La crise d’une demande malmenée

Le taux de croissance des économies évoluées ne cesse de décroître, ce n’est plus un mystère pour quiconque regarde les faits.

I. L’économie dans un bourbier, à qui la faute ?

Pour la France, ayons en tête la diminution qui suit de la croissance moyenne du produit intérieur brut calculée par périodes de 6 ans à partir de 1971 inclus

71-76 3,7%

77-82 2,5%

83-88 2,1%

89-94 1,6%

(ce dernier chiffre est obtenu en prenant pour 1994 l’estimation actuelle de l’INSEE, soit 2%).

Parallèlement, la sous-activité nationale, et donc le chômage sous toutes ses formes, ne cessent de se développer, surtout depuis 1975:

70 529 700 chômeurs

74 631 700 « 

75 912 200 « 

80 1 492 400 « 

Il est en effet une caractéristique des économies modernes de voir se développer chez elles le chômage dès que la croissance s’abaisse au dessous d’un seuil très peu variable dans le temps:

– 3% pour la France

– 2,9% pour ensemble des pays de l’OCDE (communiqué récent de cet organisme).

Vu l’importance de cette propriété et le halo de suppositions qui l’entoure couramment, un article entier y sera consacré dans le prochain bulletin de « Chômage et Monnaie ». Pour le développement du présent article il s’agira donc d’une donnée à retenir pour le présent et pour l’avenir à court et moyen terme.

Il faut immédiatement souligner que le taux de croissance annuelle du PIB est soumis à d’importantes fluctuations (couramment 1,5% par rapport à la moyenne) se déroulant selon des « cycles » de durée variable de 4 à 6 ans (plutôt 6 ans pour la France). Ces cycles sont parfaitement explicables. Ils tiennent pour l’essentiel aux comportements cyclothymiques classiques des entreprises relativement à leurs investissements et à leurs stocks (décisions en « tout ou rien » à effet cumulatif). Le N° 2389 (Septembre 1994) de la revue Problèmes Economiques présente une sélection d’études et d’articles récents à ce sujet (voir aussi la bibliographie « Cycles d’hier et d’aujourd’hui » plus loin dans ce bulletin).

Ces cycles ne sont donc qu’un épiphénomène qui ne doit pas masquer la tendance de fond. En témoigne d’ailleurs l’apostrophe en début du livre blanc de la Commission des Communautés Européennes Croissance, compétitivité, emploi: « De cycle en cycle, le chômage a augmenté de manière continue depuis 20 ans… C’est la gangrène. »

A qui donc attribuer la faute de ce dramatique enlisement des économies évoluées:

– offre défaillante ?

– demande intérieure en veilleuse ?

– avatars du solde des échanges extérieurs de la nation, en particulier du commerce extérieur, sa composante la plus sensible ?

A ce jour, en 1994, plus personne n’accusera dans notre pays l’offre marchande devenue multiforme et envahissante, sauf cependant pour les locations d’habitations. On peut constater d’ailleurs depuis 1989 la baisse continue du taux d’utilisation des capacités de production [1], comme le montre le tableau ci-dessous pour l’ensemble des secteurs de production de biens (%)

1989

1990

1991

1992

1993

88,1

87,3

84,1

82,5

79,9

Le solde des échanges extérieurs, lui non plus, ne fait pas problème puisqu’en 1993 il s’élève à 2,2% du PIB, supérieur même à celui du Japon cette année là (1,6% du PIB, cf §II).

Force est donc de désigner une demande insuffisante comme l’unique raison de fond de l’enlisement actuel de l’économie. Les économistes n’hésitent plus à faire tomber un jugement encore plus général: « La demande finale mondiale est insuffisante ».

Ce sujet a été rarement abordé tant l’ambiguïté est grande entre deux notions pourtant bien distinctes:

– d’une part la demande satisfaite à un moment donné, dite encore efficace qui s’identifie donc, aux variations de stocks près, à la consommation,

– d’autre part la demande potentielle, représentative des besoins ressentis, mais dont l’appréciation présente des difficultés puisqu’il s’agit de « désirs » plus ou moins formulés.

Nos analyses et déductions opérées sur le cas français s’appliquent sans difficulté majeure à la quasi-totalité des économies évoluées, en particulier aux pays membres de l’Union Européenne victimes du même mal.

II Composantes de la consommation et évolution selon les comptes de la Nation.

Si l’on admet que la demande globale est insuffisante, on peut néanmoins se demander quelles composantes de cette demande sont particulièrement responsables de la situation. Nous examinerons ci-dessous l’évolution de ces composantes, qui sont, après certains regroupements:

– CFM: consommation dite « finale » des ménages,

– CFA: consommation dite « finale » des administrations publiques et privées (réunies dans notre analyse, les administrations privées constituant un poste minime),

– FBCFm : formation brute de capital fixe opérée par les ménages (hors entreprises individuelles),

– FBCFa : FBCF de l’ensemble des administrations (publiques et privées),

– FBCFe : FBCF des entreprises de toute nature et de tout statut.

– VSK : variation annuelle des stocks des produits en attente d’écoulement,

– ECH : solde des échanges extérieurs du pays, évalué selon la méthode de la comptabilité nationale.

Le tableau qui suit donne les valeurs de ces composantes en proportion de leur total (le PIB) pour les 6 années 88-93 (%)

88

89

90

91

92

93

CFM

59,7

59,4

59,3

59,7

59,8

60,7

CFA

18,7

18,2

18,3

18,6

19,1

19,3

FBCFm

5,7

5,7

5,7

5,5

5,3

5,0

FBCFa

3,9

3,4

3,3

3,5

3,5

3,6

FBCFe

11,7

12,3

12,4

12,1

11,1

10,3

VSK

0,7

1,0

1,1

0,2

-0,3

-1,4

ECH

0,0

0,1

-0,2

1,2

1,3

2,2

Nous utiliserons les notations suivantes:

a : taux annuel de croissance du PIB (en volume)

r : taux annuel de croissance du revenu disponible brut des ménages, RDB (en volume)

c : taux annuel de croissance de la CFM (en volume)

: moyennes triennales de a, r, c, centrées sur l’année médiane (valeur de lissage), , : moyenne de a et c sur les périodes de 6 ans 71-76, 77-82, 83-88, 89-94.

CFM et CFA

Depuis 1988, CFM/PIB et CFA/PIB varient peu, en suivant des évolutions fort parallèles: baisse de 88 à 89-90, puis hausse ensuite.

En remontant même jusqu’en 1978, on constate d’ailleurs que le rapport CFA/CFM est pratiquement constant (0,316 0,008), ce qui n’était pas le cas auparavant. La situation actuelle peut donc se résumer à

Evolution annuelle de CFA= évolution CFM = c.

Evolution de depuis 1986

D’après les Comptes de la Nation, et en prenant pour 1994 les estimations a = 2,2%, r = c = 1,2%, on obtient les évolutions du tableau suivant (%)

a

r

c

86

2,4

2,4

3,2

2,2

2,4

2,5

87

2,2

3,0

0,7

2,6

2,8

2,8

88

4,3

3,5

3,5

2,7

3,2

3,0

89

3,9

3,5

3,8

3,6

3,0

3,0

90

2,4

2,3

3,7

3,2

2,7

2,4

91

0,6

1,3

2,1

2,6

1,4

1,7

92

1,1

0,2

2,1

1,6

1,3

1,1

93

-1,1

0,7

0,6

1,3

0,6

1,0

Dans ce tableau on observe

– que reste légèrement supérieur à de 1986 à 1988 (trois années consécutives donc) en correspondance avec une période de consommation dynamique ( = 2,5% à 3%).

– que devient ensuite constamment inférieur à en s’abaissant à des valeurs jamais connues auparavant (depuis 30 ans, commente l’INSEE).

Tous les commentateurs économiques s’accordent aujourd’hui (voir par exemple [2]) à dire que cet exceptionnel déclin de c n’a aucune cause conjoncturelle. Il s’agit bien pour l’essentiel d’une crainte générale de l’avenir induisant une volonté d’épargner pour passer de mauvais jours.

L’indicateur le plus significatif de cette volonté d’épargner est l’épargne financière des ménages en flux annuel (EFM), définie conventionnellement comme la différence entre leur flux d’épargne brut et leur formation brute de capital fixe de l’année. Depuis 1986 le taux d’épargne financière, soit EFM/RDB, a pris d’après [3] les valeurs suivantes (%)

86

87

88

89

90

91

92

93

3,5

1,8

2,0

1,9

3,1

4,4

5,2

6,2

Depuis 1980 la valeur de 6% n’a été dépassée, à part 1993, que 2 fois, en 1981 et 1982, mais ces années là, les valeurs de r étaient devenues élevées (4% et 2,5% après 1,6% en 79 et 80), rendant non symptomatique un taux d’épargne financière en hausse à ce moment là.

Aujourd’hui, c’est bien le contraire qui s’observe. Le taux d’épargne financière s’élève d’autant plus que l’horizon des revenus s’obscurcit.

Evolution de et de depuis 1971

71-76

3,7%

4,0%

77-82

2,5%

2,7%

83-88

2,1%

2,4%

89-94

1,6%

1,7%

et ont eu des valeurs proches (avec toujours <) en baisse continue dans le temps. Cette baisse est relativement la même sur l’ensemble de la période, car

3,7%/1,6% 4%/1,7% 2,3

FBCFm

Il s’agit essentiellement de l’investissement matériel dans le logement: construction neuve ou grosses réparations au sens de l’INSEE.

De 1988 à 1993 le taux FBCFm/PIB s’abaisse continuellement de 5,7 à 5,0%. Cette dernière valeur est très faible, et de surcroît calculée une année de décroissance du PIB.

FBCFa

De 1988 à 1990 le taux FBCFa/PIB s’est abaissé de 3,9% à 3,3%, valeur extrêmement faible. Ce taux est ensuite remonté très légèrement (3,5% puis 3,6%). Il reste d’une grande médiocrité.

FBCFe

De 1988 à 1990 le taux FBCFe/PIB s’est élevé de 11,7% à 12,4% en fonction d’une vague d’investissements provoquée par la croissance du PIB supérieure à 3% en 1988 et 1989. Puis ce taux s’est abaissé jusqu’à la valeur très basse de 10,3% en 1993. Ces variations entrent dans le cadre des fluctuations cycliques classiques.

VSK

Les fluctuations de VSK autour d’une valeur moyenne proche de 0,2% du PIB n’appellent pas de commentaires particuliers.

ECH

De 1988 à 1990 le taux ECH/PIB est resté pratiquement nul. A partir de 1991 il s’est mis à croître jusqu’à la valeur de 2,2% en 1993. Cette augmentation peut elle se poursuivre dans l’avenir au point que le taux dépasse 3% ?

Nous ne le pensons pas. L’interpénétration des économies de l’Union Européenne et plus généralement l’effet « reflet » entre grands partenaires commerciaux sont devenus tels que les valeur du taux ECH/PIB pour les économies évoluées tendent à se regrouper dans la fourchette [-3%, +3%], comme en atteste le tableau suivant (%)

90

91

92

93

USA

-1,1

-0,4

-0,7

-1,5

Japon

-0,3

1,0

1,9

1,6

RFA

6,5

7,2

6,6

6,7

UK

-2,7

-1,5

-2,2

-2,4

Italie

-3,6

-4,4

-4,5

0,1

Le cas de l’Allemagne occidentale (RFA) perd toute signification dès 1991. D’après la chute considérable (plus de 4 points) du solde des opérations courantes enregistré en 1991 pour l’Allemagne réunifiée par rapport à 1990 pour la RFA [5], on peut penser que le taux ECH/PIB pour l’Allemagne réunifiée est devenu de l’ordre de 2% à 3%.

Avec 2,2% en 1993 la France est donc bien placée, devançant même le Japon.

Conclusion de cet examen des composantes de la demande depuis 1988

1) La consommation finale des ménages (CFM) a connu une croissance de plus en plus ralentie, jusqu’à 0,6% en 1993. Cette décélération a un caractère historique.

2) La consommation finale des administrations (CFA) a connu la même évolution.

3) Sur cette même période la formation brute de capital fixe des ménages et des administrations s’est encore plus mal comportée.

4) L’évolution du solde des échanges extérieurs (ECH) a été très favorable depuis 1990 mais paraît devoir dorénavant plafonner (2 à 3% du PIB…).

Conclusions plus générales et interrogations

1) La tendance historique de l’évolution du taux de croissance du PIB est une baisse lente mais continue qui s’est amorcée après 1970 (en 1975 peut-on dire).

2) Cette baisse s’est accompagnée de celle du taux de croissance de la consommation finale des ménages, dans un rapport identique de 71-76 à 89-94.

3) La formation brute de capital fixe des ménages et des adminis-trations n’est plus, dans les conditions actuelles de son financement, d’aucun secours pour soutenir valablement la demande globale.

4) Il ne faut plus compter sur de nouvelles performances de notre éco-no-mie en matière d’échanges exté-rieurs pour impulser la croissance du PIB vers des valeurs fortes.

5) Le seul espoir d’un regain fort et durable de la croissance (autour de 5%) résiderait donc dans une accélération considérable de la consommation finale des ménages (passage du taux d’évolution annuelle d’environ 1% à environ 5%).

6) Cette accélération qui viendrait donc en inversion de la tendance historique à la baisse visée en 2), paraît tout à fait improbable dans le contexte actuel très typé à la retenue de la consommation:

– horizon salarial très obscurci,

– importance du chômage donc de l’impécuniosité,

– orientation à la hausse de la pression fiscale sur les ménages,

– flux d’épargne des ménages (pour ceux qui le peuvent) en pleine progression par la crainte de pertes de ressources,

Ceci est valable même si la reprise cyclique de la consommation (amorcée au 2ème trimestre 94) vient atténuer la rigueur du constat fait jusqu’en 1993.

A ce stade de la réflexion, deux questions se posent alors avec acuité:

– si la consommation des ménages n’a plus de ressort, les besoins seraient-ils donc taris ?

– par quel processus sortir du cercle vicieux qui, de cycle en cycle, accable ainsi de plus en plus notre pays et bien d’autres dans le monde ?

III Et pourtant les besoins restant à satisfaire sont immenses…

Pour les pays non développés cela va de soi. Pauvreté et misère y sont un lot commun. Mais pour les économies évoluées dont la nôtre, une crainte lourde plane sur les esprits: et si la saturation des besoins était proche, il serait bien normal que la croissance moyenne se rapproche de zéro… Certes de nombreux économistes rejettent cette idée, mais aucun développement ne vient convaincre.

Nous allons successivement examiner les besoins correspondant à la demande marchande et à la demande non marchande

A) Demande marchande

A.1 Approche statistique du degré de solvabilité des ménages

A partir de l’histogramme des revenus imposables des ménages, et en tenant compte des corrections, transferts et impositions applicables en moyenne à chaque tranche de revenu [6], il est possible de bâtir un histogramme, certes grossier mais très parlant, des revenus disponibles bruts par unité de consommation familiale (UCF) selon l’échelle dite d’Oxford, à savoir:

Célibataire 1,0 UCF

Couple sans enfant 1,7 UCF

Enfant jusqu’à 14 ans 0,5 UCF

Enfant après 14 ans 0,7 UCF

Autre adulte à charge 0,7 UCF

L’histogramme ci-dessous comprend quatre quartiles d’UCF, et le niveau moyen RDB/UCF de chaque quartile a une valeur estimée à 5% environ. L’année étudiée est 1992.

Le premier quartile (0 à 25%) est celui des impécunieux, dont une large fraction est en correspondance avec des ménages gravement touchés par le chômage.

Le deuxième quartile (25 à 50%) est celui des ménages dont les revenus sont en moyenne juste décents (80.000 F/UCF) mais qui ne parviennent cependant pas à couvrir les besoins de base(1) estimés à 100.000 F/UCF en 1992 (précisément, il se trouve, la valeur moyenne générale de RDB/UCF pour cette année).

Quartiles

Q1

Q2

Q3

Q4

RDB/RDB92

1992

45.000

80.000

120.000

155.000

Avenir (1)

80.000

110.000

150.000

185.000

+31,5%

Avenir (2)

100.000

130.000

170.000

205.000

+51,2%

Le troisième quartile (50 à 75%) est celui des ménages dont les besoins de base sont en moyenne facilement couverts (marge de 20.000 F/UCF pour les besoins « de luxe »).

Le quatrième quartile (75 à 100%) est celui des ménages les plus aisés, dont certains (une faible fraction seulement), accèdent au grand luxe.

Pour juger de ces niveaux de quartiles (FF 45.000, 80.000, 120.000, 155.000) il convient de savoir en particulier que le RDB des ménages comprend le remboursement des dépenses de maladie par la Sécurité Sociale (de l’ordre de 5.500 F/UCF en 1992). Le coût des hospitalisations est, à l’inverse, exclu du RDB des ménages. D’après cet histogramme

– plus de 80% des besoins de base sont satisfaits sur l’ensemble des ménages, mais le premier quartile est tragiquement défavorisé;

– les besoins de luxe satisfaits, pour les 3ème et 4ème quartiles seulement, représentent des besoins de base satisfaits au total.

Pour l’avenir la priorité logique est l’augmentation substantielle à 80.000 ou 100.000 F du niveau du 1er quartile. Mais cet objectif serait sans doute irréaliste sans prévoir une augmentation à peu près égale du niveau des autres quartiles comme indiqué dans le tableau suivant qui donne des objectifs possibles dans deux hypothèses différentes.

En conclusion, sur la base des valeurs 1992, la saturation de la demande marchande est globalement en vue pour les besoins de base, mais ne l’est pas du tout pour les besoins marchands totaux qui comprennent les besoins « de luxe ».

A.2 Gêne, pauvreté, extrême pauvreté, risque d’exclusion

Le développement du chômage et des emplois précaires et/ou mal rémunérés crée un gouffre de besoins à satisfaire, concentré sur le premier quartile de l’histogramme de RDB/UCF que nous venons d’étudier.

Il convient d’être convaincu que, malgré les aides publiques et privées la situation ne peut qu’empirer par un mécanisme d’avancement vers l’exclusion.

L’étude du CERC du 3ème trimestre 1993 « Précarité et risque d’exclusion » portant sur les ménages actifs de 18 à 64 ans (S.D.F. et squatters non compris) est singulièrement édifiante à ce propos. Nous en reproduisons quelques résultats. Le tableau ci-dessous donne la proportion de ménages pauvres et très pauvres parmi les ménages actifs selon la situation du chef de ménage par rapport à l’emploi (en 87-88).

Ménages

S1

S2

S3

S4

S5

Pauvres

4,0%

8,9%

12,9%

15,7%

24,8%

Très pauvres

1,6%

3,5%

6,5%

10,9%

15,4%

Au total

5,6%

12,4%

19,4%

26,6%

40,2%

Seuils de

– pauvreté: RDB/UCF = 2700 F/mois

– extrême pauvreté: 1800 F/mois

et, pour la situation du chef de ménage,

S1: emploi stable non menacé

S2: emploi stable menacé

S3: emploi instable

S4: chômage depuis moins de 2 ans

S5: chômage depuis plus de 2 ans

Ci-dessous, le même rapport donne l’incidence de la situation du couple et du nombre d’enfants sur la fréquence de la très grande pauvreté.

Couple sans enfant 5,0%

Couple 1 enfant 7,4%

Couple 2 enfants 7,7%

Couple 3 enfants et plus 24,9%

Femme seule 7,2%

Femme 1 enfant 10,5%

Femme 2 enfants 12.2%

Femme 3 enfants et plus 40,3%

Couple

Homme seul

Femme seule

Sans enfant

1,6%

6,1%

3,3%

1 enfant

1,9%

6,4%

6,9%

2 enf. et plus

10,2%

13,2%

14,5%

Autre éclairage, la fréquence des « grandes difficultés financières » pour payer l’alimentation.

De même pour payer le loyer, pour tous types de ménages, en fonction de la situation par rapport à l’emploi (mêmes catégories que plus haut).

S1+S2

S3

S4+S5

4,4%

15,9%

22,9%

Enfin, le tableau ci-dessous répartit les actifs de 18 à 64 ans selon

– d’une part leur degré d’intégration sociale

E1: intégré économiquement et socialement

E2: emploi instable et chômage de moins de 2 ans

E3: chômage de plus de 2 ans,

– d’autre part leur état psychique

P1: solidité ou fragilité temporaire

P2: fragilité durable

P3: très grande fragilité

En %

P1

P2

P3

Total

E1

53,1

24,5

2,7

80,3

E2

7,1

5,9

1,5

14,5

E3

1,8

2,2

1,2

5,2

Total

62,0

32,6

5,4

100,0

En conséquence, en 1988,

– de l’ordre de 700.000 personnes réputées actives (1,5% + 1,2% des 25 millions d’actifs) étaient en passe de rupture de liens sociaux,

– de l’ordre de 2.000.000 d’autres personnes (5,9% + 2,2%) étaient durablement déstabilisés.

D’après des estimations non confirmées, ces chiffres seraient à majorer de 20% pour 1993 [7].

A.3 Le cas du logement (offre abordable insuffisante)

Apparemment des progrès considérables sont intervenus dans ce secteur depuis 1970, comme des statistiques de l’INSEE le montrent nettement.

Année

70

88

Nb d’habit. principales occupées (millions)

16,4

20,7

Surface moyenne (m²)

68

85

% sans confort(2)

48,6

7,6

Mais en fait la disparité des situations devant le logement demeure considérable:

– 60% des ménages avec 3 enfants ou plus vivent dans un logement surpeuplé (INSEE 1988),

– en 1993 six millions de français sont encore très mal logés (cf le manifeste 93 de la profession du bâtiment),

– 15% environ des ménages vivent en HLM et les délais pour obtenir un tel logement dans les grandes agglomérations sont inavouables (jusqu’à 10 ans dans Paris).

En 1993 l’INSEE et le Conseil Economique et Social ont estimé que le rythme actuel normal de construction de logements devrait être de 350.000. La moyenne sur 92 et 93 a été de 260.000 ouvertures de chantiers. Par diverses méthodes on peut se rendre compte que de l’ordre de 30 à 35 milliards de francs d’aide publique supplémentaire seraient nécessaires par an pendant au moins 10 ans pour obtenir un niveau d’offre convenable en qualité et en prix.

B) Demande non marchande (indirecte)

A l’inverse de la demande directe, la demande non marchande n’est pas conditionnée par le comportement des consommateurs mais réglée par la puissance publique en charge des intérêts généraux.

Le logement, que nous avons situé dans la demande marchande, se rapproche beaucoup de la demande indirecte, car il nécessite une forte solvabilisation publique.

Un volet important de cette demande indirecte concerne les missions et le fonctionnement des services publics (consommation finale des administrations publiques). Nous n’en ferons aucune analyse dans le cadre du présent article. Les besoins à y satisfaire encore, à n’en pas douter, ne sont pas minces (environnement, social…).

Rubriques

Besoins

Fint 1

Fint 2

Environnement (1)

1400

800

600

Cadre de vie (2)

700

150

550

Aménagt territoire

400

50

350

Transports urbains

800

400

400

 » interurbains (3)

1500

1000

500

Transp. d’énergie

400

200

200

Séc nucléaire (4)

200

50

150

Séc extérieure (5)

300

150

150

Total rubriques

5700

2800

2900

Fint 1: financement sur la lancée actuelle

Fint 2: financement complémentaire à trouver

(1) hors nucléaire

(2) y compris la recomposition urbaine

(3) terrestres et fluviaux

(4) et promotion de formes nouvelles d’énergie, nucléaires ou non

(5) et action humanitaire (équipements)

L’autre volet de cette demande indirecte est celui encore plus tangible de l’investissement public et des subventions publiques à des investissements privés que l’on veut privilégier. Des études ont été menées au sein de « Chômage et Monnaie » sur cette très importante question, études qui font bien entendu appel à une prospective pluridécennale. Le tableau ci-contre en fournit le résultat condensé pour les 20 années à venir, en milliards de francs.

Ce tableau, qui n’est pas exhaustif même au plan des rubriques (cas par exemple des locaux scolaires et universitaires), donne cependant l’indication qu’un financement public moyen supplémentaire de l’ordre de 3000/20 soit 150 milliards de francs par an est à trouver pour faire face à cette catégorie de besoins.

Au bout d’une vingtaine d’année certaines natures de ces besoins pourraient être entièrement satisfaites, comme par exemple

– la collecte et le traitement des eaux usées,

– la maîtrise des déchets ménagers et industriels ordinaires.

Mais d’autres ne le seraient que partiellement ou très partiellement comme par exemple

– l’enfouissement des réseaux aériens,

– la recomposition urbaine,

– la promotion de formes nouvelles d’énergie.

Globalement le chiffrage ainsi fait à vingt ans ne couvre environ que 40% de la totalité des besoins inventoriés. Ces besoins sont donc immenses…

Il est à souligner qu’une telle accélération de l’investissement sans préoccupation productive directe aurait en fait des répercussions extrêmement bénéfiques sur l’économie « comptable »:

– concours à la maîtrise des dépenses de santé,

– concours à la maîtrise du coût des assurances

– économies d’énergies fossiles,

– démonstration de la maîtrise de la production d’énergie électro-nucléaire,

– concours à l’essor du tourisme étranger en France,

– séduction du pays pour les investisseurs étrangers…

L’inventaire présenté ne prétend pas être complet et assis sur les meilleures bases. Les apports des lecteurs sur un tel dossier sont les bienvenus.

IV Comment sortir du cercle vicieux de la demande, motrice de l’économie, mais insuffisante ?

Cette question hante actuellement de plus en plus d’esprits, mais, sans recherche de la façon de provoquer une forte croissance, elle ne peut que rester sans réponse. Tout au plus donne-t-on assez couramment une réponse tronquée qui est l’idée de partage du travail, c’est-à-dire bien entendu des revenus. Certes, l’application intégrale de cette idée permettrait la disparition des impécunieux, mais, au global, la demande intérieure en serait-elle dynamisée ? La reprise serait en tout cas, à notre avis, excessivement lente et même problématique (il faut méditer par exemple le cas de la Hollande, où le chômage de fait est actuellement très important, et où la durée légale hebdomadaire du travail salarié est de 33 heures).

Pour sortir du cercle vicieux, un processus volontariste de croissance paraît aujourd’hui l’unique solution réaliste:

1) Grâce à la réforme du système monétaire débloquant sans délai les financements publics, donner d’emblée une croissance forte aux formes de demande non marchande, ou de demande marchande à solvabiliser plus spécifiquement. Il s’agit essentiellement:

– de la formation brute de capital fixe dans le logement par les ménages et les organismes HLM,

– de la formation brute de capital fixe des administrations publiques (équipements publics),

– de la formation brute de capital fixe des grandes entreprises nationales telles la SNCF,

– de la formation brute de capital fixe des entreprises, liée à la réalisation des normes de protection de l’environnement dans leur production,

– de la consommation finale des administrations dans certains créneaux.

2) Permettre ainsi à l’emploi de se reconstituer à un rythme soutenu, tel que la confiance en l’avenir soit redonnée à tous les ménages, et donc que ceux-ci se remettent à consommer (c = 3% au bout de 2 ou 3 ans).

3) Soutenir une croissance du PIB d’environ 5% l’an, de façon à réduire constamment la sous-activité et le chômage, et ce en veillant à la pérennité des grands équilibres nationaux (offre-demande, échanges extérieurs).

4) Ne ralentir cette expansion que lorsque le taux de chômage est devenu faible ou très faible, soit sensiblement au bout d’une dizaine d’années, comme nous le montrerons dans un prochain article intitulé « Emploi et croissance ».

Dans ce processus, l’importance relative des différents termes de la demande efficace se modifie de façon importante et définitive, comme le tableau ci-dessous en donne un aperçu chiffré.

Il s’agit donc d’une évolution décisive, tout à fait innovante relativement au partage du PIB (passage de la CFM de l’indice 60 à l’indice 50 en particulier) et du rôle de la dépense publique de moins en moins tributaire de l’endettement public. L’important est de comprendre qu’une telle évolution n’a pas à être souhaitée ou rejetée par idéologie. Elle est de pure nécessité en ce qui concerne les comportements relatifs des agents économiques d’une économie moderne en panne de croissance. Il nous paraît aujourd’hui rigoureusement impossible de démontrer le contraire. Les chiffres demeurent bien sûr indicatifs. Ils entendent constituer des repères.

Le tableau ci-dessous donne les composantes du PIB au bout de 10 ans, à la fois par rapport à leur niveau de départ et en pourcentage du PIB. La dernière colonne donne le taux de croissance moyen sur les 10 ans

V L’obligation moderne: piloter la croissance

An 0

An 10

% l’an

%PIB

Ratio

%PIB

PIB

100

1,6

100

5%

CFM

60

1,3

50

3%

CFA

19

1,8

21

6%

FBCFm

5,3

2,1

7

8%

FBCFa

3,5

2,7

6

10%

FBCFe

10,2

2,2

14

8,5%

ECH

2,0

1,6

2

5%

La croissance des économies évoluées est donc encore possible à des taux supérieurs ou égaux à 3%, et ce, faut-il le préciser une nouvelle fois, en tendance sur longue période et non en résultat de haut de cycle sur deux ou trois annnées consécutives seulement. Le cas français que nous venons d’analyser en est l’illustration frappante.

La demande globale, malmenée par un système monétaire inadapté à l’économie moderne, peut parfaitement se rétablir par les effets directs et indirects d’un nouveau système monétaire fondé sur l’adéquation des moyens de paiement au volume d’activité désiré (cf bulletin « Chômage et Monnaie » No 3). Il devra s’agir en somme pour les pouvoirs publics et les autorités monétaires de piloter la croissance et de ne plus la laisser dériver comme depuis 20 ans.

L’intrusion idéologique relativement aux rôles respectifs du secteur privé et du secteur public dans ce projet nous paraîtrait très néfaste. La finalité à poursuivre est celle du plein emploi au travers d’une économie redevenant prospère, sans aucun préjugé du mode de gestion.

Sources bibliographiques particulières

[1] INSEE, « Rapport sur les Comptes de la Nation », 1993, tableau 03.07

[2] INSEE, « L’économie française », 1994 page 110

[3] INSEE, « Rapport sur les Comptes de la Nation », 1993, tableau 09.02

[4] INSEE, « Rapport sur les Comptes de la Nation », 1993, tableaux 13.03 à 13.07

[5] INSEE, « Rapport sur les Comptes de la Nation », 1993, tableau 13.09

[6] Denis Clerc, « Inégalités, le révélateur fiscal », Alternatives économiques No 119

[7] Magazine télévisé « Reportage » consacré au chômage et à la précarité 1994


(1) Les besoins totaux marchands étant scindés, pour la commodité du raison-nement, en « besoins de base » et « besoins de luxe ». Les besoins de luxe sont pratiquement illimités.

(2) Au sens de l’INSEE: sans WC ni salle d’eau