Les relocalisations sont-elles possibles ?

 

 

Depuis les années 1970, les gouvernements et les dirigeants d’entreprises se sont progressivement désintéressés de l’industrie, et l’opinion ainsi que les économistes ont suivi, pensant cette évolution naturelle. De plus en plus, c’est le « tout services » qui a été à la mode, et qui a culminé au début des années 2000. Par exemple en 2001 Serge Tchuruk, PDG d’Alcatel, a déclaré vouloir faire de cette entreprise un « groupe industriel sans usines ». Pendant toute cette période, la théorie des avantages comparatifs est devenue le credo des multinationales et des gouvernements(1) . Elle a entraîné la chasse aux moindres coûts mondiaux et le fractionnement à l’infini des chaînes de production. Le commerce mondial a augmenté considérablement, mais une grande part du volume vient des biens intermédiaires. Suivant les sources, cette part des produits intermédiaires va de 54%(2) à 70%(3) . On a aussi observé qu’une voiture sortant des usines Toyota avait des pièces venant de 2192 sous-traitants différents(4). Donc en fait l’explosion du commerce mondial est causée principalement par la hausse des échanges de produits intermédiaires, elle-même provenant de l’extension des sous-traitances en série à travers le monde entier.

L’épidémie du Covid 19 semble rebattre les cartes du commerce international en faveur d’un certain patriotisme économique. Relocalisons ! C’est le nouveau langage en vogue. E. Macron a estimé que « La France doit reconquérir sa souveraineté économique ». Bruno Lemaire, à propos de l’automobile, a prétendu « rompre avec 30 années où on a massivement délocalisé. ». Et Arnaud Montebourg a republié son livre de 2013 « La Bataille du Made In France ». Pour beaucoup d’hommes politiques, les relocalisations sont symboliquement un remède à quarante ans de désindustrialisation et de déclassement de nombreux territoires.

Depuis le début de la crise, les industriels voient également avec inquiétude la rupture de certains approvisionnements, et souvent l’immobilisation de leurs chaînes de montage. Mais dans l’esprit de beaucoup cela ne remet pas en cause fondamentalement la spécialisation comparative. Pour eux il faudra simplement mieux prendre en compte les risques de rupture, et les chaînes de fabrication devront mieux prévoir des sources alternatives. Ils ne sont pas encore prêts à sacrifier un modèle qui a fait ses preuves, et qui a non seulement délocalisé des fabrications auparavant faites en France, mais aussi localisé des usines plus près du client final. Michelin ne veut pas pour l’instant fabriquer en France des pneus vendus aux Etats-Unis. Mais les dirigeants de Michelin ont-ils raisons ? N’y a-t-il pas d’autres paramètres qui pourraient rendre tout de même compétitifs une fabrication en France ?

On voit que remettre en cause les fabrications lointaines et les remplacer par des sources françaises, n’est pas toujours évident. Les raisons de fabriquer une partie d’un bien ici où là demandent des réflexions approfondies. Ces réflexions ont eu lieu au moment des délocalisations, elles sont également nécessaire si on souhaite relocaliser. Et chaque filière a sa problématique propre.

Un premier exemple est celui de la chimie, et plus particulièrement des médicaments nécessaires en réanimation, qui ont failli manquer pendant la crise sanitaire. Même si on décide que le rapatriement est absolument nécessaire, les clients (services hospitaliers) ne savent pas quels sont les maillons faibles qui doivent être récupérés en priorité. Dans certains cas simples on voit clairement ce qui peut être fait. C’est ainsi que le 18 Juin, le gouvernement a pu annoncer que d’ici 3 ans le Doliprane serait fabriqué en France. Mais pour d’autres médicaments plus complexes, il se peut par exemple qu’il y ait 10 fournisseurs différents, mais que tous achètent un principe actif au même endroit. Celui-ci deviendrait alors critique. Un rapport au gouvernement de Septembre 2019(5) préconise de monter un système d’information qui trace les médicaments à chaque étape de leur fabrication. On pourrait alors déterminer les productions dont le maintien en France serait stratégique et devrait être encouragé. Ce problème existe dans beaucoup de filières et une politique de relocalisation nécessitera donc des études complexes.

Un deuxième exemple est celui de l’automobile. Le gouvernement français voit dans l’orientation vers la voiture électrique une bonne opportunité de relocalisation. Mais là aussi ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Actuellement les automobiles vendues en France par les entreprises françaises sont fabriquées dans les pays de l’est européen et toute volonté de rapatriement se heurte immédiatement au coût de la main-d’œuvre. Le coût horaire au 3ème trimestre 2019 est d’après Rexecode de 38,68€ en France, contre 34,3€ en moyenne en zone euro, 23,6€ en Espagne, 9,74€ en Pologne et 6,63€ en Roumanie. C’est dire qu’une voiture, même électrique, et bien que son montage coûte moins cher que celui d’une voiture thermique, serait encore moins chère à monter dans d’autres pays de l’UE, sauf si on remplace la main d’œuvre à bas coût par des robots et par la main d’œuvre hautement qualifiée qui s’en occupe, ou si on peut imposer des droits compensateurs aux frontières des pays membres (nous en reparlons plus bas).

On voit donc qu’en plus des contraintes économiques de chaque filière il faut aussi tenir compte de la situation géopolitique, qui fait que tous les acteurs du marché mondial essaient de se placer dans la perspective de la nouvelle situation, il faut aussi tenir compte des traités internationaux, notamment des traités européens.

En fait, concernant les rapports entre les nations, on assiste actuellement à une montée du protectionnisme. Déjà avant la crise sanitaire l’affrontement commercial entre la Chine et les Etats-Unis avait fragilisé le consensus existant sur les bénéfices du libre-échange. Symbole de cette rupture, l’organe de règlement des différends de l’OMC ne peut plus fonctionner car il est bloqué par les Etats-Unis. Le gouvernement de ce pays, on le sait, ne perd pas une occasion de fustiger la mondialisation et le mal qu’elle fait aux travailleurs américains.

La crise sanitaire n’a pas arrangé les choses. Fermetures des frontières, restrictions d’exportations de certains produits alimentaires ou médicaux, il y a eu un repli sur soi commercial. Les nombreuses mesures de subventions, d’aides ou de prises de participations ont été acceptées sans sourciller même dans les pays anglo-saxons habituellement très réticents devant de telles interventions de l’Etat. Même les Pays-Bas, pays à l’attachement historique au libre-échange, ont vu leur parlement rejeter le 3 Juin le traité de libre-échange Mercosur, négocié depuis 20 ans, qui risque d’être finalement rejeté par l’Union Européenne.

Un pays symbolise à la fois l’interdépendance des économies et les nouveaux risques pour l’avenir, c’est la Chine. Presque tous les pays du monde importent des biens de Chine, et les investissements chinois se font également dans de nombreux pays de la planète. Beaucoup d’entre eux exportent aussi dans ce pays. C’était même le principal débouché des pays asiatiques.

Mais le modèle est grippé. La croissance chinoise, accrochée aux performances à 2 chiffres depuis plusieurs décennies, a été stoppée net par la guerre commerciale, puis par la crise du coronavirus. Après une année 2019 de croissance à 6,1% (la pire depuis 30 ans), l’économie chinoise s’est contractée de 6,8% en rythme annuel au premier trimestre 2020. Lorsque les usines chinoises se sont arrêtées, partout dans le monde les chaînes de montages ont dû stopper par manque de composants. La dépendance de chacun à la Chine est apparue au grand jour, et pas seulement en Occident. En Asie plusieurs grands pays sont assez fragiles de ce point de vue car ils ont la contrainte de leur démographie. L’Inde et l’Indonésie doivent absorber chaque mois des millions de nouveaux actifs sur le marché du travail. Au contraire, le Japon et la Corée, comme les pays occidentaux, font face au vieillissement de leur population et à une montée des dépenses de retraite et de santé. Ni les uns ni les autres ne désirent subir les aléas du marché chinois. La Corée du Sud cherche à convaincre ses entreprises de rentrer au pays, sans grand succès jusqu’à présent. Le Japon est allé plus loin et subventionne ses entreprises pour qu’elles reviennent au bercail ou dans d’autres pays asiatiques. L’électronique taiwanaise est également subventionnée pour revenir sur l’île, depuis que les clients américains font pression pour que les composants ne soient pas fabriqués en Chine.

Comme d’autres, la France souhaite moins dépendre des usines chinoises, mais ceci prendra sans doute du temps.

Face à cette levée de boucliers mondiale, la Chine doit revoir sa stratégie. La période faste ouverte en 2001 lors de son adhésion à l’OMC se termine. Partout dans le monde, on voit moins favorablement à la fois l’importation des produits fabriqués en Chine et les investissements chinois chez soi. Les dirigeants de ce pays sont donc face à un double défi. D’une part la demande intérieure est encore insuffisante pour remplacer les exportations vers le reste du monde. Plus de 600 millions de chinois (40% de la population) dispose de moins de 125 dollars de revenu mensuel. D’autre part la technologie chinoise est encore dépendante des produits occidentaux dans de nombreux domaines.

L’interdépendance entre les économies, qui était une chance pour la Chine jusqu’à récemment, devient un risque. Les restrictions américaines d’achats chinois de technologies sensibles a fait son effet, et les équipementiers chinois (notamment ZTE, gros équipementier chinois en télécommunications) ont souffert. Pékin a mis une sourdine à son plan « Made in China 2025 », qui ne faisait qu’exciter Washington, mais continue d’investir massivement dans les nouvelles technologies et a publié discrètement le 10 Mars (en chinois seulement) un plan d’amélioration de la qualité dans tous les secteurs. Son but reste de devenir leader dans certains domaines et d’imposer ses normes au reste de la planète. Beaucoup doutent de ses possibilités de réussite, et ses concurrents feront tout pour l’en empêcher, mais pour l’instant le pays a les moyens de sa politique. L’agence Bloomberg évalue à 1400 milliards de dollars les investissements chinois dans les nouvelles technologies d’ici à 2025.

Une autre zone géographique est importante pour nous dans cette perspective, c’est celle des pays de l’Est européen. Main d’œuvre bon marché et solide base industrielle, cette zone est déjà la « petite Chine » de l’Europe. La part de l’industrie dans le PIB est de 23% en République Tchèque, 20% en Slovaquie et en Roumanie, 19% en Hongrie, 17% en Pologne. Elle n’est que de 10% en France. De 2002 à 2018, la quantité de voitures fabriquées dans ces pays est passée de 1,2 millions à 3,3 millions. Les coûts horaires sont bas, comme indiqué plus haut. D’autre part, les coûts de transport et de logistique sont plus bas qu’en Asie. Ces pays se verraient donc volontiers les gagnants d’un retour des usines d’Asie vers l’Europe. Encore faut-il savoir quels produits seraient concernés. L’automobile y est déjà fabriquée. Pour la pharmacie et l’électronique ces petits pays peuvent difficilement rivaliser avec la Chine et ses centres de production géants. Le succès de leur volonté de récupération ne peut donc passer que par une volonté commune de l’Europe. Les pays est-européens poussent en ce sens, notamment pour de grands projets. C’est ainsi que la Pologne s’est associée aux pays membres de l’Alliance Européenne des batteries. Mais les pays de l’Est européen n’auront peut-être plus pour aller dans ce sens une oreille aussi compatissante que lors de la migration de l’industrie automobile. Les accrochages sont fréquents entre la France et la Pologne, qui ne tolère aucune remise en cause des libertés de circulation, et assume bas coûts de main d’œuvre et normes sociales amoindries comme des avantages compétitifs conformes aux traités. C’est dire qu’il y aura des affrontements entre pays européens, chacun cherchant à attirer chez lui les nouveaux emplois de relocalisation.

Après cette longue analyse de la situation nous pouvons nous demander ce qu’il conviendrait de faire.

D’abord il faut insister sur le fait que l’Etat ne doit pas avoir peur d’investir pour orienter l’économie dans la direction qu’il juge souhaitable. Certes le sauvetage des emplois a déjà coûté très cher aux finances publiques(6) , et on s’attend en 2020 à un déficit public supérieur à 11%. Mais rien ne serait plus nuisible que de restreindre les dépenses pour cette raison. Après la crise de 2008 la peur de l’endettement, attisée par la situation grecque, et l’austérité qui a suivi ont plongé la zone euro dans une quasi récession qui a perduré jusqu’à aujourd’hui. L’Etat doit donc impulser l’économie sans faiblir jusqu’à ce qu’elle puisse se passer de lui. Ceci implique évidemment que le gouvernement trouve de quoi continuer de dépenser. Nous reviendrons là-dessus.

Ensuite, il faut discuter de la position de la Pologne, selon laquelle sa politique de bas salaires et de faibles droits sociaux est justifiée pour certains pays. Elle peut, d’après elle, profiter en même temps d’une libre circulation des biens et en grande partie des travailleurs. Pour elle cet avantage comparatif doit être accepté par ses partenaires européens au nom de la solidarité européenne. Cette opinion est partagée par les pays de l’est-européen. La France critique cette position, notamment sur les droits sociaux, mais nous voudrions aller plus loin. La solidarité entre pays européens doit jouer, évidemment. Mais cela dépend du sujet. Sur le plan du chômage, il n’y a pas actuellement de pays « riches » en Europe. Sauf l’Allemagne et l’Angleterre, tous les grands pays européens avaient déjà avant la crise des taux de chômage officiels au-dessus de 8%. De plus, nous savons qu’il faut se méfier de ces taux de chômage, qui excluent de ces statistiques de nombreux travailleurs potentiels(7) . La situation française, que nous connaissons mieux, nous montre que nombre de ces candidats travailleurs ne sont pas comptés (formation, préretraite, découragés,…). A tout ceci s’ajoutent actuellement les chômeurs partiels, qui sont plusieurs millions en France et dans d’autres pays, y compris en Allemagne. C’est dire que les pays européens plus pauvres, Pologne en tête, seraient actuellement malvenus de demander aux autres pays des sacrifices sur l’emploi pour améliorer le leur. Quand nous serons proches du plein emploi, nous pourrons accepter du dumping social de nos partenaires, mais pas actuellement.

Il serait donc juste que soient acceptés aux frontières intérieures de l’UE des « droits compensateurs », comme il a pu en exister dans le passé. Rappelons qu’en 1971 on avait institué aux frontières intérieures de l’UE, pour les produits agricoles, des « montants compensateurs monétaires (MCM) », qui avaient pour but de gommer les différences de niveau des monnaies.

Mais avant d’aller plus loin sur ce sujet, nous devons rappeler qu’historiquement aucun pays n’a réussi à créer une industrie compétitive face à une concurrence existante, sans une aide transitoire du gouvernement. Cette aide pouvait être des barrières tarifaires ou des subventions à la production, ou encore une monnaie volontairement sous-évaluée. Ce pouvait être aussi un mélange de ces trois moyens(8) . Nous pensons donc que si les relocalisations doivent faire face à une concurrence européenne et mondiale, et si le gouvernement français ne trouve pas des moyens d’aider les entreprises, celles-ci ne pourront pas ou ne voudront pas le faire seules.

Or la création de droits compensateurs aux frontières, dont nous avons expliqué qu’elle est juste, n’a pas beaucoup de chances d’être acceptée par nos partenaires européens et encore moins par nos partenaires des autres parties du monde. En effet pour l’Europe les autres pays vont défendre le principe de la libre circulation et la solidarité européenne, comme le fait la Pologne, et la création de droits aux frontières apparaîtra comme une négation d’un des piliers de l’Europe, son marché intérieur. Pour les pays hors Europe, il s’agira de négociations longues et difficiles car chacun défendra son pré carré.

Alors, si comme il faut le craindre, on ne peut espérer de l’aide, ni de l’Europe, ni de nos autres partenaires, est-ce l’impasse ?

Nous pouvons proposer des solutions, plus ou moins difficiles à mettre en œuvre et plus ou moins violentes vis-à-vis de l’Europe et du monde.

La plus brutale est la sortie de l’Europe, avec renaissance d’une monnaie nationale et de droits de douanes aux frontières sur les secteurs à protéger. Nous avons traité ce problème sur ce site(9) , c’était en 2017, donc les choses seraient aujourd’hui à la fois plus facile, car la BCE a continué d’acheter de la dette française, et plus difficile pour la décision, car les institutions européennes semblent évoluer dans un sens plus favorable aux pays en difficulté et de toute manière les français ne sont pas prêts à quitter l’Europe.

Si la France ne quitte pas l’Europe, et qu’elle n’arrive à obtenir dans un délai raisonnable ni les « droits compensateurs » aux frontières intérieures, ni les droits de douane aux frontières extérieures, étant donné qu’elle ne peut espérer à coup sûr une baisse de l’euro, il ne reste dans les moyens disponibles que les subventions à la production.

Il faudrait donc trouver des moyens financiers suffisants, à un moment où continuer de s’endetter peut paraître problématique. Qui plus est, il est possible que les gouvernements européens, avec en tête les plus rigoristes, prennent peur comme en 2010 de l’ampleur des dettes et mettent un frein à cet endettement.

Le seul moyen de financement qui ne soit pas de la dette et qui soit compatible avec les traités est le TCC (Tax Credit Certificate), que nous avons proposé en 2015 au moment de l’affaire grecque. Nous expliquons sur ce site comment il a été inventé, ainsi que ses avantages et ses inconvénients(10) . Ses avantages sont sa compatibilité avec les traités (ce n’est pas une dette), et sa valeur certaine (crédit de taxes). Son inconvénient est qu’il faut assurer sa circulation, autrement dit, il faut qu’il finance effectivement des transactions, c’est-à-dire qu’il assure une certaine fonction monétaire, sinon le cadeau des taxes n’est pas suffisamment compensé. Dans notre cas cela semble réalisé en grande partie car il sera donné en paiement à des entreprises et celles-ci chercheront à le mobiliser, soit en le donnant elles-mêmes en paiement, soit en le vendant à une banque. Le gouvernement fera en sorte que ce moyen de paiement soit accepté par le plus grand nombre possible d’agents et il faudra déterminer en fonction des premiers résultats s’il faut forcer sa circulation (en pénalisant sa thésaurisation).

Cette manière de subventionner certaines industries est évidemment valable quelle que soit la concurrence (européenne ou non). En conclusion de l’exposition de ce moyen de paiement, nous répétons qu’il faut avoir un moyen de financement sinon les relocalisations ne pourront pas se faire. Les TCC sont un moyen, certes un peu compliqué, et nous sommes prêts à examiner tout autre moyen.

Si nous supposons donc que le gouvernement obtient les moyens de soutenir efficacement les relocalisations décidées, il ne reste plus qu’à se mettre au travail et à planifier quels biens nous souhaitons fabriquer sur notre sol, en fonction de notre potentiel de compétences et de moyens techniques. Cette planification devra être impulsée vigoureusement par l’Etat, en dépit des bâtons que ne manqueront pas de lui mettre dans les roues quelques multinationales mal intentionnées.

Les difficultés techniques et politiques s’annoncent nombreuses, mais au moins le but paraîtra crédible.

 



(1) Cette loi des avantages comparatifs sert souvent d’étendard aux partisans du libre-échange. Nous avons montré sur ce site (voir l’article ici) qu’elle a de nombreuses limitations. Notamment les salaires monétaires (niveaux des salaires et cours des monnaies) pèsent plus lourd que les différences de productivité.

(2) Bloc-Note Eco N°115 de la Banque de France

(3) Julien Buissou « Une nouvelle ère du protectionnisme se profile » Le Monde 7 Juin 2020

(4) Dans le même article, Julien Buissou cite ce chiffre à partir d’une étude de 2014 de la Saïd Business School de l’Université d’Oxford.

(5) Ce rapport sur les causes industrielles des pénuries de médicaments, encore confidentiel, est cité par C.Aeberhardt et C. Hecketsweiler « Le difficile retour au pays de l’industrie pharmaceutique », Le Monde 4 Juin 2020.

(6) Les déficits sociaux, qui comprennent celui de la Sécurité Sociale (cotisations pour les nouveaux chômeurs, même partiels) et de l’assurance chômage (plus de cotisations, augmentation du nombre de chômeurs, et participation aux frais de chômage partiel) pourraient monter à 78 Milliards en 2020 soit plus de 3% du PIB à eux seuls, voir les nouvelles d’actualité sur ce site.

(7) Voir sur ce site « Où est passée l’inflation? Pourquoi il faut changer la mesure du chômage »

(8) Voir en particulier sur ce site « Comment l’Angleterre est devenue au 19ème siècle la plus puissante des nations » et « Comment le Japon est devenu un géant économique »

(9) Voir sur ce site « Sortir de l’euro est-il déraisonnable ? »

(10) Voir « Sortir du piège de l’euro. »

Le nouveau « QE » de la BCE

Après la FED, la BCE a annoncé Jeudi 12 Mars un plan d’injection de liquidités par achat de titres de 750 milliards d’euros d’ici la fin de 2020, ce qui est du même ordre de grandeur que les montants mensuels injectés par Mario Draghi en 2016 (60 milliards d’euros par mois).

L’enjeu est une fois de plus de sauver la zone euro. L’Italie était en première ligne avec des taux d’intérêt en hausse, qui atteignaient 3% et menaçaient de s’envoler, au moment où elle va devoir emprunter pour relancer son économie sinistrée par le coronavirus !

La BCE frappe fort car il faut ajouter au montant ci-dessus les 120 milliards annoncés la semaine d’avant et les 20 milliards par mois légués par Mario Draghi et qui courent encore. La BCE a aussi indiqué ne plus tenir compte de la limite auparavant appliquée de ne pas posséder plus de 33% de la dette d’un pays.

Cette opération aura certainement un effet politique, celui de rassurer les marchés. En effet, dès l’annonce les bourses ont remonté, car les achats de titre vont fournir encore plus de liquidités aux investisseurs et les prix des titres des états vont remonter. Les taux d’intérêt vont baisser. Dès le lendemain de l’annonce, les taux italiens sont retombés à 1,5%.

Mais en ce qui concerne l’effet sur l’économie réelle, nous avons examiné ce problème il y a quelques années pour le précédent QE de la BCE et avions conclu qu’il ne pouvait avoir d’effet en lui-même si les gouvernements ne profitaient pas des taux bas pour relancer l’économie en s’endettant. Christine Lagarde est consciente du problème, qui a maintes fois exhorté l’Allemagne à être moins bloquée sur ce sujet. Peut-être la situation catastrophique dans ce pays comme dans d’autres pays européens feront enfin bouger les esprits.

Source : Eric Albert « Plan d’urgence de la BCE pour rassurer les marchés », Le Monde 20/03/2020 et Gabriel Galand « Pourquoi le QE de la BCE ne marche pas » , Site Chômage-et-Monnaie, 17/01/2016

L’indépendance des banques centrales en question



L’indépendance des banques centrales en question

 

La crise de 2008 a mis fin à 30 ans de règne incontesté des banques centrales indépendantes. Pendant la Grande Inflation des années 1970, la principale préoccupation économique des responsables était une inflation élevée et volatile. C’est alors que s’est répandue l’idée que la politique monétaire devait être axée exclusivement sur la maîtrise des prix, que la crédibilité de cette politique était essentielle pour qu’elle réussisse, et qu’elle serait mieux assurée par une banque centrale indépendante.

Paul Volker, patron de la Fed, banque centrale largement indépendante, monta les taux d’intérêt en 1981 à 20%, et vint à bout de l’inflation au prix d’une lourde récession, qui affecta non seulement les Etats-Unis mais le monde entier(1) . La leçon de cette période est que la banque centrale n’a réussi sa mission qu’avec des moyens très dommageables pour les populations concernées directement ou indirectement. Mais ce qui a été retenu par les analystes influents, c’est que la banque centrale indépendante pouvait vaincre l’inflation.

Par la suite et pendant plus de 20 ans se produisit ce qu’on a appelé « la Grande Modération », une variation faible de la croissance, de l’inflation et des taux d’intérêt. On a attribué cette situation à l’action de la Fed du début des années 1980. Plus largement, l’idée s’est répandue que l’indépendance des banques centrales était nécessaire pour réguler ainsi l’économie sans heurts et notamment sans inflation(2) .

Après la crise de 2008 les choses se sont compliquées. D’un côté les banques centrales sont apparues comme ayant, par leur prompte réaction, sauvé le monde d’une crise profonde(3) . D’un autre côté le paysage a changé et leurs repères habituels ont semblé s’évanouir.

Depuis 10 ans les banques centrales s’évertuent à sortir l’économie de la croissance anémique où elle est, sans grand succès. Les liquidités injectées en grande quantité par des taux très faibles et des salves successives de « quantitative easings » n’ont pas réussi à augmenter les crédits aux entreprises ou aux ménages.

D’autre part le retour de la croissance a bien fait baisser le chômage(4) , mais l’inflation n’est pas repartie comme le prétend la théorie de la « Courbe de Phillips ». Même si la croissance est faible, la figure ci-dessous montre que la corrélation entre croissance et inflation ne semble pas exister. Qui plus est en 2015 la déflation menace.

 

 

Enfin la montée des endettements des Etats après la crise n’a pas provoqué une hausse des taux d’intérêt, comme le prévoit la théorie néo-classique.

Ce manque de repères fait que les politiques des banques centrales sont moins assurées et donc moins lisibles. En Décembre 2015 la Fed a annoncé la fin des mesures « exceptionnelles » et une remontée progressive des taux. La BCE la suit fin 2018 et annonce des hausses de taux pour 2019. Mais l’optimisme général est freiné par les ralentissements chinois et allemands, par la guerre commerciale sino-américaine et par le recul des bourses. Le 30 Janvier 2019, la FED interrompt ses hausses de taux, et le 7 Mars, la BCE renonce aux hausses prévues.

Ce manque de réussite et même de repères identifiables incite à se poser des questions. D’où vient cette notion d’indépendance ? En fait cette idée est fondée du point de vue théorique sur une branche de l’économie néo-classique qui met en avant des croyances idéologiques très particulières. Il s‘agit du « Nouveau Consensus Monétaire(5) ».

On y affirme en particulier qu’ « une politique monétaire qui vise l’inflation apporte la meilleure contribution à la stabilisation de la production » et que « La politique monétaire ne devrait donc pas essayer de contrer les fluctuations en matière d’emploi et de production dues aux cycles économiques réels ». Autrement dit, la politique fiscale active ciblant la demande est nuisible, seule est souhaitable une politique de l’offre améliorant l’innovation et la compétitivité. La politique monétaire étant prééminente, et la seule action possible étant la lutte contre l’inflation, l’indépendance est alors la meilleure solution. A la fois la Banque est plus crédible car protégée des influences gouvernementales, et elle ne peut nuire à personne car les effets de sa mission sont limités.

Mais les événements ont grandement lézardé cette cohérence théorique. D’une part la politique monétaire des banques centrales semble inefficace, d’autre part leurs actions ne sont plus complètement neutres vis-à-vis de la société civile. Notamment leurs actions « non conventionnelles » posent de sérieuses questions sur la validité démocratique de leur action. En effet, ces actions d’injection de liquidités en grande quantité et sur de longues périodes ont de fait des effets de redistribution. Par exemple du crédit très bas pour les emprunteurs ou des liquidités envoyées vers les agents financiers et les banques peuvent paraître bénins s’ils sont appliqués sur des périodes courtes et dans le but de lutter contre l’inflation. Mais sur de longues périodes, sans but et sans résultat, on peut estimer que ces largesses favorisent les banques, les spéculateurs et les plus fortunés qui ont un portefeuille financier, et pas du tout l’ensemble de la nation. La hausse du prix des actifs favorise les riches pour les portefeuilles d’actions et pénalise les classes moyennes pour l’immobilier. Toutes ces mesures ne devraient donc pas être du ressort de banques centrales indépendantes, mais d’instances démocratiquement élues.

Il est probable que les problèmes que nous aurons à affronter à l’avenir ne seront plus, comme par le passé, des forces inflationnistes, mais plutôt la déflation, la montée des dettes publiques et privées, le sous-investissement chronique et le réchauffement climatique, sans parler de possibles crises financières. Tous ces problèmes appellent une coordination stratégique entre les politiques monétaires et budgétaires et non plus une indépendance des banques centrales

Si par exemple il était décidé qu’un « QE for the people » ou, autrement dit, de distribuer de la monnaie « par hélicoptère », comme disait M. Friedman, est le meilleur moyen de relancer l’économie, dans ce cas, on ne pourrait éviter de coordonner le gouvernement, qui peut distribuer avec une juste répartition, et la Banque Centrale, qui peut financer cette opération. Dans la zone euro un tel arrangement demanderait en plus de doter la BCE de règles spéciales de répartition.

Dit autrement, il est possible d’imaginer une organisation qui permette l’usage de la planche à billets en la protégeant des tentations gouvernementales de dépenses purement électoralistes.

En conclusion, les arguments pour au minimum fortement atténuer l’indépendance des banques centrales sont de plus en plus nombreux et de plus en plus forts.

 



[1] Certains pays (par exemple le Mexique) qui avaient emprunté à taux variable, ne pouvant plus faire face aux échéances, furent forcés par le FMI d’imposer une austérité sévère.

[2] Il n’est pas du tout certain que cette absence d’inflation soit due à l’action des banques centrales, car d’autres facteurs ont joué pendant cette période dans le sens d’une modération de l’inflation principalement le bas coût du pétrole et la mondialisation des échanges.

[3] En réalité, les banques centrales se sont adaptées au fur et à mesure du développement de la crise, en réussissant à satisfaire les besoins en liquidités des banques secondaires chaque fois que le marché interbancaire flanchait et ne parvenait plus à assurer cette fonction.

[4] Le chômage a baissé dans ses indicateurs officiels au moins, même si les taux d’activité n’ont pas toujours suivi (voir sur ce site « Où est passée l’inflation… » )

[5] Ce consensus a été décrit dans M. Goodfriend, « How the World Achieved Consensus on Monetary Policy » Jounal of Economic Perspectives, Automne 2007

Faut-il approuver le protectionnisme de D.Trump ?

 

 

 

La campagne du nouveau président des Etats-Unis ainsi que ses premiers actes ont montré que sa politique commerciale veut se démarquer notablement des préceptes libre-échangistes qui régnaient sans partage sur le monde depuis les années 1980.

Nous avons trop souvent sur ce site pourfendu le libre-échange(1) pour ne pas prendre part au débat qui se développe suite à ces événements(2) . Il se trouve que, comme on aurait pu s’en douter, la majorité des réactions est hostile au protectionnisme et reste fidèle au libre-échange mondialisé. L’argumentation se situe à deux niveaux : (Lire la suite…)