Emploi et politique monétaire

Nota : Ce texte a été écrit pour paraître dans un numéro spécial de la revue « Panoramique », mais ce numéro spécial n’a jamais vu le jour

Nous considérons comme acquis, dans la suite de cet article, qu’une croissance soutenue et durable est nécessaire pour résorber suffisamment le chômage. La politique monétaire peut-elle contribuer à cet objectif, est-elle un outil efficace au service d’une politique macroéconomique de croissance ?

Traditionnellement, le débat sur l’utilisation de la politique monétaire pour agir sur la conjoncture oppose d’une part ceux qui pensent que la monnaie n’a pas d’influence sur la marche de l’économie, qu’elle n’a d’influence que sur les prix, d’autre part ceux qui pensent au contraire que la politique monétaire est un outil efficace et susceptible de contribuer à un objectif de plein emploi.

Les premiers, qui, en gros, font partie de l’école « néo-classique », fondent leurs analyses sur l’hypothèse que l’équilibre(2)de l’économie se réalise à travers les offres et les demandes de biens et services (voir par exemple [1]). Pour eux la quantité de monnaie n’influe ni sur l’équilibre, ni sur son évolution. Elle n’agit que sur les prix. Autant dire que pour ces économistes la politique monétaire se réduit à peu de choses. Toutefois cette position extrême est difficile à tenir, car tant le bon sens que l’observation des faits montrent que si on augmente la quantité de monnaie et qu’on distribue le supplément à des agents économiques, ceux-ci vont évidemment en général dépenser plus, plaçant ainsi l’économie à un niveau de fonctionnement plus élevé. Les économistes de filiation néo-classique ont donc admis que l’augmentation de la quantité de monnaie pouvait faire augmenter la consommation et la production, mais seulement temporairement. Pour eux la hausse des prix se produit de toute façon après quelques mois, annulant ainsi le supplément de demande. C’est la position des « monétaristes », notamment de Milton Friedmann [2]. Ils en concluent que dans tous les cas la politique « monétaire » pour agir sur la conjoncture est sans effet.

Ils préconisent donc simplement de fixer la quantité de monnaie pour que les prix n’augmentent pas trop, c’est-à-dire en fait à freiner la croissance de la masse monétaire chaque fois que les prix risquent d’augmenter. C’est la politique actuellement suivie par tous les pays développés.

Les seconds, à l’opposé des néo-classiques, sont les keynésiens, qui ont affirmé que nos économies étaient monétaires par nature, et que la quantité de monnaie, suivant qu’elle est épargnée ou dépensée, avait une large influence sur la conjoncture (voir par exemple [4]). Mais, assez curieusement, ils ne sont pas allés jusqu’au bout de cette idée. Préconisant une régulation de la conjoncture par la dépense publique, ils financent ces dépenses par emprunt, et se contentent des taux d’intérêt comme moyen d’action monétaire. Pour eux la quantité de monnaie se détermine seule, par le crédit bancaire. Il n’y a donc pas d’action directe des autorités sur la masse monétaire.

Une troisième tendance, tout en restant dans la ligne néo-classique en ce qui concerne les grands équilibres de l’économie, privilégie l’influence des taux d’intérêt. Pour ses défenseurs, ce sont les hauts taux d’intérêt qui amènent la récession, et les faibles taux qui ramèneront la croissance (J.Fitoussi [3]). Cette position est défendue ailleurs dans ce numéro, aussi nous ne nous étendrons pas sur ce sujet. Notons toutefois que ses promoteurs ne font pas ainsi directement référence à la quantité de monnaie, mais à l’action des taux d’intérêt sur les motivations des agents économiques, sur leur propension à investir et à épargner.

En résumé, on a d’un côté ceux qui dénient à la politique monétaire toute utilité, de l’autre ceux qui privilégient l’action par les taux d’intérêt et/ou la dépense publique, mais qui laissent aux mécanismes du crédit le soin de générer la monnaie, en quantité qu’implicitement ils considèrent comme automati­quement adaptée au niveau d’activité économique.

Nous prétendons que les uns comme les autres escamotent la question monétaire fondamentale. L’histoire nous montre d’une part que les périodes d’abondance monétaire ont le plus souvent coïncidé avec des expansions de longue durée (n’en déplaise aux néo-classiques), d’autre part que le système ne génère pas toujours par lui-même la quantité de monnaie nécessaire à la croissance de l’économie (n’en déplaise aux keynésiens). Nous allons donc, dans la suite de cette étude, examiner de plus près certaines périodes de l’histoire, ce qui nous permettra de confirmer qu’on ne constate pas de croissance importante et stable sans une source d’abondance monétaire. Ensuite, nous analyserons la chaîne causale des mécanismes monétaires, pour montrer que la suffisance monétaire est une condition nécessaire de la croissance, et que le système monétaire par lui seul ne garantit pas cette suffisance. Nous en conclurons qu’il faut compléter le système par un mécanisme de génération de monnaie, et que cette génération peut être contrôlée pour nourrir la croissance sans créer d’autres désordres.

Histoire et prospérité

Peut-être la conjonction de la Renaissance et de l’or du commerce italien, ou de la splendeur de l’Europe du 18ème et de l’or espagnol, ne sont-ils que coïncidence. Les données disponibles ne sont pas suffisantes pour trancher ce point. Mais plus près de nous est une période mieux connue, celle qui suivit la découverte de l’or en Californie en 1848 (M. Flandreau [5]). Les économistes français annoncèrent l’explosion des structures financières, une inflation record, et proposèrent des solutions pour isoler les systèmes nationaux de l’inflation californienne. Rien de tout ceci n’arriva. Le stock de numéraire français tripla en 20 ans, et les prix n’augmentèrent que de 30% environ (soit en moyenne 1% par an). Par contre un développement ininterrompu fit de cette période une période de prospérité. Ensuite, vers 1873, intervient en Europe occidentale une perturbation énorme du système monétaire. L’Allemagne décide de passer de la monnaie d’argent à la monnaie d’or, et la France, pour se « protéger », restreint l’utilisation de l’argent. Il s’ensuit une dévalo­ri­sation de l’argent et une restriction de la quantité de monnaie. Comme les mines d’or s’essoufflent aussi, on assiste effectivement à cette époque à une stagnation de la quantité de numéraire métallique. Or la récession s’installe aussi, et la période 1875-1896 est connue en France comme « La Grande Dépression », en fait comme une succession de creux et de bosses avec en moyenne une croissance très faible (J.Marseille [6]). La croissance durable ne reprend qu’en 1896, jusqu’en 1914. Comme par hasard, on a découvert de nouvelles mines d’or en Alaska en 1895…

Au 20ème siècle, du fait de la prééminence de la monnaie de papier et de la monnaie scripturale, l’abondance monétaire ne peut résulter que de la politique des gouvernements.

En Allemagne de 1918 à 1923, l’abondance monétaire a conduit à une inflation célèbre, mais ce qu’on sait moins, c’est que ce fut aussi une période de croissance et de plein emploi. En Allemagne encore, de 1933 à 1936, la création monétaire a financé le plan de relance hitlérien, qui a résorbé 4 millions de chômeurs en 4 ans, cette fois-ci sans inflation (il est vrai dans des conditions politiques aberrantes).

Aux Etats-Unis, le New-Deal ne parvint pas à réduire suffisamment le chômage, jusqu’au moment où Roosevelt lança le réarmement et le finança en partie par création monétaire.(3)

Dans tous les pays occidentaux, les trentes glorieuses (1945-1975) ont été une période qu’on peut rétro­spec­tivement qualifier de laxiste, mais il n’empêche que de nouveau cette abondance monétaire va de pair avec l’expansion continue.

Au Japon en 1974, le gouvernement augmente massivement les dépenses publiques pendant 4 ans, et il les finance par des obligations rachetées par la banque centrale, d’où création monétaire. Les prix restent stables et la croissance revient.

En 1981-1983, lorsque Ronald Reagan, malgré son discours de rigueur, induit un énorme déficit budgétaire en partie financé par la banque centrale, la relance se produit, sans inflation excessive.

On pourrait multiplier les exemples. Il n’y a pas à notre connaissance de croissance stable sans abondance monétaire.

Cause ou effet ?

Il est indiscutable que la quantité de monnaie nécessaire pour assurer les transactions qui constituent l’activité de l’économie est en gros proportionnelle au volume de celle-ci. Mais où est la cause et où est l’effet ? L’abondance monétaire constatée ci-dessus pourrait-elle être la cause unique de la prospérité ?

Personne n’ira jusque là. Les keynésiens, qui pensent que la monnaie est sécrétée par l’économie, diront sans doute que la croissance s’est développée pour d’autres raisons (contexte favorable ou action volontariste par les dépenses publiques), et que la quantité de monnaie a suivi, en raison des conditions naturelles ou d’une politique adaptée. De même les monétaristes diront probablement que la nature ou les gouver­nements ont, par chance, fixé la quantité de monnaie au niveau juste souhaitable.

Autrement dit, tout le monde s’accorde pour affirmer que la monnaie doit être présente en quan­tité « adéquate », et que cette présence constitue donc une condition nécessaire de la croissance, mais personne ne semble se demander si la manière dont la monnaie est générée remplit correctement cette condition, ou si la condition est remplie par hasard à certaines périodes.

Au temps de la monnaie métallique, il est difficile de croire que la quantité de monnaie s’est adaptée par miracle à la conjoncture, juste au niveau nécessaire pour que les prix n’augmentent que modérément. La quantité de monnaie, même si elle pouvait s’ajuster à la marge, en raison du marché industriel du métal précieux, et de l’addition des « billets de banque » (qui restaient gagés sur l’or), était, surtout en période de forte croissance de la production d’or, grandement déterminée par le rythme des découvertes. Certes, l’expansion de l’industrie à cette époque a été permise par d’autres facteurs, tant techniques que sociologiques. Mais c’est l’injection permanente de nouvelle monnaie qui a permis à la machine économique mondiale de tourner et de se développer ([5]). Il paraît donc évident qu’au moins dans ce cas la conjoncture a suivi la croissance de la masse monétaire, car les possibilités de l’appareil économique le permettaient.

On pourra alors objecter que nous ne sommes plus à l’époque de la monnaie métallique et que les conditions ne sont plus du tout les mêmes. Certes, mais on serait en droit d’espérer que le système monétaire, en s’affranchissant des aléas de la découverte des métaux précieux, remplisse correctement sa mission d’alimentation de l’économie, et réalise lorsqu’il le faut, ces conditions d’abondance monétaire. Le système actuel permet-il de réaliser la condition nécessaire de présence d’une quantité adéquate de monnaie ? Implicitement, beaucoup d’économistes répondent affirmativement à cette question. Nous pensons le contraire.

Zone de Texte: Encadré .   Crédit et création monétaire La masse monétaire, ou quantité totale de monnaie de transaction, est le total des comptes courants à vue dans les banques, augmenté des billets en circulation. Dans cet encadré, nous examinons ce qui se passe dans les comptes courants à vue (à peu près 85% de la masse monétaire), qui ne sont que des écritures dans les livres des banques (c'est pourquoi on l'appelle aussi monnaie scripturale). Lorsqu'une banque accorde un crédit, elle écrit dans ses livres Lorsqu'une banque accorde un crédit, elle écrit dans ses livres 	Actif	Passif Banque A	Créance sur X	+100	Compte courant X	+100  Il s'agit d'un simple jeu d'écriture, X dispose maintenant sur son compte de 100 F de monnaie créée (au sens propre, c'est-à-dire sortie du néant) par la banque A. Lorsqu'elle prête à X de l'argent épargné par Y, on a au contraire 	Actif	Passif Banque A			Compte courant Y Livret Y	-100 +100 Banque A	Créance sur X	+100	Compte courant X	+100  Dans ce cas il est aisé de voir que la quantité de monnaie (total des comptes courants) ne change pas. La banque n’a pas créé de monnaie. On sait (ou, assez souvent, on ne sait pas) que la monnaie est créée par les banques (sous surveillance de la banque centrale) à l’occasion de leurs opérations de crédit. Quand une banque accorde un crédit, elle fournit de la monnaie qui provient soit de l’épargne qu’elle a collectée, soit, si elle n’en a plus à sa dispo­sition, d’une création pure et simple. Cette création, bien connue des spécialistes mais ignorée du grand public, est explicitée comptablement dans l’encadré 1. Elle revient à écrire par exemple une somme de 10.000 FF sur un compte courant, et d’écrire en contrepartie une créance de 10.000 FF envers le bénéficiaire. Ni les 10.000 FF, ni la créance n’existent avant l’écriture. Il s’agit bien d’une création à partir de rien. Ce jeu d’écriture ne peut être fait que par les établissements bancaires. Et comme les agents qui épargnent font, eux, disparaître de la monnaie de leur compte courant, il en résulte que la quantité de monnaie créée est égale à la différence entre le total des crédits et le total de l’épargne (voir [7] ainsi que l’encadré ci-dessous).

Ce résultat est très important, car il est alors très facile de montrer que le processus de création a toutes chances d’être instable, parce qu’il s’auto-entretient dans un sens ou dans l’autre. Si par exemple l’économie est en expansion et les agents économiques optimistes, ils s’endettent pour investir et consom­mer, l’épargne de précaution est faible, d’autant plus que les taux d’intérêt sont en général bas. Crédit fort et épargne faible font une création monétaire forte. Il s’ensuit une demande plus importante qui entraîne une nouvelle expansion .

En pratique, les opérations d’épargne et de prêt sont complètement déconnectées, de sorte que si on agrège le tout, la création monétaire apparaît comme l’excédent du crédit sur l’épargne. Si l’épargne est supérieure au crédit, l’excédent est négatif et il y a destruction de monnaie, cela signifie qu’à un certain moment un crédit a été remboursé, d’où disparition de la monnaie créée au moment du prêt, et que ce crédit en moins n’a pas été compensé par un nouveau crédit. Cette situation de destruction monétaire n’est pas aussi théorique qu’il y parait, puisqu’elle est intervenue en 1993, année où la masse monétaire (quantité totale de monnaie) a diminué.

En sens inverse, en période de récession franche ou larvée, le pessimisme des agents, le peu de désir d’endettement, les taux d’intérêt élevés, le développement de l’épargne de précaution, entraînent un crédit faible et une épargne forte, d’où moindre création monétaire, et une demande en baisse qui nourrit le pessimisme des entreprises et la poursuite de la récession.

D’ailleurs, puisque la quantité de monnaie dépend de l’épargne et du crédit, elle dépend comme ces derniers de paramètres financiers. La motivation d’épargne a des composantes psychologiques. La motivation de crédit dépend des structures de bilan et donc des événements passés. Tout ceci n’a rien à voir avec la capacité de production à un instant donné. Il n’y a donc aucune chance pour que la quantité de monnaie corresponde à tout moment à la pleine utilisation de l’appareil productif existant ou potentiel(4).

Reste l’action de la banque centrale qui peut, dit-on, réguler cette création monétaire. L’expé­rience prouve que ce n’est pas le cas par les moyens actuels(5)et que, la plupart du temps, les banques centrales sont soit trop permissives par volonté de relance, soit trop restrictives par excès de prudence. Il y a une raison fondamentale de cet échec, c’est que les leviers utilisés (principalement les taux d’intérêt) n’agissent pas directement sur la création monétaire. Ils agissent sur les agents financiers (notamment les banques), qui, à travers leurs anticipations, agissent sur les motivations des agents économiques pour que ceux-ci modifient leurs comportements. Par ailleurs même ce levier est fortement contrecarré par les impératifs de taux de change.

En résumé, ce système est instable par nature et ne trouve pas spontanément un équilibre satisfaisant.

De plus, lorsqu’on est en situation de grave crise de sous-emploi telle que celle qui nous frappe depuis 20 ans, le système monétaire actuel est particulièrement démuni. En effet, dans ce cas la plupart des agents sont beaucoup trop endettés à leur goût, et les banquiers sont plus que circonspects compte tenu des nombreuses défaillances de leurs débiteurs. Il est donc très difficile de faire augmenter le crédit. C’est le cas actuellement en France, où la banque centrale a levé toutes les barrières au crédit (encadrement, réserves obligatoires), sauf le taux d’intérêt contraint par les impératifs internationaux. Mais elle ne peut aller plus loin car elle a épuisé ses munitions.

L’Etat est dans la même situation, qui trouve sa dette trop élevée et ne veut pas se lancer dans un déficit excessif.

Nous avons indiqué que les taux d’intérêt étaient maintenus à un niveau élevé pour des raisons de politique de change. Que se passerait-il si ce verrou sautait et si la banque centrale pouvait abaisser fortement ses taux, quitte à voir le franc baisser(6)? Certes, l’incitation à l’endettement augmenterait, mais l’observation du passé montre que l’effet, s’il se produit, n’est pas immédiat. Les agents économiques n’acceptent de s’endetter, même à taux bas, que si leurs perspectives s’améliorent, c’est-à-dire pour les entreprises si elles pensent que les clients vont revenir, et pour les consommateurs s’ils pensent que les entreprises vont embaucher. Cela peut demander plusieurs années. Quant à l’épargne, elle est plus sensible à la psychologie qu’au taux d’intérêt. Et enfin, même si l’effet finit par se produire, on est à la merci de l’instabilité du système. On risque alors de passer de relances molles en mini récessions, sans répondre véritablement au problème posé. Il nous faut des moyens d’action plus sûrs.

Politique monétaire et politique budgétaire

Traditionnellement on distingue ces deux leviers de la politique économique de l’Etat. La politique budgétaire consiste à susciter une production nouvelle (commandes directes, subventions ciblées, dégrèvements fiscaux). La politique monétaire cherche à injecter de nouvelles liquidités. La politique monétaire est, nous l’avons vu, bien peu prisée de nos jours par les spécialistes et les gouvernements. Ils ont partiellement raison, en ce sens que, condition nécessaire, la politique monétaire expansive ne peut relancer l’économie que si l’offre et la demande sont prêts à repartir. Elle doit donc être accompagnée par un mouvement de croissance des agents économiques, éventuellement impulsé par la puissance publique. La politique d’expansion monétaire retrouve alors tout son sens

– pour financer la politique budgétaire de relance.

– pour accompagner la relance et fournir le carburant à une croissance durable sans inflation,

En ce qui concerne la relance, tout le monde s’accorde pour souhaiter un signal fort de la part des gouverne­ments européens, mais les projets de « grands travaux » ne peuvent se concrétiser car « il n’y a pas d’argent ». Une politique monétaire qui permettrait de financer une initiative de relance pourrait donc résoudre le problème.

Quant à l’accompagnement de la croissance, la politique monétaire expansive permettrait de réaliser cette « suffisance » monétaire qui, nous l’avons vu, est la condition d’une croissance durable.

Une politique monétaire dynamique au service de la relance

Le problème est donc d’agir directement sur la masse monétaire.

Actuellement le pouvoir de création monétaire est délégué aux banques, contrôlées par la banque centrale, mais ne permet pas, nous l’avons vu, de maîtriser le volume de la masse monétaire. Pourtant, la nature scripturale de la monnaie (la monnaie n’est qu’écritures comptables) rend la solution technique très aisée. La banque centrale, comme n’importe quelle banque, peut créer de la monnaie, comme nous l’avons vu plus haut, en accordant un crédit. Il suffit que le bénéficiaire de ce crédit soit l’Etat, comme cela s’est très souvent fait dans le passé. Ce crédit serait remboursable à très longue échéance, ou pas remboursable, ce qui est préférable. Certes, c’est la renaissance de la « planche à billets ». Nous traiterons plus loin du contrôle de cette « planche ». Bornons-nous à observer que dans le système actuel la planche est actionnée par les banques contrôlées par la banque centrale. Pourquoi serait-il impossible que la banque centrale le fasse elle-même ? Bien sûr, il y a un danger que l’Etat retombe dans des conduites laxistes, et remette la main sur la banque centrale pour vivre à l’aise. Mais il faut mettre en balance ce risque avec l’enjeu du financement d’une croissance durable et de la résorption du chômage. Si nous pouvons monter un système raisonnablement sûr qui nous permet de sortir de l’impasse financière, ne faut-il pas au moins l’étudier de près(7) ?

Mais d’abord, quelles sont les masses en jeu ?

Actuellement, l’économie croît en moyenne de 1% par an. En cas de relance, le but est de porter cette croissance à au moins 4% par an. D’autre part l’inflation est de l’ordre de 2%. Un léger dérapage en cas de croissance forte peut l’amener à 3%, au pire à 4%. Etant donné que la masse monétaire doit croître comme l’économie en valeur, sa croissance minimale actuelle est donc de 1% + 2%, soit 3%, et sa croissance probable en cas de relance est de 6% à 8%.

La masse monétaire actuelle étant de l’ordre de 1700 milliards de francs, le système actuel, en situation de croissance faible, génère donc annuellement 1700 3% = 51 milliards, et en cas de relance il faudrait assez rapidement 1700 6% = 102 milliards.

Ces sommes ne sont pas si énormes. Nous pourrions même dire qu’elles sont insuffisantes pour réaliser « un signal fort » de relance sans endettement supplémentaire de l’Etat, d’autant plus qu’au départ on sera plus proche des 50 milliards que des 100 milliards. Il faut donc aller plus loin, en récupérant les sommes que les banques ont générées dans le passé. Le procédé est simple. Les 1700 milliards de la masse monétaire actuelle ont été créés par le crédit des banques. C’est de la monnaie d’endettement. Il suffit de détruire(8)une certaine quantité de cette monnaie d’endettement, disons par exemple 50 milliards, en ne renouvelant pas les crédits correspondants qui arrivent à échéance. Ensuite, ou en même temps, la banque centrale peut recréer ces 50 milliards comme nous l’avons vu plus haut, au bénéfice de l’Etat, en lui accordant un crédit non remboursable. Appelons cette monnaie, par opposition à l’autre, de la monnaie permanente. Une autre manière de voir les choses, peut-être plus simple, consiste à dire que dans la masse des crédits on remplace 50 milliards de crédits aux agents économiques par 50 milliards de crédits à l’Etat. Dans cette opération, le volume de la masse monétaire n’a pas changé et l’Etat a bénéficié de 50 milliards de crédits supplémentaires. Nous ne rentrerons pas dans le détail des moyens techniques permettant d’arriver concrètement à ce résultat, mais ceux-ci existent ou ont existé, il suffit de les adapter (réserves obligatoires, encadrement de la création monétaire).

Il serait possible par ce procédé de générer sans encombre 300 à 500 milliards chaque année pendant 3 ou 4 ans. Ceci représente environ 5% du PIB, il y a donc de quoi réaliser, par une politique budgétaire de relance, un signal fort! D’après le déroulement des relances passées que nous avons étudiées, l’Etat, s’il dépense la première année 5% du PIB, ne doit pas espérer que les agents économiques ajoutent par leur dynamisme à cette croissance. Le PIB croîtra donc cette première année de 5%. Mais la deuxième année, chacun ayant pu constater la croissance et la diminution du chômage, et les revenus ayant augmenté par la production supplémentaire, les consommateurs et les entreprises prennent confiance et peuvent à leur tour contribuer à la croissance. L’Etat peut alors faire décroître son financement sur quelques années, pour le réduire en final à la centaine de milliards nécessaires pour faire croître la masse monétaire comme le PIB.

On pourrait être inquiet de la restriction des possibilités de crédit des banques, et craindre une pénurie du crédit. Il n’y a pas de danger de ce côté, car les liquidités ainsi détournées seraient fournies par un autre canal, non par des crédits, mais par des règlements de commandes de l’Etat, ce qui est bien mieux! D’autre part il y a des moyens techniques de limiter la création monétaire des banques sans limiter leur crédit à partir de l’épargne qu’elles collectent. Il ne faut pas une administration du crédit!

Le contrôle de la planche

Si on est persuadé de l’efficacité de cette mécanique monétaire, il est alors aisé d’imaginer un contrôle. Celui-ci pourrait être assuré par le Parlement, ou par la banque centrale, ou par les deux.

Le budget de l’Etat pourrait être scindé en 2 parties, de manière à isoler de manière bien visible la création monétaire:

– un budget de fonctionnement, équilibré par l’impôt et l’emprunt,

– un budget de croissance, consacré à des actions ponctuelles de régulation de l’économie, et alimenté par la création monétaire.

Ce budget de croissance, une fois voté, serait conditionné par la réalisation du taux de croissance prévu. Il pourrait appartenir à la banque centrale de vérifier en permanence cette correspondance, et de stopper tout financement de l’Etat si la masse monétaire venait à dépasser le niveau souhaitable. Elle a d’ailleurs les moyens, en cas d’urgence, non seulement de stopper toute génération de monnaie, mais aussi de diminuer directement la masse monétaire, par exemple en émettant un emprunt auprès du public, dont elle garderait le produit à son bilan en attendant de pouvoir le rembourser lors de la croissance ultérieure.

Ces moyens directs, aussi bien à la hausse qu’à la baisse, sont bien plus efficaces que l’action indirecte par les taux d’intérêt, et ils ne dépendent pas de l’humeur des agents écono­miques. On dispose donc à la fois d’un financement de la relance et de moyens de régulation de la croissance.

Nous n’avons pas parlé de l’indépendance de la banque centrale. Est-elle compatible avec un tel système, est-elle souhaitable ? D’un côté, une telle gestion dynamique de la masse monétaire suppose une modi­fi­cation des missions de la banque centrale. Elle aurait à assurer non seulement la valeur de la monnaie, mais aussi le financement suffisant de la croissance par une génération adéquate de monnaie au bénéfice de l’Etat. Ceci suppose donc également qu’elle fasse siens les objectifs de croissance définis par le Parlement. D’un autre côté, il est intéressant que la banque centrale reste un gardien de la nouvelle ortho­doxie. Si le gouvernement venait à se laisser aller à certaines facilités, il est bon qu’une institution indépendante garde les yeux ouverts.

Et l’inflation ?

Les procédés de politique monétaire que nous avons évoqués ci-dessus n’ont rien d’original. Ils ont été employés dans le passé à maintes reprises, la plupart du temps dans des circonstances graves, par exemple une crise profonde, ou en temps de guerre. Pourquoi alors n’y pense-t-on pas ? Pourquoi la collectivité, et parmi elle ses experts, évacuent-ils ces expériences positives quant au résultat final, ou emploient-ils ces procédés à la sauvette et pendant de courtes durées, générant ainsi des relances éphémères ?

C’est qu’on a peur de l’inflation. La fabrication de la monnaie par l’Etat engendre une réaction de rejet quasi viscérale. Monnaie créée par l’Etat = Inflation. A cela nous ne pouvons hélas qu’opposer notre raison. D’une part l’action de l’Etat peut être contrôlée, comme nous l’avons exposé plus haut. D’autre part, il n’y a aucune raison pour que la monnaie créée par l’Etat soit plus inflationniste que celle créée par les banques. L’argent n’a pas d’odeur. La monnaie créée sera inflationniste ou pas, selon qu’elle aura été injectée en quantité excessive ou pas. Ce caractère de suffisance n’est pas lié à l’identité du créateur, mais à son aptitude à mesurer et appliquer ce degré de suffisance.

Nous pouvons aussi opposer des contre-exemples. La France de 1850, l’Allemagne de 1933 (dans un contexte très particulier, il est vrai), l’Amérique de 1938, le Japon de 1974, l’Amérique de 1982 et de 1993 ont impulsé des relances en les finançant au moins en partie par création monétaire (directe ou indirecte), et sans inflation.

Les véritables causes de l’inflation sont dans les têtes des agents économiques et dans les coûts des entreprises. Il est temps d’exorciser ce démon de l’inflation qui paralyse toute initiative dans le domaine monétaire. Une politique de relance, si elle est accompagnée d’une mobilisation de l’esprit civique pour ne pas entrer dans une spirale des revendications, peut se faire sans inflation. D’ailleurs, après plus de 10 ans de désinflation, la France est aujourd’hui un des pays les mieux placés sur ce plan.

Et le déficit ?

On parle beaucoup actuellement du déficit des comptes publics. Il entrainerait l’inflation, disent les uns, alors que la situation actuelle montre le contraire. Il entrainerait le chômage, disent les autres, sans démontrer comment. Il fait monter les taux d’intérêt, disent d’autres encore, ce qui est moins absurde. Mais tout le monde semble d’accord pour dire qu’il faut le supprimer. On ne discute que sur le rythme.

En vérité, il y a deux sortes de déficit, qui dépendent de son financement.

Le déficit actuel est financé par endettement de l’Etat. Dans ce cas l’Etat participe à l’endettement nécessaire de la nation. Car il y a un montant minimum d’endettement nécessaire, c’est celui qui est la contrepartie d’une part du désir légitime des français d’épargner pour leur avenir et leurs enfants, d’autre part de la croissance de la masse monétaire pour financer la croissance de l’économie. Si les entreprises et les particuliers ne s’endettent pas, l’Etat doit le faire à leur place, c’est aussi simple que cela. Or c’est ce qui se passe en situation de crise.

Par contre, si l’Etat finance par création monétaire la part de l’endettement correspondant à la quantité de monnaie nécessaire à la croissance, et impulse une relance qui permettra aux autres agents économiques de s’endetter pour permettre l’épargne, alors son déficit disparaitra comme par enchantement.

Et l’Europe ? Et la balance commerciale ?

Il est clair que le système préconisé plus haut est incompatible avec les institutions monétaires actuelles de la France, et encore plus avec celles de l’Europe du traité de Maastricht. A cela nous ne pouvons rien. Mais si les peuples et les gouvernants comprenaient qu’il s’agit là de la seule politique monétaire à la hauteur du problème à résoudre, on pourrait trouver des moyens de rendre cela compatible avec l’Europe. Il suffit de transposer l’idée au niveau européen, la banque centrale européenne générant des euros qu’elle répartit entre les gouvernements conformément à un plan de relance admis par tous. Nous n’y sommes pas encore.

On pourrait aussi imaginer qu’un pays, par exemple la France, décidant que la relance est prioritaire, et désespérant d’une solution européenne, se lance seul dans une politique monétaire dynamique. Les mauvais augures objecteront que d’une part les marchés feront plonger le franc en agitant le spectre de la planche à billets, que d’autre part la balance commerciale sera immédiatement déséquilibrée par la relance de la consommation française, si les pays qui sont nos partenaires commerciaux n’augmentent pas aussi leur consommation dans des proportions comparables.

En ce qui concerne la tenue du franc, le pire n’est pas si sûr. Certes, le franc ne pourrait probablement pas, sauf soutien inconditionnel des partenaires, maintenir sa parité. Mais les marchés ne craignent rien plus que l’incertitude. Si une politique claire leur fait espérer une forte reprise de l’économie française, et que des signaux leur suggèrent que l’inflation sera maîtrisée, il est probable que les inves­tisseurs souhaiteront garder quelques oeufs dans ce panier, et la baisse du franc pourrait être limitée.

En ce qui concerne la balance commerciale, le risque de déséquilibre est inhérent à toute relance solitaire, quels que soient les moyens employés pour la réaliser. Si on ne veut pas renoncer à la croissance, parce qu’on la juge indispensable, il faut prendre le risque d’un déséquilibre de la balance commerciale, au moins temporaire, et prendre des mesures pour le résorber en quelques années. Un déséquilibre commercial est supportable pendant un certain temps si le financement de ce déficit est assuré par des flux de capitaux étrangers. On retrouve alors le problème précédent, car pour que les étrangers placent leur argent en France, il faut qu’ils aient confiance, sinon le franc baissera.(9)

Qu’attendre d’une telle politique monétaire?

Nous donnons ci-dessous un exemple de plan de relance vigoureux, puisque l’Etat dépense 500 milliards par an pendant 3 ans, puis 300, 200 et 100 milliards les années suivantes. Ceci suppose la pleine utilisation des capacités de génération monétaire, et notamment la « récupération » de 80% de la monnaie d’endettement (voir plus haut). Ceci suppose aussi une mobilisation des énergies productives de la nation. La première année l’Etat assure seul la croissance de près de 7%. A partir de la deuxième année les agents économiques privés, ayant bénéficié des revenus de l’année précédente, recommencent à consommer et investir en plus grande quantité.

On constate qu’on peut résorber le chômage en 6 ans et rétablir les comptes publics en 4 ans.

Cela peut paraître miraculeux. Certes, les taux de croissance sont forts. Ils sont de 7% la première année, décroissant régulièrement à 4% en fin de plan. Mais s’il le veut, l’Etat a les moyens de frapper fort et d’assurer à lui seul cette croissance au début. Et il peut, en fonction des circonstances, ralentir(10). Alors, où peut être la faille ?

Les agents économiques ne croiraient pas à la reprise et n’assureraient pas le relais ? Mais comment ne pas être convaincu par 7% de croissance, par les revenus qui vont se traduire par des commandes, et par le chômage, qui ne peut que commencer à décroître, d’autant plus que l’Etat, seul maître du jeu la première année, peut cibler ses actions pour assurer le maximum d’effet ?

Des tensions techniques apparaîtront, qui limiteront la croissance et transformeront l’augmentation de la masse monétaire en hausse des prix ? Remarquons d’abord que ces contraintes ne semblent pas exister à l’heure actuelle, l’appareil productif étant en sous-utilisation manifeste. Si par contre ces contraintes apparaissaient par la suite, l’Etat a les moyens de régler la création monétaire pour l’ajuster aux besoins. A lui de détecter les goulots d’étranglements (par les enquêtes, par le niveau des stocks, etc…) et d’agir en conséquence. S’il détecte un tel goulot, il peut soit fournir les facilités de financement pour le faire sauter, et éventuellement bloquer les prix du secteur en attendant, soit, si l’obstacle apparaît comme trop important, ralentir la croissance sans la freiner excessivement en reprenant du pouvoir d’achat par un emprunt de la Banque de France (voir plus haut).

Les besoins sont saturés ? Cette croyance relativement répandue est vraiment incompré­hen­sible, surtout si on se contente, comme il est raisonnable, d’un horizon d’une dizaine d’années. En premier lieu, de nombreux salariés dépenseraient plus, s’ils le pouvaient et s’ils avaient confiance dans l’avenir. D’après des chiffres en provenance de l’INSEE ou de l’étude « Précarité et risque d’exclusion en France » faite par le CERC en 1993

– 60% des ménages ayant 3 enfants ou plus vivent dans un logement surpeuplé,

– environ 6 millions de français sont mal ou très mal logés.

Même si on conteste l’affirmation ci-dessus, il nous paraît par contre incontestable que des millions d’exclus ont évidemment besoin de toute la gamme des biens et services que le français moyen ayant un emploi trouve naturels. Les mêmes sources que ci-dessus nous apprennent qu’environ 30% des chômeurs sont « pauvres » (moins de 2700 F/mois) ou « très pauvres » (moins de 1800 F/mois), que 20% ont renoncé au téléphone et 35% à la voiture. Que ces millions de travailleurs potentiels soient mis au travail et ils deviendront des consommateurs comme les autres.

D’autre part les besoins collectifs sont loin d’être satisfaits. Ceci est vrai pour les besoins collectifs traditionnels (l’aménagement du territoire, les transports urbains et interurbains, les transports et économies d’énergie, les télécommunications) mais aussi pour les nouveaux besoins dus au fait que nous entrons dans l’ère de la « croissance qualitative », autrement dit une croissance des besoins d’une part de la qualité de la vie, par exemple un environnement préservé, une sécurité, un meilleur cadre de vie urbaine, un art de vivre renouvelé, d’autre part de processus productifs respectueux de l’environnement, depuis la conception des produits jusqu’à leur élimination. Les écologistes qui, pour préserver l’expression de ces besoins, combattent la « société de consommation », ne se rendent pas tous compte que la satisfaction de ces besoins est une consommation d’une nouvelle forme, mais une consommation tout de même, et qu’elle nécessite du capital et du travail pour fournir les biens et services correspondants.

Tous ces besoins collectifs sont financés actuellement à un rythme insuffisant qu’il faudrait au moins doubler. Si on y ajoute l’accroissement nécessaire de l’aide au logement, il s’agit de centaines de milliards par an dont il faudrait disposer en plus des ressources actuelles. Qui plus est, ces besoins ne sont pas forcément à payer par le contribuable, ce qui limiterait leur réalisation. Si des normes réglementaires imposent aux entreprises, par exemple en matière d’environnement ou de sécurité, des dépenses supplémentaires, celles-ci seront génératrices d’emploi et seront payées par les consom­mateurs dans le prix des produits.

Encore une fois, il nous semble que les besoins sont tellement importants que, potentiellement, la croissance de la production n’est pas un problème. Le problème est qu’il faut que l’appareil productif, les anticipations et le financement des transactions suivent. Le financement, nous savons l’assurer. Les anticipations, il suffit d’un bon amorçage de la pompe. Quant à l’appareil productif, faisons confiance à nos entreprises pour savoir l’adapter. Il y a d’ailleurs des marges, comme le montre une étude [8] de la Banque de France, qui fait ressortir qu’en 1993 l’appareil productif, en l’état, pouvait produire 20 % de plus sans adaptation des horaires, et 37% de plus avec adaptation des horaires.

Bien entendu, cette marge sera vite utilisée, et l’Etat devra mettre en oeuvre une politique industrielle vigoureuse pour favoriser l’expansion rapide des entreprises et de la capacité de production. Ce n’est pas l’objet ici de détailler une telle politique, on peut dire toutefois qu’elle ne couvrira pas seulement le domaine technique (investissement, sécurité, environnement, etc…) mais aussi les domaines structurels, commerciaux et financiers. En ce qui concerne ce dernier point, il serait utile que des dispositions spéciales permettent aux entreprises concernées de renforcer leurs capitaux propres, pour que la croissance se fasse avec assainissement des bilans et que personne ne craigne une dégradation des ratios d’endettement si la conjoncture se retournait.

Quant aux objections relatives à la contrainte internationale et au risque d’inflation, ils ont été traités plus haut.

Venons en un peu plus précisément aux hypothèses de notre petit modèle. Nous avons déroulé les grandeurs importantes de l’économie sur 6 années. Les chiffres correspondant à l’année zéro sont, par leurs ordres de grandeur, similaires à ceux de la France pour l’année 1992. Toutefois, nous avons procédé à certains arrondis et certaines approximations. De plus, le déroulement par année est assez grossier car le temps de réponse de l’économie est plutôt le trimestre ou le semestre. Pour toutes ces raisons le lecteur ne devra pas accorder une valeur absolue à ces chiffres. C’est pourquoi aussi ce plan ne démarre pas en 1996. Il n’est pas question de livrer un plan tout fait, et la réalité ne se déroule jamais aussi harmonieusement. En résumé, notre modèle n’est à notre sens ni trop près ni trop loin de la réalité. Il a pour but principal de montrer que les raisonnements tenus peuvent s’appliquer concrètement sans qu’on aboutisse à des incohérences.

Le PIB de chaque année se décompose en

– PIB de base, qui est le PIB de l’année zéro du plan, il est donc constant en volume(11), (7000 milliards de francs de l’année zéro), et augmente en valeur de 2,5% par an à cause de l’inflation,

– l’augmentation du PIB générée par les commandes de l’Etat, égale au montant des commandes supplémentaires passées cette année là,

– l’augmentation du PIB générée par les revenus supplémentaires provenant des commandes passées l’année précédente, qui se retrouvent dans le circuit économique et sont donc dépensés par les agents économiques. C’est l’augmentation « induite ».

Les commandes de l’Etat sont supposées être de 500 milliards pendant les trois premières année. Ce montant peut paraître important, car il s’ajoute aux dépenses ordinaires de l’Etat. En fait les besoins sont énormes, nous l’avons vu. Et nous avons vu aussi que l’industrie a les marges suffisantes pour suivre. 500 milliards, par rapport au PIB de 7000 milliards, représentent 7%, ce qui semble supportable la première année. Si une étude plus précise concluait à des difficultés dans ce domaine, il serait possible de démarrer moins vigoureusement. Ensuite, de toute façon, l’augmentation du PIB total passe à 6%, puis 5%, et, entre-temps, les entreprises , qui ont constaté la reprise, ont pris leurs dispositions et investi pour assurer la croissance. A partir de la quatrième année, les dépenses de l’Etat diminuent, car les agents économiques ont pris le relais.

L’Etat finance ses commandes en créant de la monnaie permanente, soit 500 milliards la première année. Nous supposons que cette monnaie permanente se retrouve dans les caisses des agents l’année suivante. Or il y a une proportionnalité entre la monnaie utilisée et le montant des transactions réalisées. Il y a aussi une proportionnalité entre le montant total des transactions réalisées et le PIB. Il en résulte qu’il y a également une proportionnalité entre le total de la monnaie utilisée, c’est-à-dire la masse monétaire, et le PIB. Le rapport de proportionnalité « masse monétaire/PIB » est régulièrement mesuré par la Banque de France. Nous supposerons qu’il est constant et égal à 0,24.

Milliards de francs

Année

0

1

2

3

4

5

6

PIB

PIB base (inflation 2.5%)

7000

7175

7354

7538

7727

7920

8118

PIB Commandes de l’Etat

0

500

500

500

350

200

100

PIB induit

0

0

472

996

1576

2209

2900

Total PIB

7000

7675

8326

9034

9653

10329

11118

Croissance nominale

9.6%

8.5%

8.5%

6.9%

7.0%

7.6%

Croissance volume

7.0%

5.8%

5.9%

4.3%

4.4%

5.0%

Masse monétaire

1680

1722

1878

2048

2233

2431

2644

Monnaie d’endettement

1680

1722

1378

1048

733

581

594

Monnaie permanente

0

0

500

1000

1500

1850

2050

Ratio

0.00

0.00

0.27

0.49

0.67

0.76

0.78

Emploi

0.88

0.91

0.93

0.95

0.96

0.97

0.98

Budget de l’Etat

Dépenses hors dette

1336

1397

1460

1527

1596

1669

1745

Recettes

1150

1261

1368

1484

1586

1697

1826

Solde

-186

-136

-92

-43

-10

28

82

Comptes sociaux

Dépenses hors chômage

1570

1664

1764

1870

1982

2101

2227

Chômage

130

98

76

53

46

37

22

Total

1700

1762

1840

1923

2028

2138

2249

Recettes

1650

1809

1963

2129

2275

2435

2621

Solde

-50

47

123

206

247

297

371

Dette

2000

2400

2686

2876

2948

2953

2925

Service de la dette

164

197

220

236

242

242

240

%

14%

16%

16%

16%

15%

14%

13%

Solde total comptes publics

-400

-286

-190

-72

-5

82

213

On remarque que la masse monétaire totale croît régulièrement comme le PIB, mais que la masse de monnaie d’endettement diminue pour laisser la place à la monnaie permanente créée par le financement de la banque centrale. Il n’y a donc pas au total de création monétaire inflationniste.

Pour calculer l’emploi, c’est-à-dire le taux de la population active qui est au travail, nous sommes partis d’un taux de 88% (soit un chômage de 12%). Ensuite l’augmentation de l’emploi a été prise égale à l’augmentation du PIB en volume, diminuée de l’augmentation de la productivité de 3% par an, et d’une croissance de la population de 0,5% par an. Aucune réduction de la durée du travail n’a été prise en compte. A la sixième année l’emploi est de 0,98 , ce qui peut être considéré comme le plein emploi. La croissance ne peut plus alors dépasser la croissance de la productivité et de la population.

En ce qui concerne les comptes publics, nous avons supposé un déficit global au départ de 400 milliards, que nous avons décomposé approximativement en déficit du budget (hors service de la dette) de 186 milliards, en déficit des comptes sociaux de 50 milliards, et en service de la dette de 164 milliards (la dette a été estimée à 2000 milliards). Les dépenses de l’Etat croissent de 2% au dessus de l’inflation (un accroisement de son rôle ne peut conduire à des économies), les dépenses sociales de 6% en tout et hors chômage (tendance des « mauvaises années » en ce qui concerne ce type de dépenses). En ce qui concerne le chômage, nous en avons isolé les dépenses car elles diminuent à mesure que l’emploi augmente.

Les recettes de l’Etat et les recettes sociales ont été supposées croître comme le PIB en valeur. Le service de la dette a été supposé proportionnel au montant de celle-ci (pas de changement dans le taux d’intérêt apparent). La dette elle-même évolue en fonction des soldes successifs.

On constate que le solde général ne s’équilibre qu’à la fin de la 4ème année, et qu’il est alors rapidement en excédent. Ceci montre qu’en dehors de la croissance il n’y a point de salut.

Un plan moins « volontariste » est imaginable, car on peut aider à la résorption du chômage d’une part en réduisant le temps de travail, d’autre part en mobilisant les dépenses passives du chômage, comme l’explique J.Nikonoff plus loin dans ce numéro. Notre propos est centré sur la possibilité de développement de l’ensemble de l’économie, pour que les emplois ainsi créés correspondent vraiment, finalement, à la création de richesses marchandes et non à des emplois indéfiniment subventionnés. Le point essentiel à sauvegarder est l’impulsion initiale, qui entraînera le reste. Elle peut être économique, comme dans notre plan, ou plus politique et sociale, comme le propose J.Nikonoff. Dans tous les cas, si elle est efficace, les moyens de financement que nous avons préconisés permettrons qu’elle se transforme en croissance durable. Mais pour qu’elle soit vraiment efficace, l’essentiel est qu’elle frappe les esprits et que chacun, consommateur et producteur, soit bien convaincu que la récession est terminée. Ceci est-il possible sans un flux initial de revenus supplémentaire ? Nous en doutons.

Conclusion

Nous avons exposé ci-dessus les modalités d’une politique monétaire dynamique, qui sort des sentiers battus de nos jours. Est-il possible de faire autrement ? Dans la mesure où la solution du problème du chômage ne peut, nous le voyons depuis 20 ans, être trouvée dans le cadre des politiques macro­économiques orthodoxes, il est de notre devoir d’explorer d’autres voies. L’examen de situations similaires dans le passé nous montre que la sortie des crises graves n’a pu se faire sans une action volontariste des Etats et une génération monétaire adaptée. Est-il utopique de penser que les acteurs de la vie économique pourraient, au moins temporairement, mettre de côté leurs querelles idéologiques sur les vertus respectives du libéralisme et de l’interventionnisme, pour appliquer ensemble les méthodes du temps de guerre à une situation qui s’apparente bien à une guerre ? Il serait bien temps ensuite de reprendre nos discussions, et de se demander si les méthodes qui marchent dans des situations exceptionnelles ne pourraient pas aussi aider, comme nous le pensons, à régulariser les cycles de l’économie de marché et à éviter de retomber dans de nouvelles crises.

Bibliographie

[1] J.Brémond: « Les économistes néo-classiques » Hatier 1994

[2] M.Friedman: « La monnaie et ses pièges » Dunod 1993

[3] J.P. Fitoussi: _ Le débat interdit _ , Arléa-Le Seuil 1995

[4] J.Brémond: « Keynes et les keynésiens aujourd’hui » Hatier 1993

[5] M.Flandreau: « L’or du monde » L’Harmattan 1995

[6] J.Marseille: « L’économie est-elle cyclique ? » L’Histoire Décembre 1993

[7] A.Chaineau: « Mécanismes et politique monétaire » PUF 1990 (10ème édition)

[8] Y. Lecoupeur et C. Godin, « La durée d’utilisation des équipements dans l’industrie en 1993 », Bulletin de la Banque de France, Mars 1994


(1) Nous entendons par « politique monétaire » l’ensemble des mesures prises par les autorités monétaires pour agir sur les para­­mètres de l’économie d’ordre monétaire, c’est-à-dire essentiellement la quantité de monnaie et le niveau des taux d’intérêt à court et à long terme.

(2) Dans l’optique classique et néo-classique, et dans un cadre de concurrence parfaite, un « équilibre » des marchés et de l’éco­no­mie entière se produit automatiquement. Dans cet état « d’équilibre », tous les projets de tous les agents économiques sont réalisés et toutes les grandeurs mesurables de l’économie sont stables.

(3) Les bons du réarmement émis par le gouvernement étaient rachetés par la banque centrale.

(4) L’INSEE reconnaît aujourd’hui, en quelque sorte, cette distinction. C’est ainsi qu’elle a calculé pour 1994 un taux de croissance potentielle, ou « sous-jacente », supérieur à 5%. La croissance « potentielle » est celle qui pourrait durablement être réalisée sans générer de déséquilibres des prix.

(5) Pour réguler la masse monétaire, la banque centrale dispose principalement des taux d’intérêt à court terme, qui sont censés influer négativement sur le crédit et positivement sur l’épargne. En théorie donc, une hausse du taux augmente la propension à épargner et diminue la propension à s’endetter, ce qui diminue la création monétaire (et inversement en cas de baisse des taux).

(6) Si le taux baisse, en théorie la propension des capitaux étrangers à se placer en France diminue, ce qui signifie qu’on vend des francs pour acheter d’autres devises, d’où baisse du franc.

(7) Il faut noter que Maurice Allais, tant pour des raisons de stabilité du système monétaire que pour des raisons de justice fiscale, a plusieurs fois préconisé de rendre le pouvoir de création monétaire à l’Etat.

(8) Rappelons que si la masse des crédits est inférieure à l’épargne collectée, il y a destruction monétaire.

(9) En effet, plus la confiance baisse, plus il faut proposer aux acteurs étrangers des valeurs françaises à un prix attractif pour eux, et plus le taux de change doit devenir défavorable au franc.

(10) Nous avons volontairement adopté un taux de croissance fort afin de marquer qu’il ne faut pas manquer d’ambition. Il ne faut pas dire « c’est impossible », mais le démontrer. Au reste on pourrait adopter des taux plus faibles, mais pas inférieurs à 5% la première année, ni à 4% par la suite, si on veut conserver une bonne probabilité de réussite.

(11) Rappelons que le PIB en valeur, ou PIB nominal, est le PIB tel qu’il résulte des transactions constatées en francs de l’année considérée. Le PIB en volume est le PIB exprimé en francs constants correspondant à une année de référence. Si l’année de référence est l’année précédente, l’augmentation en valeur est égale à l’augmentation en volume corrigée de l’inflation.