Relance par injection de monnaie permanente et taux d’intérêt

Introduction

Nous proposons que la France finance, par substitution de monnaie permanente à la monnaie d’endettement actuellement fortement prépondérante (neuf dixième de la masse monétaire), un plan de relance vigoureux . Ce plan ne se heurterait-il pas à une forte hausse des taux d’intérêt aux effets inverses de ceux recherchés? Comment se prémunir de ce risque? Cet article vise à répondre à ces deux questions en se situant exclusivement dans le cadre d’un plan limité à l’hexagone. Il va de soi, en effet, qu’un plan de relance concerté entre principaux pays occidentaux serait préférable à une relance isolée et aurait moins à craindre une poussée des taux d’intérêt. Mais il est malheureusement peu probable qu’il soit mis en œuvre dans le contexte actuel.

Après avoir fait part de brefs rappels méthodologiques et de définitions, nous illustrerons notre propos de quelques données historiques permettant de situer les ordres de grandeur. Nous présenterons ensuite les principaux mécanismes de détermination des taux d’intérêt puis les principaux mécanismes d’influence sur la marche de l’économie de taux d’intérêt élevés, en distinguant le long terme et le court terme. Nous pourrons alors étudier l’influence de l’injection de monnaie permanente sur les taux d’intérêt. Nous évaluerons les risques d’une hausse des taux d’intérêt consécutive à l’annonce d’un plan de relance et nous présenterons enfin les mesures d’accompagnement à prévoir à notre avis pour éviter ces effets secondaires.

I Rappels méthodologiques. Définitions.

La question des taux d’intérêt est un chapitre difficile de la théorie économique. Il y a de nombreux taux, de nombreuses monnaies en interaction, autant ou presque de théories visant à expliquer comment se déterminent les taux d’intérêt. De nombreux paramètres (objectifs et subjectifs) influent et interagissent sur leur niveau, leur variation et leur volatilité, trois variables qui agissent elles-mêmes sur l’économie. Il n’est donc pas question dans ce court article de faire le tour de la question. Nous nous contenterons de raisonner en ordre de grandeur et avec bon sens; en essayant, autant que possible, de mettre en lumière les causes et effets macroscopiques sans souci de précision excessive (et de toute façon probablement illusoire) ou de raffinement peu utile à notre démarche.

 

Définitions

On distingue traditionnellement

a) Les taux à court terme, du jour le jour à l’année.

Ce sont d’un côté les taux directeurs de la Banque de France dans ses appels d’offre et ses prises en pension (qui fixent le prix des avances accordées par la banque centrale aux banques commerciales) et de l’autre côté les taux du marché monétaire(TJJ, TMP, TIOP, PIBOR,etc.). Les banques commerciales utilisent souvent pour leurs prêts aux PME le Taux de Base Bancaire, qui suit avec retard et lissage l’évolution des taux du marché monétaire.

b) Les taux à moyen et long terme, de 1 an à 7 ans pour le moyen terme et au-delà pour le long terme.

Exemples: taux des BTAN, des OAT, TME…

Dans les statistiques fournies dans la presse économique, le taux à court terme généralement retenu est le PIBOR 3mois, index le plus utilisé aujourd’hui, le taux à long terme celui des OAT à 10 ans.

La courbe des taux donne, pour un pays donné, un jour donné, la relation entre le niveau des taux et leur durée (ou maturité). En général la courbe est croissante, c’est-à-dire que les taux sont d’autant plus élevés que leur durée est longue. Elle est plus ou moins pentue en fonction de l’écart entre taux courts et taux longs.

Elle est dite inversée si les taux longs sont inférieurs aux taux courts. Cette situation est en effet inattendue. On pense généralement que le taux rémunère la perte de liquidité et la prise de risque (de non-remboursement). Il devrait donc, à un instant et pour une monnaie donnée, être plus élevé quand la durée du prêt est plus longue. Historiquement, les périodes d’inversion de la courbe des taux se constatent mais sont, de fait, assez courtes.

Le taux d’intérêt réel est égal à la différence entre le taux nominal et un indicateur d’inflation. Ceci pose un problème technique difficile: quel indicateur prendre ? Le taux d’intérêt s’applique en effet à une période future, or l’inflation n’est connue que rétrospectivement. Certains auteurs cherchent à mesurer des taux d’inflation anticipée, estimant que les choix des agents sont en partie fonction de taux réels anticipés. Cette difficulté méthodologique conduit à des écarts entre les différentes statistiques fournies sur les taux réels.

Les taux d’intérêt supportés par les agents économiques sont égaux aux taux de référence (généralement le TBB pour les PME et un taux du marché monétaire pour les plus grosses entreprises) majorés d’une marge dépendant du rapport de force entre prêteur et emprunteur (on peut noter qu’aujourd’hui des consignes sont données dans la profession bancaire française pour limiter les baisses de marge). Le tableau ci-contre, relatif à l’année 1993 (voir [4] ) montre que les écarts entre les différents taux pratiqués peuvent être considérables

. Le taux de base bancaire a évolué en 1993 de 10 % à 8,15%, la moyenne des taux courts s’est fixée à 8,59 %, celle des taux longs à 6,78% (voir [2] et [6]).

On voit que les taux pratiqués pour des clients ne bénéficiant pas de capacités de négociation se sont situés entre 11 et 20%. Enfin, il faut noter que les banques peuvent mettre du temps pour répercuter dans leurs conditions la baisse des taux directeurs de la Banque de France.

 

Crédit

Taux moyen

Taux usure

Prêts <10000

19,7%

26,3%

Prêts >10000

15,2%

20,2%

Découverts particuliers

16,9%

22,6%

Découverts entreprises

14,1%

18,9%

Immobilier (taux fixe)

11,5%

15,3%

Immobilier (taux variable)

11,1%

14,8%

Immobilier (prêt relais)

12,1%

16,1%

Prêts entreprises < 2 ans

13,2%

17,6%

Prêts entreprises >2ans, taux fixe

11,7%

15,7%

Prêts entreprises >2ans, taux var.

12,1

16,1%

 

 

 

II Quelques données historiques

Sur longue période (1870 à nos jours voir [1] ) les taux d’intérêt réels à long terme en France ont très rarement dépassé le niveau de 5% (avec des pointes en 1936 et dans la période actuelle); ils ont été fortement négatifs de 1939 à1960.

 

 

1960-70

1971-80

1981-90

USA

2,6

1,3

6,2

Japon

3,7

-0,2

4,8

RFA

3,9

3,2

5,0

France

2,2

0,2

5,6

Moyenne

3,1

1,1

5,4

 

Sur les dernières années on peut faire le tableau ci-dessus donnant les taux réels à long terme moyens par décennie pour les quatre pays suivants.

La période récente, plus de 10 ans avec des taux réels à long terme supérieurs à 5 %, est tout à fait exceptionnelle au XX° s.

Les taux réels à court terme en France sur la même période ont été en moyenne négatifs de 1970 à 1980 et supérieurs à 3% en moyenne de 1980 à 1990.

Les dix dernières années font naître l’idée d’un parallélisme croissant entre l’évolution des taux des grands pays de l’OCDE comme le montre le graphique ci-dessus (voir [10] ). Ce parallélisme fait d’ailleurs douter bien des spécialistes d’une réelle autonomie de la politique monétaire (au sens de détermination des taux).

Sans refaire l’histoire des taux depuis l’après-guerre, il est utile de rappeler quelques faits marquants de la 2° moitié de ce siècle (voir [9] ).

En France, jusqu’en 1967, les taux nominaux à court terme et à long terme étaient administrés (fixés en gros à 6% pour le long terme et à 3,5% pour le court terme). Les taux réels à court terme étaient négatifs. Les taux réels à long terme deviennent légèrement positifs en 1960. C’est une période de stabilité des taux nominaux. Commence à la fin des années 60 une longue période d’instabilité et un changement radical de politique monétaire. Pour simplifier, les conseils d’inspiration monétariste l’emportent sur leurs concurrents d’inspiration keynésienne. Les autorités publiques démantèlent progressivement les dispositifs d’administration des taux et adoptent comme priorité absolue la lutte contre l’inflation. Le système mis en place à Bretton-Woods après la deuxième guerre mondiale est démantelé à partir de 1971.

A la fin des années 70, les USA augmentent leurs taux courts. Les taux dans les autres pays occidentaux suivent. C’est le début d’une longue période de taux réels élevés.

Les tentatives faites parfois pour faire baisser les taux longs en baissant les taux courts (exemple de la Bundesbank en1994 abaissant les taux courts de 6 à 5 %) ne réussissent pas toujours (dans l’exemple cité les taux longs montent de 6 à 7,5 %). Quand elles réussissent (Banque Fédérale en 1991-93) c’est toujours quand la banque centrale est très influente sur sa zone et persévérante.

Ce n’est que tout récemment que semble s’amorcer une réelle décrue des taux réels courts dans les principaux pays de l’OCDE. Quant aux taux réels longs, malgré une baisse significative, ils restent élevés en ce début de 1996.

 

 

III Comment se déterminent les taux d’intérêt dans la période actuelle.

On a rappelé plus haut que des changements institutionnels très lourds se sont produits en France à la fin des années 70 et jusque dans les années 80 conduisant à une libéralisation financière intérieure et extérieure. Or les facteurs institutionnels sont déterminants dans toute explication du niveau ou de la variation des taux. On se place, dans la suite, dans le cadre institutionnel actuel.

Les taux nominaux de référence à court terme sont administrés. Ils sont fixés par la Banque de France. Les taux réellement appliqués à l’économie en résultent par application des marges prises par les prêteurs. La BDF n’est cependant pas libre de ses mouvements. Elle veille étroitement à plusieurs facteurs . Tout d’abord, ceux liés aux relations avec l’extérieur:

-le taux de change et ce d’autant que la France a décidé d’aligner le Franc sur le D.M.

– les réserves de change et le solde extérieur

– les taux offerts par les autres monnaies

Sa pratique est ensuite guidée par un ensemble de règles empiriques (voir [3] ). Elle se sert d’indicateurs (évolution des prix, de l’activité) dans l’optique d’éviter tout risque inflationniste et de réduire les risques de sur-réaction des marchés. Il en résulte une attitude très progressive sur la "manipulation" de ses taux directeurs et un soin tout particulier apporté à la communication.

Les taux à long terme ne sont plus administrés. Ils résultent de la confrontation libre entre prêteurs et emprunteurs sans qu’on puisse dire pour autant qu’ils obéissent purement et simplement à la loi de l’offre et de la demande. Certes, l’existence d’une compétition entre prêteurs est une force baissière. Il est vrai également que la crainte de certains emprunteurs comme les Etats de ne pouvoir placer leur dette (donc de se retrouver en situation de cessation des paiements, c’est-à-dire de faillite) exerce une pression à la hausse sur les taux. On peut supposer, d’ailleurs, que cette crainte est à l’origine de la "pensée unique". Les autorités françaises exercent une pression très forte sur l’opinion pour éviter tout débat qui risquerait de faire monter les taux donc le coût de la dette, et, pire, qui risquerait de conduire à une impasse de financement. Le refus de toute relance ressort de la même crainte. Quoi qu’il en soit, il faut noter plusieurs particularités qui interdisent d’assimiler le marché des fonds prêtables à un marché classique.

– en raison des mécanismes de création monétaire, l’offre de prêts ne bute sur aucune contrainte physique. Elle n’est limitée que par des contraintes institutionnelles.

– les taux sont largement fonction des anticipations des prêteurs sur la valeur future du capital prêté. Si les prêteurs, par exemple, craignent une dépréciation de la monnaie, ils exigeront une "prime de risque" pour se couvrir contre cette perte possible de capital. L’arbitrage entre deux monnaies se fera donc en fonction du différentiel d’inflation anticipé entre ces deux monnaie.

– les taux à long terme ne sont pas indépendants des taux à court terme (qui sont, rappelons-le, administrés)

Malgré ces réserves, il est indiscutable que, dans le contexte actuel, les autorités monétaires subissent assez largement les taux d’intérêt à long terme. On peut en conclure que la pratique a donc suivi la théorie, puisque cette situation est considérée comme souhaitable par les théoriciens qui ont poussé à sa réalisation (les monétaristes sont hostiles à toute manipulation centralisée des taux, considérée par eux comme nuisible à l’équilibre harmonieux de l’économie). La seule marge de manœuvre que se donnent les autorités aujourd’hui est donc l’action indirecte: elles peuvent agir en veillant à ne pas fixer une parité excessive à la monnaie (remarquons que ce n’est malheureuse¬ment pas le cas de la Banque de France qui garantit une parité irréaliste au franc) et en affichant une politique claire et déterminée rassurant les marchés. Enfin elles peuvent agir par le biais de la concertation avec les autres pays dans le mesure où les coopérations sont jugées souhaitables par les pays dominants. Notons bien qu’ elles pourraient se donner d’autres marges de manœuvre mais en sortant du cadre de pensée dominant, celui de la "pensée unique". On en donnera des exemples concrets plus loin. Il n’en reste pas moins vrai que les marchés sont sensibles aux discours de rigueur et font payer une prime de risque aux pays qu’ils sentent tentés par une dévaluation monétaire. Mais cela est un autre débat.

 

L’effet des déficits publics sur les taux d’intérêt. Le mythe de la pénurie d’épargne.

Certains observateurs concluent du constat de l’existence d’une offre et d’une demande de fonds prêtables que les déficits publics poussent mécaniquement les taux d’intérêt à long terme à la hausse. C’est l’une des raisons qui justifie la réduction des déficits publics et la politique de rigueur, même dans une période de récession comme en 1995-6.

Cette idée est un mythe, bien décortiqué par D Plihon, (voir [7] ) sans fondement. On peut le voir sous trois angles:

1) L’offre de prêts est potentiellement illimitée, en raison des mécanismes de création de monnaie par les banques commerciales à l’occasion des crédits qu’elles accordent en sus de l’épargne dont elles disposent. Il ne faut pas confondre l’épargne physique et les flux financiers .

2) L’étude historique en France sur la période 70-93 ( voir [8] ) montre l’absence complète de corrélation entre taux d’intérêt réels et déficits budgétaires.

3) Les mouvements rapides et significatifs de taux d’intérêt réels, à la hausse au début des années 80 et à la baisse en 1995 sont surtout expliqués par des mouvements sur le dollar et sur le mark.

 

IV Les effets de taux d’intérêt réels durablement élevés

J.P. Fitoussi, dans son livre « Le débat interdit » (voir [5] ) a brillamment mis en lumière les effets récessifs de taux d’intérêts réels durablement élevés (taux courts et longs significativement supérieurs au taux de croissance pendant une période de l’ordre de la décennie). Rappelons que les 15 dernières années représentent une période tout à fait remarquable à cet égard. On peut indiquer rapidement ici les principaux mécanismes en œuvre en la matière.

IV.1 Rentabilisation de l’activité entrepreneuriale plus difficile

Le rendement exigé sur capitaux investis est élevé (puisque comparé à celui des placements financiers alternatifs rendus attractifs par les taux élevés). Les frais financiers élevés diminuent en outre les marges. Il en résulte:

– une baisse de l’activité d’entrepreneur qui devient plus difficile.

– un comportement de l’entrepreneur plus rigoureux (qui va chercher à réduire ses charges salariales par des investissements de productivité) conduisant par généralisation à une baisse de la demande donc de l’activité.
– un afflux de capitaux vers la bulle financière ce qui peut conduire (et a conduit) à des crises boursières ou immobilières.

– une recherche de désendettement d’où une constriction de la masse monétaire et une baisse du pouvoir d’achat.

IV.2 Rapports de forces favorables aux créanciers

Les créanciers ont plus de pouvoir économique et politique quand les taux d’intérêt réels sont élevés. Ils exigent, de fait, des politiques de rigueur pour éliminer tout risque de dépréciation monétaire et maintenir la valeur de leurs actifs. Les gouvernements conduisent une politique déflationniste donc récessive qui aggrave les effets décrits ci-dessus. Par ailleurs, en règle générale, les épargnants ne sont pas favorables à la prise de risque liée à l’activité d’entreprise.

 

IV.3 Méfiance dans l’avenir

Ils traduisent une dépréciation de l’avenir et contribuent à ce qu’il soit peu désirable. La volonté d’entreprendre s’en trouve réduite. La cohésion sociale est menacée : les systèmes de retraite par capitalisation deviennent préférables au système par répartition ( qui représentent une mise en oeuvre concrète de la solidarité entre les générations).

 

IV.4 Augmentation de l’incertitude

Dans une économie où les taux réels sont élevés les entreprises sont beaucoup plus sensibles aux aléas de la conjoncture et aux erreurs de gestion. Concrètement, on a pu observer en France dans les 15 dernières années un accroissement spectaculaire des défaillances d’entreprises. 15000 en 1978, 70000 en 1993 (voir [8]).

 

IV.5 Augmentation des déficits publics

Le poids de la dette publique s’accroît mécaniquement avec le niveau des taux d’intérêt (en n’oubliant pas le mécanisme de composition des intérêts). Sur la période 1990-95 en France le déficit de l’Etat s’est élevé à 4,3 % duPIB dont 3,5 %( c’est-à-dire 81 % du déficit) pour la seule charge des intérêts. Pour l’année 95 la charge de la dette représente 234 milliards de F. soit 14,7% du budget général. La dette publique s’élève à 3148 milliards de F. soit 43 % du PIB et 7,5 fois le montant atteint en 1980 qui était de 418 milliards. Il est intéressant de calculer le niveau de ces déficits en supposant rétroactivement des taux d’intérêt nuls ce qui permet de mesurer le poids actuel dû uniquement à l’effet des taux d’intérêt. Sur la période 1981-1992 cela représente environ 600 milliards.

Face au poids de cette dette et des frais financiers qu’elle produit les gouvernements successifs se sentent totalement contraints à une politique unique : réduire les dépenses publiques à la fois pour convaincre les marchés de la qualité de leur politique (et obtenir ainsi une baisse des taux longs) et pour tenter de rembourser la dette publique. Cette politique de rigueur aggrave la récession.

 

V Les effets à court terme d’une variation des taux d’intérêt

Si des taux longs durablement élevés ont des effets clairement négatifs sur l’activité industrielle d’un pays, il ne faut pas en tirer de conclusions hâtives sur l’efficacité à court terme d’une baisse des taux. Les variations de taux n’ont pas d’impact fort à court terme. En simplifiant l’analyse, la baisse des taux a deux effets opposés :

– un effet stimulant: elle peut encourager les entreprises à investir et les ménages à s’endetter.

-un effet négatif : elle réduit le pouvoir d’achat des créanciers.

Mais on peut observer que l’effet stimulant n’est pas mécanique et suppose une évolution des comportements qui ne peut être instantanée. Les agents économiques auront toujours une tendance rationnelle à attendre la confirmation que cette baisse des taux est pérenne et qu’elle n’est pas seulement un feu de paille. La volatilité des taux s’est inscrite dans les réflexes.

Quant à l’effet sur le pouvoir d’achat des créanciers, il est au moins partiellement compensé par la réduction des charges des débiteurs et ne joue, en tout état de cause, que sur un pourcentage très réduit des flux financiers. Par ailleurs cet effet ne peut se manifester qu’à PIB et endettement constants. S’il y a reprise et/ou hausse de l’endettement suite à la baisse des taux, il n’est pas évident que ces revenus baissent.

Deuxièmement, la seule baisse des taux qui est envisageable par une action directe des autorités, c’est celle des taux courts, comme on l’a vu plus haut. La répercussion sur les taux longs est plus lente à se mettre en oeuvre et plus incertaine.

Enfin, rappelons que la baisse des taux directeurs n’est répercutée ni rapidement, ni en général complètement, par les banques dans les conditions faites à leurs clients.

Le raisonnement fait pour une baisse des taux peut s’appliquer avec quelques modulations à une hausse des taux: on ne peut pas dire qu’elle est récessive nécessairement sur courte période.

L’histoire économique vient à l’appui de ces conclusions. Il est impossible de mettre en évidence des corrélations de l’activité économique et des taux d’intérêt sur court période.

 

 

VI Les effets intrinsèques de la substitution de la monnaie permanente à la monnaie d’endettement actuelle.

Indépendamment des effets psychologiques ou politiques qui seront évoqués plus loin, peut-on imaginer ce que seraient les effets d’une telle substitution ?

 

VI.1 Les taux courts.

Les taux courts sont fixés par les autorités monétaires. Aucun effet direct de la substitution opérée n’est susceptible de les modifier. On pourrait objecter que les autorités pourraient être contraintes à augmenter les taux courts face à une attaque envisageable dans une telle hypothèse contre le franc. Ce point sera traité plus loin. Notons ici qu’il ne remet pas en cause notre conclusion car il s’agit d’un effet indirect.

 

VI.2 Les taux longs

Un raisonnement classique pourrait faire penser qu’une telle substitution conduirait à une baisse des taux longs. En effet cette substitution baisse, toutes choses égales par ailleurs, le volume de dettes à placer, donc la demande de prêts. La loi de l’offre et de la demande conduit alors à la conclusion que les taux vont baisser.

Ce raisonnement est faux car, comme on l’a vu, contrairement à une idée reçue, les taux à long terme n’obéissent pas mécaniquement à la loi de l’offre et d la demande. Il sont plus sensibles aux anticipations donc aux effets psychologiques. D’autre part, les volumes en jeu suffisent à voir que l’effet, s’il existait, à la baisse des taux serait marginal. On parle d’une substitution de monnaie d’endettement par de la monnaie permanente de au plus quelques centaines de milliards de francs par an alors que :

– l’EIT est de l’ordre de 10.000 milliards soit 100 fois plus en ordre de grandeur,

– Les flux financiers échangés quotidiennement sur les marchés sont sans commune mesure avec les stocks de dettes dont on parle ici.

Nous allons voir cependant ci-après, qu’en dehors des effets mécaniques évoqués ici, il y a de bonnes raisons de penser que, bien menée, une relance économique pourrait conduire à une baisse des taux longs.

 

 

VII Plan de relance et taux d’intérêt

Quels pourraient être les effets d’une relance financée par de la monnaie permanente sur les taux d’intérêt ? On peut répondre globalement de la manière suivante.

Toutes choses égales par ailleurs, c’est-à-dire en raisonnant dans le cadre actuel de liberté de circulation des capitaux, si le plan de relance réussit et si l’économie du pays se redresse de manière claire, les taux d’intérêt devraient se situer à terme dans la fourchette basse des taux d’intérêt mondiaux. Les déficits publics seront résorbés par la croissance dont résulteront la baisse des prélèvements sociaux et l’amélioration du rendement des impôts. Le franc deviendra vraiment attractif car assis sur une économie forte. Sa force ne reposera plus et ne nécessitera plus le soutien artificiel de taux élevés. Néanmoins les montants financiers en jeu sont tels qu’on ne peut espérer un décrochage significatif des conditions du marché mondial (sauf à le vouloir et à l’organiser ce qui est un autre débat).

A court terme cependant, on peut craindre l’effet inverse, pendant la période où le plan est annoncé mais n’a pas encore montré ses effets concrets. Toute relance est aujourd’hui, de manière irrationnelle, pointée du doigt comme pouvant être inflationniste et faisant fuir les capitaux. Notons rapidement que cette opinion, largement répandue, est tout simplement fausse. La croissance forte en Asie du Sud-Est attire des capitaux qui ne craignent ni croissance ni inflation.

Financer cette relance par ce qui sera presque inévitablement compris comme de la création monétaire accroîtra encore la hantise collective. Les marchés pourraient donc s’attaquer au franc dans l’espoir de plus-values spéculatives, et les autorités se voir contraindre d’augmenter les taux courts pour défendre la parité du franc et leur crédibilité. Les taux longs pourraient alors suivre ce mouvement haussier. Peut-on craindre alors que ces effets négatifs contrecarrent l’effet de relance voire le fassent échouer?

Fondamentalement, la relance joue sur la demande et vient nourrir le carnet de commandes des entreprises de biens et services. C’est une variable à effet immédiat (dès que les commandes affluent) ou presque. Une relance bien menée et au point d’impact bien choisi conduira nécessairement à un redémarrage de la consommation et à la saturation des outils de production. La hausse des taux d’intérêt, à court terme, comme on l’a vu plus haut, ne s’opposera pas significativement à cette reprise.

Néanmoins, une hausse durable des taux d’intérêt pourrait comme on l’a également vu plus haut finir par dissuader de nombreux entrepreneurs à ne pas aller au-delà de la capacité de leurs capacités de production. Au total l’effet le plus nocif à craindre serait donc que la relance profite essentiellement aux producteurs étrangers capables de suivre la relance de la demande. La balance commerciale même si elle est aujourd’hui excédentaire se dégraderait sérieusement.

Ce scénario n’est pas fatal. On pourrait imaginer qu’un gouvernement disposant d’une large majorité sache expliquer sa politique et convaincre les marchés financiers de l’intérêt pour eux de jouer le jeu et de parier la reprise. Il est facile de faire valoir que :

– les capacités de production sont loin d’être saturées (elles étaient utilisées à 82 % selon l’INSEE (voir [6]) en 1994),

– l’inflation est mieux maîtrisée que jamais; elle cache même une déflation dans le secteur privé,

– la baisse relative des frais financiers (par substitution de monnaie permanente à la monnaie d’endettement) est déflationniste

– le pays a tout à gagner au plan social donc au plan économique à redonner du travail et de l’espoir au plus grand nombre, alors que la situation actuelle dans un pays comme la France est explosive donc dangereuse pour les investisseurs

Ce scénario optimiste, l’attitude bienveillante des marchés, n’est malheureusement pas le plus probable tant les idées monétaristes imprègnent les intervenants sur les marchés. Des mesures d’accompagnement d’un plan de relance sont donc à prévoir pour éviter une hausse durable et nocive des taux d’intérêt.

 

 

VIII Conclusion : comment accompagner un plan de relance?

On vient de voir qu’il est impossible d’exclure l’hypothèse d’une attaque contre le franc consécutive à l’annonce d’un plan de relance. Si cette attaque est de courte durée et de faible ampleur, les moyens classiques sont à utiliser. Ils ne mettront pas en cause la réussite du plan de relance.

Si cette attaque est au contraire violente et appelée à durer, il faut réagir différemment.

1) On peut observer qu’aujourd’hui le franc est surévalué par rapport au dollar. La première mesure consisterait à accepter que le franc se fixe à une parité plus raisonnable. Cela mettrait nos producteurs en meilleure position pour l’exportation. L’effet de relance serait donc accru.

2) Cette mesure pourrait être renforcée par un transfert partiel des charges sociales sur une TVA sociale ce qui aurait trois gros intérêts:

– cela améliorerait les arbitrages travail-machine en faveur du travail et accélèrerait la réduction du chômage,

– cela protègerait nos industries de la concurrence étrangère attirée et dopée par le plan de relance,

– cela doperait nos industries à l’exportation.

3) Au cas où la spéculation résisterait et où la balance commerciale donnerait des signes de dégradation forte, il faudrait envisager des mesures plus radicales visant toutes globalement à réduire notre dépendance des marchés financiers internationaux, par exemple en introduisant des taxes sur les gains spéculatifs ou en recréant nos marges de manœuvre sur la fixation des taux longs (par exemple en faisant emprunter à un organisme public à taux courts bas puis en lui faisant faire des prêts à long terme, avec la garantie de l’Etat par exemple, pour des projets nationaux sélectionnés).

Alors que la libéralisation à tout va des échanges au niveau mondial et la dérégulation économique sont souvent présentées, sans autre forme de procès, comme un bien en soi, il faut bien constater que la situation économique des français s’est dégradée et que l’inégalité sociale s’est fortement accrue avec le développement de cette dérégulation. S’il faut limiter ce qu’on appelle la contrainte internationale pour retrouver le chemin de la croissance et du plein emploi plutôt que de se plier au diktat des marchés, ce ne sont pas les exclus et les chômeurs qui s’en plaindront. Car ce sont bien eux, de plus en plus nombreux, qui paient pour une idée (la dérégulation) dont l’intérêt se comprendrait mal si elle empêchait une nécessaire relance. L’étude des mesures les plus appropriées pour limiter cette contrainte n’est cependant pas facile. Elle sera abordée dans un prochain article.

 

 

Bibliographie

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9 Spieser P. « Structure des taux d’intérêt » Sefi 1991.

10 Trouvelot S. « Le mythe de la pénurie d’épargne » Alter Eco N° 131 11/95.

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