Le néo-chartalisme ou Théorie Monétaire Moderne (MMT)

 

L’emploi au beau milieu de la crise de 2008 de forts déficits, avec succès, a mis à bas l’opinion répandue de la non-pertinence du volontarisme budgétaire. Ceci a donné un coup de pouce aux théories hétérodoxes, notamment les théories keynésiennes, et l’importance croissante des medias sociaux a permis à ces théories alternatives de se faire entendre. Il en est ainsi du néo-chartalisme, souvent appelé sur ces réseaux MMT (Modern Money Theory). Aux Etats-Unis, les plus grands analystes en ont parlé, en bien ou en mal. Le mouvement qui la soutient a réussi à trouver une certaine résonnance sur internet, il a rallié à lui nombre de postkeynésiens, et il a quelques places fortes universitaires, la plus connue étant l’UMKC (Université du Missouri à Kansas City). Son implantation dans les autres pays est variable. Il est notablement plus développé qu’ailleurs en Italie et en Australie. Cependant, aucun pays n’a pour l’instant mis la théorie en application. Le lecteur va comprendre pourquoi quand il saura de quoi il retourne. Car c’est une véritable révolution des esprits qui serait nécessaire.

Pourquoi se référer au chartalisme, la théorie de Georg Friedrich Knapp[1] ? Parce que, à sa suite et à celle de J.M. Keynes, qui s’y est référé, les néo-chartalistes pensent que c’est l’Etat qui décide ce qui peut servir de monnaie et qui fait appliquer cette décision en rendant son usage obligatoire, notamment pour payer les impôts, amendes, etc…. Le terme de « chartalisme » vient du fait que la possibilité pour les banques de créer de la monnaie est accordée par l’Etat par des « chartes ». Cette théorie rompt avec le métallisme et notamment celle de l’étalon-or, encore en vigueur à l’époque.

Dans la théorie néo-chartaliste, le pays concerné est monétairement « souverain », c’est-à-dire que le gouvernement et sa banque centrale décident conjointement en pleine liberté de tous les aspects de la politique monétaire, y compris les modalités de création monétaire. Les pays de la zone Euro ne sont manifestement pas actuellement dans ce cas.

Pour appliquer la MMT il faut aussi que le pays concerné laisse flotter sa monnaie vis-à-vis des autres pays avec lesquels il commerce.

Il est aussi possible d’appliquer les principes de la théorie, avec la restriction que la banque centrale ne peut pas créditer directement le gouvernement. Celui-ci doit au minimum émettre un titre de dette qui est racheté par la banque centrale, soit directement, soit sur le marché secondaire en fonction de la politique monétaire (« open market »). Ces restrictions existent aujourd’hui aux Etats-Unis et dans la plupart des autres pays développés. En zone Euro il y a interdiction pour les banques centrales nationales, sauf circonstances spéciales, de racheter des titres souverains, donc la MMT ne peut s’y appliquer.

A partir du moment où ces conditions sont réunies, la MMT peut se résumer à quelques principes fondamentaux, que nous allons d’abord énoncer brièvement. Ensuite nous comparerons notre résumé des principes avec les revendications des néo-chartalistes, et nous nous expliquerons sur les différences. Et enfin nous déroulerons les conséquences de nos principes.

 

Premier principe

Le gouvernement est responsable de la régulation de l’économie, c’est-à-dire qu’il doit assurer le plein emploi sans inflation. Pour ce faire, il utilise à la fois la politique budgétaire et la politique monétaire. Ceci est dans la droite ligne du chartalisme qui considère la monnaie comme une chose de l’Etat.

En fait ces deux politiques sont étroitement intégrées. Il faut bien réaliser qu’une telle intégration est absolument contraire aux idées dominantes. Pour celles-ci, l’économie réelle trouve son équilibre indépendamment de la monnaie, qui ne fait qu’exprimer les prix. D’où l’idée que la politique monétaire doit être restreinte à la maîtrise de l’inflation, et qu’il faut confier sa gestion à un organisme indépendant. Aujourd’hui l’indépendance des banques centrales est la règle presque partout[2].

 

Deuxième principe :

L’équation des soldes financiers des secteurs institutionnels est prise en compte dans toutes ses conséquences.

Les lecteurs de ce site ne font pas une découverte, car nous sommes depuis longtemps des défenseurs de l’application de cette équation. Pour les autres, vous pouvez trouver sur ce site une fiche technique sur ce sujet. Cette équation dit simplement que la somme des soldes financiers des secteurs est nulle. Les secteurs, ce sont par exemple le secteur public, le secteur privé et le secteur extérieur. La conséquence la plus importante concernant la MMT est que si le secteur privé est positif (épargnant) et le secteur extérieur également positif (balance commerciale négative), alors le secteur public est forcément négatif (déficit). Dans cette optique, le déficit du secteur public ne peut être vu comme systématiquement nuisible, car sa valeur optimale dépend de la situation du reste de l’économie.

La théorie dominante considère que les déficits budgétaires sont nuisibles et doivent être réduits au minimum parce qu’ils empêchent les emprunteurs privés de placer leur épargne et parce qu’ils font monter les taux d’intérêt (théorie des fonds prêtables).

 

Troisième principe :

Il est fait application de la théorie de la « Finance Fonctionnelle », d’Abba Lerner. Celui-ci a énoncé au début des années 1940 que :

– Si les revenus sont trop faibles, le gouvernement doit dépenser plus (par rapport aux impôts). La présence de chômage est une preuve suffisante de cette situation, donc s’il y a du chômage c’est que le gouvernement ne dépense pas assez ou que les impôts sont trop élevés.

– Si les taux d’intérêt sont trop élevés le gouvernement doit fournir plus de « réserves » aux banques, soit en dépensant plus, soit en rachetant des titres de dette.

Pour lui comme aujourd’hui pour les néo-chartalistes, un gouvernement disposant d’une monnaie souveraine flottante a toute latitude fiscale et monétaire pour conduire l’économie au plein emploi et les taux d’intérêt vers la cible fixée. Abba Lerner a rejeté la doctrine de la « finance saine » qui assimilait la gestion de l’Etat à celle d’un ménage ou d’une entreprise. Pour lui, il n’y a pas de norme de niveau « correct » ou « maximum » pour un déficit de l’Etat autre que celle du niveau de déficit qui permet d’atteindre le plein emploi.

 

Quatrième principe :

Ce principe est celui de l’Etat Employeur en Dernier Ressort. Ceci signifie que selon ce principe, l’Etat doit fournir un emploi à tout citoyen qui n’en trouve pas. La MMT rejette la solution du partage du travail, ainsi que celle du revenu d’existence. Elle préfère garantir un emploi, parce que faire qu’un chômeur produise est meilleur pour lui et pour la nation que de le payer à ne rien faire. De plus, si le salaire versé par l’Etat pour ces emplois « auxiliaires » est bien géré, il peut permettre de contrôler l’inflation, car ces salaires peuvent servir de référence aux autres salaires, et de là, aux autres prix des biens et services. C’est donc une arme contre l’inflation.

La plupart des partisans de la MMT, mais pas tous, soutiennent l’idée du travail garanti. Ce dispositif soulève des problèmes particuliers, nous en parlerons dans un autre article à venir.

Nous avons donc terminé la liste des principes de la MMT. Ceux qui ont déjà entendu parler de cette théorie seront sans doute étonnés que nous en tenions là. Qui plus est, ceux qui la connaissent bien nous reprocheront sans doute de la tronquer, voire de la trahir. Il nous faut donc expliquer pourquoi nous simplifions ainsi la MMT.

D’abord, nous n’avons pas parlé du principe qui est en général mis en premier par les théoriciens, c’est celui des origines de la monnaie. Nous avons expliqué plus haut que pour la MMT c’est l’Etat qui émet la monnaie et qui l’impose. Mais les néo-chartalistes vont plus loin. Ils pensent que ce sont les impôts qui fondent la monnaie. Si les citoyens acceptent la monnaie émise par l’Etat, c’est parce qu’ils en ont besoin pour payer leurs impôts, ceux-ci ne pouvant être payés qu’avec de la monnaie de l’Etat. Ils vont jusqu’à prétendre que les impôts ne peuvent être payés si l’Etat ne fournit pas d’abord la monnaie pour payer à ses concitoyens, en dépensant au moins autant. Ils emploient aussi très couramment des expressions telles que « tax-driven economy » (économie fondée sur les taxes) ou « la monnaie est un crédit de taxe ». Nous ne nous étendrons pas plus sur cet aspect de la MMT, car nous pensons qu’il a un intérêt surtout historique et n’apporte rien aux caractéristiques opérationnelles de la MMT dans nos sociétés d’aujourd’hui.

Les néo-chartalistes parlent aussi souvent de monnaie « verticale » et de monnaie « horizontale ». Ce sont des notions qui ne servent à pas grand-chose sauf à embrouiller les pistes, car leur signification n’est pas toujours la même selon les auteurs.

Ensuite, nous passons sous silence certaines affirmations paradoxales du néo-chartalisme. D’abord, ils affirment vraiment très souvent que les impôts et les emprunts ne financent pas les dépenses du gouvernement, ou encore que « le gouvernement dépense d’abord ». Ces affirmations sont en fait trompeuses, car le Trésor Public, comme tout agent, ne peut payer avec son compte que s’il y a de l’argent dedans. Il doit donc au moins réapprovisionner son compte à la banque centrale, ou obtenir de celle-ci qu’elle le fasse par crédit direct.

Ces déclarations sont facilitées par une disposition presque toujours adoptée par les néo-chartalistes, à savoir la consolidation de la Banque Centrale et du Trésor Public. Outre que cette consolidation n’est pas réalisée aujourd’hui dans les pays du monde réel, elle peut conduire à des formulations hasardeuses. Par exemple un néo-chartaliste bien connu a pu écrire que des déficits permanents sont nécessaires étant donné que le secteur privé veut conserver des réserves. Si on interprète ces réserves du « secteur privé » comme celles des banques sur leur compte à la banque centrale, et si on assimile les paiements de la banque centrale aux banques, quand elle leur paie un actif qu’elle met à son bilan, à des paiements de l’Etat, alors oui. Mais ce n’est pas une conception habituelle du déficit de l’Etat. Si on regarde l’Etat lui-même, nous l’avons dit plus haut, il n’y a aucune règle pour le niveau du déficit, l’optimum de celui-ci dépendant du reste de l’économie.

Ayant expliqué pourquoi certaines déclarations étonnantes des néo-chartalistes doivent être prises avec des pincettes, et pourquoi nous avons voulu réduire la théorie à l’essentiel, nous allons maintenant montrer que les conséquences de ces principes sont tout à fait intéressantes.

Certainement la conséquence la plus importante est qu’un Etat avec une monnaie souveraine ne peut pas faire faillite. Qui plus est, contrairement aux autres agents, en fonction des circonstances, l’Etat doit être en déficit pour le bien de tous. Il peut donc dépenser autant qu’il veut, sauf contraintes auto-imposées par les lois.

Cette capacité du gouvernement de dépenser autant qu’il le souhaite est certainement un aspect frappant de la MMT et en tout cas ce qui effraie le plus un économiste orthodoxe. Cette possibilité de dépenser sans compter est aussi ce qui permet de brocarder fréquemment la MMT et de la présenter comme une théorie qui mène à la catastrophe. Disons donc quelques mots là-dessus.

Certes, le gouvernement peut toujours dépenser pour réaliser un projet quel qu’il soit et n’a pas de contrainte financière réelle. Mais ceci ne veut pas dire qu’il doit toujours dépenser. R. Wray fait un long développement là-dessus[3]. Il liste les raisons qui peuvent empêcher de financer un projet, ou de le financer complètement :

– Dépenser trop peut être inflationniste,

– Dépenser trop peut faire baisser le taux de change de la devise nationale,

– Trop de dépenses par le gouvernement peuvent accaparer trop de ressources utiles au secteur privé,

– Le gouvernement ne peut pas faire n’importe quoi (incitations perverses)

– Le budget, qui limite les dépenses, est un moyen de gestion et d’évaluation des projets.

En fait, on peut résumer tout ça en disant que le gouvernement doit respecter en permanence « l’intérêt général » et toujours réaliser le « bien commun ». Mais on peut tout de même séparer d’une part les objections « techniques », celles qui énoncent qu’un projet doit être « optimisé » pour ne pas gaspiller des ressources inutilement ou à mauvais escient, et d’autre part celles qui disent qu’une dépense excessive peut mettre en péril l’équilibre économique, le danger le plus évident étant le risque d’inflation. Qu’en est-il exactement ? Comment le gouvernement sait-il quand il faut s’arrêter de dépenser ? Les auteurs néo-chartalistes disent que si on est au plein emploi et que l’inflation est trop forte, alors il faut dépenser moins ou taxer plus. Là-dessus la théorie manque de recettes ou de recommandations pour un pilotage plus fin.

Car la position des néo-chartalistes sur l’inflation est également originale. D’abord ils attirent l’attention sur le fait qu’il ne faut pas confondre l’inflation, qui est une hausse générale des prix, avec les hausses ou baisses de prix de certains produits, qui reflètent des ajustements de la valeur relative des biens et services en fonction de l’évolution des coûts, ou un goulot d’étranglement particulier.

Ils estiment que l’Etat, en tant qu’acteur majeur de l’économie a le pouvoir de fixer certains prix qui servent alors d’ancre aux autres prix. Un prix important, et très influent est celui du travail. D’où l’idée que les emplois « auxiliaires » fournis par le gouvernement dans le cadre du « Travail Garanti » peuvent jouer ce rôle tant que le plein emploi n’est pas atteint.

Et pour finir sur l’inflation, l’attitude des néo-chartalistes est beaucoup moins frileuse que celle des économistes traditionnels. Un peu d’inflation ne leur paraît pas être un épouvantail. On peut supposer qu’ils pensent pouvoir l’arrêter en augmentant les impôts. D’ailleurs, ils ont tendance à voir les impôts moins comme une ressource que comme un prélèvement régulateur. Augmenter ou baisser les impôts, c’est retirer ou donner du pouvoir d’achat.

En ce qui concerne le système de règlement et de compensation, il faut d’abord dire que les néo-chartalistes sont, comme les postkeynésiens, pour une monnaie « endogène ». C’est-à-dire qu’ils adoptent la monnaie de crédit et son fonctionnement, on peut même dire qu’ils connaissent très bien ce fonctionnement, et pour certains sur le bout des doigts[4].

Ils ne voient donc pas l’utilité d’une organisation monétaire telle que la « monnaie pleine » ou « 100% monnaie », systèmes dans lesquels les banques secondaires ne créent pas de monnaie, car c’est la banque centrale qui régule cette fois-ci en quantité. Plus exactement certains admettent les motivations des partisans de ces systèmes, mais ne croient pas que ces derniers puissent faire fonctionner une économie monétaire décentralisée, avec les millions ou milliards de décisions par jour qui sont nécessaires.

Cette connaissance du fonctionnement du système, appliquée à leur théorie, leur permet d’arriver à certains résultats intéressants :

1. Le déficit du gouvernement ne fait pas monter les taux d’intérêt, comme le prétendent certains économistes orthodoxes, il les fait au contraire descendre, car un tel déficit augmente les réserves des banques en monnaie centrale. Ce résultat avait déjà été établi par des postkeynésiens tels que Joan Robinson.

2. Il n’y a pas d’éviction de l’épargne privée par ce déficit car celui-ci pourrait être financé directement par la banque centrale sans aucune incidence sur l’épargne. Si le gouvernement offre des titres d’emprunt pour mobiliser les réserves des banques générées par le déficit, c’est justement parce que le secteur privé, notamment les banques, est demandeur de titres rémunérateurs. Et il n’y a pas de limite à la création de monnaie par les banques, la banque centrale fournissant toujours les liquidités nécessaires.

3. Si la banque centrale a un objectif de taux d’intérêt, elle doit absorber les réserves excédentaires en proposant des titres. Sauf en zone euro où c’est interdit, les titres préférés des investisseurs sont les titres d’Etat. Si la banque centrale n’achetait pas de titres, le taux d’intérêt à court terme tomberait à zéro.

4. La banque centrale ne peut pas régler la quantité de monnaie. La monnaie bancaire est déterminée par la demande de crédits des agents non financiers. Sur la monnaie centrale l’action de la banque centrale est défensive. Elle achète ou vend des titres pour régler le niveau du taux d’intérêt.

5. Le prétendu multiplicateur monétaire, qui détermine la quantité de monnaie bancaire en fonction de la monnaie centrale, n’existe pas. En fait la causalité est inverse. Les banques accordent du crédit indépendamment de leurs réserves en monnaie centrale, puis elles empruntent ou prêtent la monnaie centrale nécessaire pour ajuster les réserves au niveau voulu par la réglementation des réserves obligatoires ou les demandes de liquidité des agents.

6. Il n’y a pas de plafond de la dette publique. Si le secteur privé ne voulait plus acheter les titres d’emprunt, la banque centrale pourrait toujours les acheter directement. Qui plus est les titres d’emprunt sont émis pour fournir aux banques un actif plus rémunérateur que des réserves sans rémunération, ou avec une rémunération inférieure.

Pour finir sur ce développement des principes, nous allons parler du commerce extérieur vu par les néo-chartalistes. Il est généralement considéré qu’il est souhaitable de développer les exportations pour créer plus de jobs et plus de revenus. Les néo-chartalistes, au contraire, constatent qu’il n’est pas possible que tous les pays soient excédentaires, et considèrent que les exportations n’ont pas d’intérêt particulier par rapport aux ventes domestiques. Un bien produit dans un pays coûte des ressources, donc s’il est exporté la population du pays ne peut le consommer, ou l’utiliser pour d’autres productions si c’est un bien d’investissement. Du point de vue du bien-être de la nation, il n’est donc pas plus avantageux de produire pour l’extérieur. En résumé les néo-chartalistes pensent qu’il faut donner la priorité à la production pour le marché intérieur. La devise nationale étant flottante, il ne peut y avoir de crise de change.

 

Ayant couvert les différents aspects du néo-chartalisme, nous pouvons conclure que c’est une théorie que nous approuvons au plus haut point.

Certes pour l’instant elle semble incompatible avec la suppression de la monnaie bancaire, donc notamment avec les dispositifs du genre « monnaie pleine », que nous avons défendu sur ce site. Il reste donc au néo-chartalisme à prouver soit qu’il peut après adaptation devenir compatible, soit qu’il dispose d’autres moyens de prévenir les crises monétaires du genre de celle de 2008.

On peut aussi déplorer que ses défenseurs organisés, par des déclarations paradoxales, voire même trompeuses, ne facilitent pas la diffusion de la théorie auprès du public éclairé, et que certains poussent leurs convictions à la limite du dogmatisme.

Mais elle défend un volontarisme budgétaire et une collaboration de la banque centrale qui n’existe pas à notre connaissance ailleurs, et qui semble indispensable pour tirer le monde de la mauvaise situation où il est. Et, ce qui ne gâte rien, elle est soutenue par un mouvement qui a une audience non négligeable.

 



(1) Georg Friedrich Knapp est un économiste allemand, qui a publié « Théorie Etatique de la Monnaie » en 1905. Il est fondateur de la théorie monétaire des Chartalistes.

(2) Rien ne dit que cette indépendance des banques centrales durera éternellement, car des voix commencent à s’élever pour la remettre en cause voir sur ce site « L’indépendance des banques centrales en question ».

(3) L. Randall Wray « Modern Money Theory”, 2nd Ed., 2015,Palgrave Macmillan (page 193, section 7.1)

(4) W. Mosler, une figure marquante du néo-chartalisme, est un ancien trader à Wall Street, il est un excellent spécialiste du fonctionnement du système monétaire des Etats-Unis.

La controverse du pouvoir d’achat

 

 

En Octobre dernier, statisticiens, économistes et ministres étaient au diapason. La fin de l’année s’annonçait comme faste pour la hausse du pouvoir d’achat. Celui-ci devait être regonflé par la baisse de la taxe d’habitation et la suppression des cotisations salariales. Après un premier trimestre dans le rouge (-0,5%), on s’attendait à une hausse de 1,7% au 4ème trimestre, et même à une hausse de 1,3% sur l’ensemble de l’année.

(Lire la suite…)

Le prix de l’austérité

 

 

On parle beaucoup des mouvements populistes en ce moment, surtout pour observer que tous les pays européens sont touchés par ces mouvements les uns après les autres[1]. Le terme de « populiste » est plutôt vague, précisons que nous l’employons ici pour désigner les mouvements soutenus par tous ceux qui estiment que les élites politiques ont failli face à la crise et aux dégâts de la mondialisation. Ils fleurissent surtout depuis la crise de 2008. Il y en a de droite et de gauche, qui divergent sur l’immigration, mais tous se retrouvent pour accuser les élites de leur pays ou de Bruxelles de ne pas traiter leurs vrais problèmes. Insistons sur le fait que ces citoyens en colère ne s’expriment pas seulement pour élire des dirigeants extrêmes, mais aussi lors d’autres consultations, par exemple des référendums. Le référendum sur le Brexit en est un bon exemple et nous y reviendrons.

(Lire la suite…)

Les aides sociales sont-elles trop élevées en France ?

 

Le 13 Juin, E. Macron a fait fuiter une confidence que lui-même aurait faite à ses conseillers la veille, et dont le texte s’est répandu comme une traînée de poudre : « On met un pognon de dingue dans les minimas sociaux et les gens ne s’en sortent pas. Les gens pauvres restent pauvres, ceux qui tombent pauvres restent pauvres. On doit avoir un truc qui permet aux gens de s’en sortir ».

(Lire la suite…)

Le Protectionnisme en Débat

 

C’est la première fois depuis longtemps qu’on parle de protectionnisme sans le vouer complètement aux gémonies. Cette situation est aujourd’hui possible parce qu’un président des Etats-Unis s’avise soudain que la liberté de circulation des biens services, et capitaux nuit aux intérêts fondamentaux de son pays.

A-t-il raison ? Le présent papier vise à démontrer qu’il a raison sur le fond[1] mais que sa manière de procéder est discutable et probablement inefficace.

D’abord, D. Trump a raison de s’inquiéter de sa balance commerciale des biens. Celle-ci est déficitaire dans presque tous les secteurs. Au total, le déficit est de – 750 G$ (milliards de $, chiffres 2016), soit environ 4% du PIB, ce qui est encore supportable pour les Etats-Unis. Pour tout autre pays ce serait déjà très gros, et suivant ses autres forces et faiblesses il pourrait être sanctionné par une baisse tendancielle de sa monnaie, voire par une crise de change.

Les principaux secteurs qui participent à ce déficit sont (chiffres 2011)

 

Matières premières naturelles

0,22

Textiles and articles en textile

0,10

Métaux, articles métalliques, machines

0,09

Equipements électriques et optiques

0,36

Equipements de transport

0,12

TOTAL

0,89

 

Ces 5 grands secteurs expliquent environ 90% du déficit total des biens. Le reste est éparpillé dans les autres secteurs.

Ce déficit n’est pas nouveau. Le graphique ci-dessous donne l’évolution depuis 1995. Il donne aussi l’impression d’une chute continue.

 

 

L’aggravation spectaculaire au moment de la crise a été effacée mais la tendance baissière a repris à partir de 2012

Ce qu’on sait moins, c’est que la balance des services est bénéficiaire, de 220 milliards de dollars, principalement dans les activités de commerce et les services financiers. Ce bénéfice atténue le déficit de la balance des biens.

Il ne fait cependant pas de doute que cette importation à grande échelle de biens fabriqués à l’étranger prive les Etats-Unis de nombreux emplois. Dans un document précédent[2] nous avions recherché les études crédibles sur le sujet et conclu à une perte d’emplois pour les Etats-Unis de 4 à 5 millions pour la seule Chine et un total de pertes d’emplois approchant les 10 millions, pour une population active de 150 millions environ. Certes, les Etats-Unis ne pourraient rapidement fabriquer tous ces biens à la place de leurs fournisseurs actuels, mais sur une période raisonnable ils pourraient reprendre de nombreux marchés. Il est par exemple établi que dans les années 1970 les Asiatiques (les Japonais à l’époque) ont évincé les sociétés américaines du marché de l’électronique grand public en cassant les prix. Sur ces marchés les américains auraient certainement les compétences nécessaires pour se battre contre cette concurrence abusive si on les aidait par une protection suffisante. Rappelons que le protectionnisme bien compris n’est pas le fait de faire survivre de manière indue une rente de situation ou des inefficacités chronique mais de corriger les déséquilibres du commerce international.

Du point de vue des USA, D.Trump a donc raison de tenter de stopper cette saignée grandissante.

Ajoutons que les principaux pays qui contribuent à ce déficit des biens sont (chiffres 2011) par ordre d’importance la Chine (19,5%), le Mexique (5,2%), le Japon (4,8%), l’Allemagne (3%) et la Corée (2,4%) Ces 5 pays expliquent donc presque 40% du déficit commercial. On comprend donc aussi pourquoi D.Trump cible souvent ces pays comme la cause de ses problèmes commerciaux.

Certains prétendent que les américains sont responsables de ce qui leur arrive parce qu’ils consomment trop. Nous ne comprenons pas cet argument. Il serait valable si aux USA les investissements étaient défaillants. Mais ce n’est pas le cas. Le tableau ci-dessous montre la décomposition du PIB en 2015 pour l’UE et pour les USA. On constate des montants d’investissements comparables. Les consommations privées sont certes supérieures de 8 points aux USA, mais les consommations publiques sont inférieures presque du même montant.

 

 

UE25

USA

Conso finale

0,59

0,67

conso adm

0,21

0,14

Invest.

0,20

0,19

PIB

1,00

1,00

 

En résumé, on peut donc parfaitement comprendre que D. Trump veuille aller dans le sens d’un rééquilibrage de ces balances commerciales. Mais la manière dont il essaie d’inverser la tendance n’est pas selon nous la meilleure. Schématiquement, il privilégie les méthodes bilatérales au détriment de régulations multilatérales. Qui plus est, il ne cherche pas à ficeler soigneusement un accord bilatéral, mais à établir un rapport de force. Il commence par annoncer des droits de douanes importants sur l’importation de certains produits. Cette méthode a plusieurs inconvénients.

D’abord, les partenaires ne sont pas nés de la dernière pluie. Chacun avec leurs méthodes, ils peuvent répondre à ces attaques frontales. Les Européens préparent des contre-mesures en forme de taxes sur des produits américains, et déclenchent une impressionnante action diplomatique avec des pressions dans différents domaines. Les Chinois sont plus subtils. Ils préparent aussi des taxes relativement modestes sur des produits agricoles américains, mais ils répondent plutôt à l’accusation de pillage du savoir-faire en annonçant une levée en 5 ans des restrictions aux investissements dans le domaine automobile. Fin 2018 les Occidentaux pourront créer en Chine des usines de voitures électriques sans devoir s’allier avec une compagnie chinoise à 50-50 (c’était obligatoire depuis 1984). Cette autorisation sera étendue en 2020 à tous les véhicules commerciaux et en 2022 aux voitures particulières. Ils peuvent aujourd’hui lever ces restrictions parce que le temps a passé. Beaucoup de sociétés occidentales se sont coulées avec succès dans le moule imposé. Par exemple Volkswagen fait aujourd’hui 40% de son chiffre d’affaire en Chine, et 50% de ses bénéfices. Même après disparition du carcan, les constructeurs automobiles ne seront sans doute pas enclins à se séparer de partenaires si profitables.

Dans le domaine des véhicules électriques, les choses sont loin d’être aussi établies. Pékin prend le risque de changer de méthode parce que la Chine est leader mondial dans les batteries, et parce que le gouvernement veut attirer encore plus d’investisseurs pour faire de la Chine le centre mondial de production de ces véhicules. Il juge que la méthode du partenariat obligé a fait son temps car les partenaires publics s’endorment et sont dominés par des étrangers. Il s’appuiera donc, en plus des sociétés étrangères, sur les sociétés privées chinoises qui sont sorties du lot. Ainsi, la réponse aux attaques de D. Trump est l’occasion d’accélérer la restructuration du secteur automobile chinois.

Si le conflit perdure, il y a fort à parier que les Chinois calmeront les américains en leur faisant une grosse commande de Boeing ou d’autres produits, qui arrangeront la balance commerciale à court terme (et satisferont donc D. Trump pour sa réélection), mais le problème à long terme ne sera pas du tout réglé. Ceci d’autant plus que la Chine continue d’avoir une monnaie sous-évaluée[3].

Pour le régler vraiment, il faudrait une approche multilatérale, soit à l’intérieur de l’OMC, soit par une conférence spéciale. Les solutions à étudier sont nombreuses. La plus radicale est celle de la monnaie mondiale qui serait la seule à être utilisée pour les échanges internationaux, et serait gérée par une chambre de compensation mondiale chargée d’appliquer les règles établies en commun. Nous avons présenté en détail cette solution, à l’origine imaginée par Paul Davidson en 1994[4]. Ce système est également évoqué dans notre description de la Monnaie Commune[5], qui s’en inspire. Dans ces systèmes, les balances excédentaires sont interdites, donc punies. Pas d’excédents, pas de déficits.

Malheureusement, il ne faut pas se faire d’illusions. Le monde est très loin d’être prêt à de tels accords, en particulier les pays excédentaires tels la Chine ou l’Allemagne ne sont pas prêts à abandonner l’avantage qu’ils ont acquis.

Un objectif un peu moins ambitieux serait de mettre de l’ordre dans les taux de change, ou au moins de convenir de barrières tarifaires « vertueuses », qui poussent vers l’équilibre des balances commerciales. Nous avons déjà présenté le principe de telles barrières[6], que nous avons appelées « Taxes sur les excédents commerciaux ». Le principe est analogue à celui de la TVA. Un exportateur pourrait compenser ses taxes à l’importation par des droits acquis à l’exportation. Ce mécanisme répond en particulier à l’argument des importations incorporées dans les exportations, dont le renchérissement dégraderait la compétitivité de nos exportations.

En conclusion, il ne manquerait pas de sujets pour convenir de mécanismes multilatéraux de régulation du commerce international, le but étant d’en diminuer les déséquilibres.

Il est dommage que les Européens ne semblent pas prêts à partir en campagne dans ce sens. Il y a une raison culturelle à cela, un attachement au libre-échange confondu à tort avec le multilatéralisme. Plus prosaïquement, il est clair que l’Allemagne ne peut pas mécontenter Volkswagen, et Volkswagen ne veut pas mécontenter la Chine.

Il est également dommage que D. Trump oriente les acteurs vers des comportements plutôt agressifs et nationalistes. Ce faisant il risque de provoquer des guerres commerciales et de dégrader les relations internationales au lieu de favoriser une évolution plus pacifique vers une régulation contractuelle du commerce mondial.

 

 

 

 

 

 



(1) Nous avons déjà parlé du protectionnisme de D. Trump au moment de son élection. Voir « Faut-il approuver le protectionnisme de D.Trump ? » sur ce site. Nous y avions alors refait le procès du libre-échangisme. Ici, nous jugeons plutôt la politique du président américain alors qu’il passe à l’action en attaquant ses partenaires commerciaux.

(2) Document cité plus haut.

(3) En 2017 le taux de change s’établissait à 0,158$ pour 1 Yuan, tandis que le taux de change PPA était de 0,282, soit une sous évaluation de plus de 40% (pour les détails voir « Fiche n°15 : Les parités de pouvoir d’achat (PPA) »

(4) Voir sur ce site « solidarité internationale et système financier » au chapitre VI.

(5) Voir sur ce site « Fiche N° 13 : Une monnaie commune, comment ça marche ? »

(6) Voir sur ce site « Entre libre-échange et protectionnisme classique, quelle bonne mesure ? »

Où est passée l’inflation? Pourquoi il faut changer la mesure du chômage

 

Pendant le siècle qui nous précède, plus précisément depuis la grande inflation allemande des années 1920[1], la pensée économique dominante a considéré l’inflation comme un mal suprême, qu’il faut combattre vigoureusement et en permanence. Mais depuis quelques années, le doute s’insinue dans l’esprit des économistes et dans celui des banquiers centraux, car alors que la reprise économique semble se généraliser dans de nombreux pays développés, l’inflation reste « aux abonnés absents »[2].

Dès les années 1950 un économiste du nom de Phillips a théorisé le lien entre chômage et inflation. D’après lui, lorsque le chômage baisse, les employeurs ont plus de mal à trouver des candidats, ils offrent donc des salaires plus élevés. De leur côté, les salariés sont plus à même de demander des hausses de salaires surtout s’ils sont organisés collectivement en syndicats. Cette hausse des salaires génère une inflation par les coûts.

Phillips a fait des statistiques et quantifié sa relation. Ses travaux ont été depuis cette époque utilisés dans de nombreux modèles de prévision. Pour ces raisons, le lien entre chômage et inflation paraît tout à fait évident à l’économiste moyen. Pour notre part, nous sommes d’accord avec cette théorie, étant entendu que la causalité va de la hausse des salaires vers la hausse des prix.

Or, si on en croit les statistiques, le chômage est actuellement à la baisse dans de nombreux pays. Aux USA par exemple, le nombre des allocataires est tombé à son plus bas niveau depuis 1973. On s’attend à ce qu’il descende jusqu’à 3,5%. Un niveau aussi bas n’a pas été vu depuis 1969.

Cependant à l’époque l’inflation était d’environ 6% alors qu’aujourd’hui les banquiers centraux ont bien du mal à faire monter cette inflation au-dessus de 1,5% ! La corrélation de Phillips semble avoir du plomb dans l’aile…

Mais une autre interprétation est possible. La théorie peut rester valable si les chiffres du chômage sont faux !

Le chômage baisse-t-il autant qu’on le dit ? On nous annonce partout que le plein emploi est de retour. Aux USA, en Grande-Bretagne, en Allemagne et ailleurs, on brandit des taux de chômage tous plus bas les uns que les autres. Mais ne doit-on pas douter de ces chiffres ? Que signifie le taux de chômage lorsque des millions de personnes aux Etats-Unis ont déserté le marché du travail et ont disparu des statistiques ? Que signifie le taux de chômage lorsque le temps partiel qui était l’exception devient la règle de nos jours ? Un emploi même de quelques heures par semaines fait un chômeur de moins dans les statistiques ! Que signifient le taux de chômage et le niveau des salaires lorsque des milliers d’emploi disparaissent des secteurs industriels pour aller dans les secteurs de services, avec des jobs moins qualifiés, moins syndiqués et moins bien payés ?

Tout ceci est également à replacer dans un contexte de taux de croissance beaucoup plus faibles en moyenne que dans le passé et d’une productivité qui stagne également, d’où beaucoup moins de marges de progression pour les salaires.

Mais comment montrer que la situation des salariés n’est pas aussi rose que voudraient nous le faire croire les statistiques du chômage ? Nous allons essayer de le faire, en sortant de la logique des statistiques habituelles. Celles-ci ne comptent comme chômeur que ceux qui cherchent un emploi et n’en ont aucun. Ceux qui ont déserté le marché du travail et ne postulent même plus ne sont pas comptés, pas plus que ceux qui travaillent à temps partiel et voudraient travailler plus.

L’indicateur qui permet de tenir compte de tout cela est le taux d’activité en équivalent plein temps. Il consiste à se demander combien d’heures de travail sont faites au total dans le pays, puis de diviser par toutes les heures qui pourraient être faites si toute la population en âge de travailler travaillait à plein temps.

Une telle manière de faire est assez pessimiste. En effet, il est impossible de faire travailler 100% d’une classe d’âge. Même chez ceux qui ne vont plus à l’école, il y a une fraction incompressible qui ne peut pas ou ne veut pas travailler. Mais on mesure tout de même ainsi l’aptitude d’une société à mettre au travail la population qui en a la possibilité.

Au contraire, les taux d’activité disponibles dans les instituts de statistique consistent à compter un travailleur comme actif dès qu’il travaille une heure. On divise ensuite le nombre de travailleurs ainsi trouvés par la population active. Le travail partiel passe à la trappe.

Ensuite, qu’est-ce que la population active ? La plupart des instituts de statistiques additionnent tout simplement le nombre de travailleurs et le nombre de chômeurs officiels. Les exclus du marché passent à leur tour à la trappe, et le taux d’activité officiel est alors complémentaire du taux de chômage officiel, on n’a donc pas avancé.

Il faut donc que nous fassions nos propres calculs pour trouver un taux d’activité en équivalent plein temps. C’est un peu compliqué et nous avons reporté les calculs en Annexe pour les curieux. Le résumé de la démarche est le suivant. Pour chaque tranche d’âge et chaque tranche de durée de travail effective, les statistiques nous donnent le nombre de personnes concernées. Nous en déduisons la durée moyenne effective de travail hebdomadaire pour cette tranche d’âge. Un premier taux d’emploi est alors obtenu en divisant le nombre de personnes ayant un contrat par le nombre total de personnes dans cette tranche d’âge, puis ce taux est corrigé par le ratio entre la durée hebdomadaire moyenne effective et la durée de la semaine de travail à plein temps. C’est donc une manière de calculer un taux d’emploi en équivalent plein temps, qui comme tous les calculs du même genre sont des approximations. Par ailleurs nous sommes bien conscients qu’un taux d’emploi de 75% par exemple ne signifie pas que 25% de la population de la tranche d’âge concernée serait sans emploi et désirerait en avoir un. De nombreuses personnes n’ont pas la capacité ou la volonté de travailler. Il n’empêche que ce taux mesure la capacité de la société à mobiliser sa population et à en laisser le moins possible en manque d’emploi. De plus, les comparaisons entre pays et les tendances dans le temps sont intéressantes.

Regardons maintenant les statistiques comparées de taux d’emploi et taux de chômage de quelques pays, en commençant par le Danemark, le meilleur élève de la classe, pour montrer ce qu’il est possible de réaliser comme étude avec ce taux d’activité « équivalent plein temps ».

 

Danemark

Nous avons décrit le marché du travail au Danemark dans un précédent article[3]. Dans une première période, celle des années 1993 à 2008, le pays réussit à faire baisser le taux de chômage (voir Figure 1), mais aussi à faire monter le taux d’emploi, déjà assez haut (proche de 70%) jusqu’à plus de75% (76% en 2008).

Cette performance est exceptionnelle. Occuper vraiment les trois quart d’une population nécessite la mobili¬sation de gros moyens humains et financiers. Cette réussite n’a pas résisté à la crise de 2008 et la compétition intense qui s’en est suivie. Le taux est retombé en dessous de 70% (69% en 2015) avec un taux de chômage en hausse (6% en 2015) que bien des pays leur envieraient. Compte tenu du taux élevé d’activité, ce taux de chômage est crédible.

 

 

 

Nous allons maintenant regarder d’autres pays moins méritants.

 

Grande-Bretagne

 

Ce pays est un de ceux qui prétendent avoir un taux de chômage en baisse grâce à leur flexibilité hors pair sur le marché du travail. Ce taux en baisse se voit effectivement sur la figure 2. Malgré la remontée due à la crise de 2008, la tendance générale est à la baisse, et en 2016 il est de 4,8%.

Par contre, le taux d’emploi est remarquablement stable depuis le début des années 1990, à un niveau honorable, entre 65% et 68% suivant les périodes. Il n’y a donc pas de hausse de ce taux d’emploi qui corroborerait la baisse du chômage. Mais comme nous l’avons écrit ailleurs[4], ceci se paie par une grande précarité des travailleurs. Nous pouvons illustrer ce fait que d’après les statistiques de l’OCDE le ratio des emplois à temps partiels au total des emplois est passé sur la même période de 20% à 24%, alors qu’il n’est en France que de 14% aujourd’hui.

On a donc ici un exemple de statistiques du chômage en baisse qui ne sont en fait qu’un trompe-l’œil, le taux d’activité plein temps n’ayant pas corroboré ce mouvement.

.

 

Pays-Bas

Nous avons décrit la situation hollandaise dans le document déjà cité. Le pays s’est lancé dans la flexisécurité à partir de 1996. La Figure 3 montre bien que le taux de chômage officiel décroit à cette époque de la zone 8-9% à 4-5%. De son côté, le taux d’activité croît de 60% environ à 65% environ. Jusque-là les résultats sont plutôt encourageants bien que pas exceptionnels. Mais à partir de 2008, alors que le taux de chômage remonte modérément vers 7%, le taux d’emploi plafonne à 68% puis redescend inéluctablement en dessous de 65% (63% en 2015), ce qui commnence à être un peu bas.

 

Là aussi on sait que la précarité a fini par s’installer. Le temps partiel est une institution aux Pays-Bas. Mais il atteint de nos jours des valeurs énormes. De 1983 à 2015 le ratio des temps partiels aux temps pleins est passé de 23% à 63% ! Que peut signifier dans ce cas un taux de chômage, même s’il paraît plutôt bas ?

 

France

Bien que la France ne fasse pas grand cas de son taux de chômage, nous présentons ses statistiques sur le sujet.

La figure 4 montre que le taux de chômage a sensiblement baissé depuis le début des années 2000, en grande partie par « adaptation » des statistiques, mais le taux d’emploi augmente, principalement grâce à la croissance brutale de 2001-2003 (il semble que ce soit dû au gouvernement Jospin, voir Annexe), puis grâce à tous les gouvernements de droite puis de gauche, qui ont fait grimper l’indicateur lentement mais régulièrement. Hollande se paie même le luxe en fin de période de dépasser légèrement 70%. C’est tout à fait honorable, et nous verrons si Macron fera aussi bien.

 

Conclusion

L’examen des statistiques sur ces quelques pays nous montre qu’ il ne faut plus faire confiance aux taux de chômage officiels, mais rechercher des indicateurs qui prennent mieux en compte le temps partiel et le non-travail plus ou moins subi. Notre « taux d’emploi en équivalent plein temps » en est un. Le journal « Alternatives Economiques » en a présenté un autre en Septembre 2017, le « taux de non-emploi en équivalent temps plein », qui est de même inspiration. Nous espérons que les instituts de statistiques prendront exemple sur ces tentatives pour fabriquer un indicateur du chômage digne du monde économique du 21ème siècle.

Cet examen nous a aussi montré qu’à part le Danemark, les pays « libéraux » ont des progrès à faire, contrairement à ce qu’ils voudraient faire croire avec des statistiques de chômage prétendument en baisse.

On aura aussi sans doute remarqué que nous n’avons rien dit des Etats-Unis. C’est que nous n’avons aucun élément statistique. Alors que pour d’autres statistiques de l’OCDE les USA fournissent des chiffres comme les autres pays et même le plus souvent avec plus de qualité que la moyenne, nous devons constater que sur les variables qui nous permettent de calculer notre taux d’emploi équivalent plein temps, les Etats-Unis ne fournissent pas plus de chiffres que les plus petits pays, c’est-à-dire rien.

D’autres sources semblent indiquer que là-bas les statistiques du chômage sont une véritable plaisanterie. Les obligations des entreprises sont assez légères, et les services chargés de faire les calculs sont forcés de faire force extrapolations et approximations, de sorte que de nombreux spécialistes ne font plus confiance aux statistiques du chômage aux Etats-Unis.

Et enfin nous voudrions revenir au point de départ de cet article et parler de l’inflation, qui semble avoir disparu. En tout cas les fans de la courbe de Phillips peuvent se rassurer. Ce n’est pas la baisse du chômage qui pose problème. Car le vrai ressort du mécanisme de Phillips est le pouvoir des salariés à faire monter les salaires. A son époque, ce pouvoir était réel dès que l’économie était en croissance car le chômage était faible et les salariés puissants. Aujourd’hui, de manière assez répandue dans le monde, comme nous l’avons montré, le taux de chômage réel n’est pas vraiment en baisse comme tout le monde le clame, et en tout cas la précarité et le temps partiel ont affaibli le pouvoir de négociation des salariés. En tout cas, si inflation il devait y avoir de nouveau, il nous semble que les salariés n’en seraient pas responsables.

 

ANNEXE

Nous allons mettre au point notre mesure du taux d’emploi à partir de l’exemple de la France, pays pour lequel nous maitrisons mieux les différentes sources de données disponibles et pouvons mieux les recouper.

L’OCDE donne des statistiques intitulées «  Durée du travail par tranches d’heure ». En fait, il s’agit de statistiques par tranche d’âge et tranches de durée du travail prévue par le contrat. Par exemple pour la France et pour la tranche 20 ans-64 ans, nous avons, en 2015

Tranche

Moy.

Nombre

1 à 19 heures

10

1 225,89

20 à 29 heures

25

2 029,79

30 à 34 heures

32

1 319,31

35 à 39 heures

37

11 755,25

40 heures et plus

41,5

7 949,37

Nombre total

 

24 279,61

Horaire moyen

 

35,84

Les moyennes pour la tranche sont dans la 2ème colonne. Nous les avons fixées arbitrairement et la valeur moyenne des heures hebdomadaires est donc approximative. En particulier la moyenne adoptée pour la tranche « 40 heures et plus » est particulièrement sensible. Elle nous a servi en fait de variable d’ajustement pour ajuster la mesure finale du taux d’emploi.

Ce calcul approximatif donne alors pour cette population de 24 280 000 personnes un horaire hebdomadaire moyen de 35,84 heures. Si nous supposons que l’horaire hebdomadaire à plein temps est de 39 heures, et que la population totale de cette tranche est de 32 657 000 individus, le taux calculé est de

 

 

 L’ensemble des calculs pour la France, sur toutes les années et pour différentes tranches de population, donne les résultats suivants

 

Les 3 séries de la figure 1 sont calculées respectivement sur la population totale, les tranches 15-64 ans, et les tranches 20-59 ans. Sur les années 2003 à 2011, nous disposons d’une étude de l’INSEE qui a calculé le taux d’emploi en équivalent plein temps pour comparer les hommes et les femmes. Le détail du calcul n’est pas donné par l’INSEE, mais on constate que cette étude concorde avec notre calcul pour la tranche 20-59 ans. Ceci n’est pas étonnant car l’INSEE déclare pour cette étude s’intéresser à la population des personnes ayant terminé leurs études. On peut même dire que la validité de notre calcul est plutôt bonne (bien que nous l’ayons un peu ajusté pour coller encore mieux).

Ces concordances nous encouragent aussi à nous intéresser en priorité à la tranche de population 20-59 ans, qui colle le mieux actuellement à la population active.

Sur le graphique on note une stabilité remarquable du taux d’emploi, avec l’exception d’une marche importante en 2002-2003. S’agit-il d’un changement dans la structure des statistiques par l’INSEE, ou d’un effet réel des 35h de Lionel Jospin et Martine Aubry, mesure qui est entrée en vigueur précisément à ce moment ? Nous penchons pour la deuxième hypothèse, car quand on regarde le détail on note une baisse nette du nombre de personnes en contrat de 40 heures et +, une hausse concomitante du nombre de personnes en contrat de 35 à 39 heures, et une hausse globale du nombre de personnes actives.

 

 

 



(1) Il y a toutefois une mauvaise interprétation de la « Grande Inflation » allemande. Celle-ci n’a pas été causée par un usage immodéré de la planche à billets, comme on le répète depuis cette époque, mais par les contraintes extérieures inextricables dans lesquelles on avait enfermé l’Allemagne de l’époque.

(2) Cette formulation est celle de Stéphane Lauer dans Le Monde du 23 Octobre 2017

(3) Voir « E. Macron peut-il réussir sa politique ? » sur ce site

(4) Voir « E. Macron peut-il réussir sa politique ? » sur ce site

Sortir de l’euro est-il déraisonnable ?

 

 

 

Avant-propos : Quand nous avons entrepris ce travail, c’est-à-dire au début de 2017, le sujet de la sortie de l’euro était très présent dans le débat public, parce qu’il figurait dans le programme de Marine Le Pen. De plus, un livre de Patrick Artus « Euro, par ici la sortie » était paru. Tout ceci nous a incités à prendre la plume pour corriger nombre des contre-vérités qui circulaient à ce moment. Cependant, après l’élection de E. Macron et de son programme très pro-euro, ce débat s’est complètement évanoui. Nous avons cependant choisi d’en parler maintenant, parce que le problème ne manquera pas de ressurgir plus tôt qu’on ne pense, comme il est expliqué plus bas, et à ce moment les mêmes questions se poseront. (Lire la suite…)

Pourquoi le QE de la BCE ne marche pas

 

En Janvier 2015, le gouverneur de la BCE Mario Draghi a annoncé le lancement d’une opération de « quantitative easing » (en français « assouplissement quantitatif »). Rappelons qu’une telle opération consiste, pour la banque centrale, à acheter des titres de dette publics ou privés, les incorporant ainsi à son actif de bilan. Elle crée du même coup la monnaie centrale pour payer les banques vendeuses. (Lire la suite…)

Sortir du piège de l’euro


 

Nous ne referons pas le procès de l’euro, nous l’avons fait plusieurs fois sur ce site(1) . Plus prosaïquement, un système monétaire qui oblige plusieurs de ses membres à subir une déflation sévère des revenus pour « retrouver la compétitivité »(2) ne peut être tenue pour un système efficace. C’est pourquoi des économistes pensent qu’il faut revenir aux monnaies nationales. D’autres, dont nous sommes, préconisent une réforme de l’euro-système et son évolution vers une « monnaie commune » coexistant avec les monnaies nationales, ce qui permettrait une coopération monétaire beaucoup plus efficace.

(Lire la suite…)

Grèce : Pourquoi le plan a échoué. Leçons pour l’avenir

 

La Grèce a connu de 1990 à 2000 une croissance similaire à celle des autres pays de l’Union Européenne. A la suite de son entrée dans l’Euro en 2001 et jusqu’en 2007 une bulle de croissance s’est développée, basée principalement sur le prix des actifs. Comme dans d’autres pays, cette bulle n’était pas viable et a éclaté en 2008. La figure 1 montre bien cette divergence des PIB à partir de 2000. Elle montre aussi la chute spectaculaire après 2008, la Grèce revenant en 2013 au niveau de 2000 après une chute d’environ 25% !(1) (Lire la suite…)