, si elles en ont la possibilité, supporter des réserves obligatoires plus importantes, quitte à demander un refinancement à la Banque de France.

Il y a alors trois solutions:

– la Banque de France refuse les concours supplémentaires de refinancement: ça n’est pas l’habitude et cela risque de faire dangereusement monter les taux d’intérêt,

– elle hausse encore plus le taux des réserves obligatoires (mais de combien ?),

– en dernier ressort, elle encadre le crédit.

b) L’encadrement du crédit

Pour répondre à l’objectif de baisse des crédits monétisés, et contrairement à ce qui s’est pratiqué dans le passé, l’encadrement devrait porter sur ces seuls crédits, soit le montant total des crédits diminué de toutes les ressources d’épargne à long ou court terme, et fixer pour ce montant une norme d’évolution négative. Dans notre exemple cette norme serait de -200/1600, soit une diminution de 12,5%. Cette forme d’encadrement « partiel » devrait permettre d’éviter les multiples dérogations du passé, et d’inciter les banques, limitées dans leur création monétaire à encourager l’épargne.

X Le rôle de l’Etat

Nous situant ici sur le plan technique, nous ne dirons rien de l’aspect politique du procédé. Toutefois il faut observer que si le premier bénéficiaire de la création de monnaie permanente est l’Etat, cela ne signifie pas pour autant un rôle accru de l’Etat dans l’économie. En effet, il peut immédiatement redistribuer cette monnaie sous forme de réductions d’impôts ou de subventions aux entreprises et conserver ainsi la décentralisation de l’économie. Les obstacles se situent donc plutôt au plan idéologique qu’au plan de la politique économique.

 

XI Le désendettement

Nous avons mentionné plus haut la nocivité d’un endettement excessif. Or le renouvellement de M1 décrit ci-dessus ne résoud le problème que partiellement. En effet, même si on renouvelait complètement M1 par de la monnaie permanente, on n’aurait pas pour autant supprimé tout le crédit. En effet, nous avons vu que M1 est d’environ 1600 milliards, alors que l’endettement total est d’environ 8200 milliards.

Aller plus loin en injectant encore plus de monnaie permanente ne servirait à rien car, nous l’avons vu, cette injection grossirait définitivement M1 et introduirait des tensions inflationnistes sans pour autant garantir une diminution des encours de crédit. Le seul moyen en fait, d’après les mécanismes que nous avons décrits, de provoquer un désendettement plus important, est d’inciter les agents à utiliser la monnaie liquide qu’ils détiennent pour se désendetter. Pour ce faire, la seule méthode valable à notre avis est de faire repartir l’économie pour que les agents économiques aient une meilleure santé financière et se désendettent de leur propre initiative. Le premier à le faire sera l’Etat.

Bien entendu nous n’avons pas parlé de l’inflation comme moyen évident de déprécier les dettes, car c’est un moyen avec de graves inconvénients, mais il faut être conscient qu’actuellement un peu d’inflation soulagerait bien des débiteurs, et ne pénaliseraient pas outre mesure les créanciers, qui bénéficieraient de taux réels un peu moins déraisonnables.

En résumé, le désendettement ne peut être réalisé par la génération de monnaie permanente qu’à concurrence de M1. Pour le reste le moyen le plus « rationnel » est de provoquer la prospérité.

 

XII Le contrôle institutionnel

Le principal argument des adversaires de la création de monnaie par la Banque Centrale au profit de l’Etat est le risque très grand de dérapage qu’on symbolise par le spectre de la « planche à billets ». En fait il existe bien des procédés pour instituer des garde-fous.

Tout d’abord, comme l’ont proposé un projet de loi de 1981 [2] qui n’a pas eu de suite, ainsi que A.Grjebine [3], on pourrait diviser le budget de l’Etat en trois parties

– le budget de fonctionnement des services de l’Etat, qui devrait impérativement être en équilibre sans emprunt ni création monétaire,

– le budget d’investissements, qui serait financé par l’emprunt,

– le budget de croissance, qui serait alimenté par la Banque Centrale et permettrait une injection de monnaie permanente compatible avec la croissance de l’économie.

Les trois budgets seraient votés séparément et les modalités de communication entre eux (par exemple le budget de croissance finançant un dégrèvement temporaire d’impôt) soigneusement codifiés.

On pourrait aussi, comme le suggère R.Chuilon [4], confier à la Banque Centrale, dont les missions auraient été redéfinies, le soin de surveiller l’application de cette transformation de la masse monétaire et veiller à sa croissance en fonction des besoins de l’économie.

En vérité, si les hommes politiques sont convaincus de l’intérêt de l’opération, ils trouveront les moyens de faire contrôler par la Nation ce qui après tout lui appartient, n’étant que l’expression financière du potentiel de croissance de la collectivité.

 

Bibliographie

[1] A.Chaineau « Mécanismes et politiques monétaires »; PUF 1990(10ème édition).

[2] Projet de loi No 157 du 22/7/1981

[3] A.Grjebine « L’état d’urgence »; Flammarion 1983

[4] R.Chuilon « Destruction monétaire et déséquilibre économique »; Haute Finance; été 1992