Les paradis fiscaux revisités

 

On reparle périodiquement des paradis fiscaux. Si nous en reparlons nous-mêmes une fois de plus, c’est que le sujet refait surface par le biais de la fiscalité. Depuis la crise de 2008, les gouvernements font une chasse accrue à la fraude fiscale, et notamment la fraude des entreprises. La France est au premier rang, et elle pousse à adopter au niveau de l’Europe une loi de taxation des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), plus largement des entreprises qui font des affaires en France et n’y paient que très peu d’impôt. Ne pouvant pour l’instant obtenir cette loi européenne, la France a institué une loi française, qui taxe à hauteur de 3% les opérations de ciblage publicitaire sur Internet pour les entreprises qui font un chiffre d’affaires de plus de 750 millions d’euros au niveau mondial et 25 millions d’euros au niveau français.

Cette initiative a été vivement critiquée par l’administration Trump, qui a dénoncé une atteinte au principe de libre concurrence. Toutefois la France ne prêche pas tout à fait dans le désert et elle espère que son initiative va susciter un mouvement dans ce sens en Europe et ailleurs.

Mais avant de présenter les avancées dans ce domaine, nous allons brosser un tableau actualisé de ce côté « sombre » de l’économie mondiale, et en tout premier lieu rappeler les fondamentaux de la fraude fiscale sur le revenu des entreprises. Pour payer moins d’impôts « en trichant légalement » une entreprise multinationale peut tout d’abord utiliser sa structure existante et « optimiser » les flux entre filiales et leur facturation, c’est-à-dire minimiser certains prix de transfert et en maximiser d’autres. Tant que les filiales sont dans des pays « normaux » cette fraude ne peut pas être trop voyante car l’entreprise peut être contrôlée par le personnel du fisc de ces pays développés. Si le groupe multinational veut aller plus loin, il doit soit installer une filiale soit envoyer des fonds dans un pays dont les lois sont moins strictes et lui permettent un certain camouflage vis-à-vis de son pays d’origine. C’est là que les paradis fiscaux interviennent.

Si par exemple une multinationale installe une filiale en Irlande, ses revenus seront moins taxés, et de plus elle peut minimiser l’assiette en faisant facturer des « investissements » à cette filiale par des entités situées au Luxembourg ou aux îles Caïman. Nous mettons ces investissements dans des guillemets parce qu’ils ne sont pas des investissements au sens commun. Il vaut la peine de lire l’encadré ci-dessous pour bien comprendre les fondements de ce procédé.

Les investissements directs à l’étranger

Les IDE, ou investissements directs à l’étranger (en anglais FDI, Foreign Direct Investments) font partie des postes du compte financier de la balance des paiements. Le compte financier regroupe tous les flux financiers qui entrent et sortent du pays. A part les investissements directs, il y a dans ce poste les « Investissements de Portefeuille » et les « Autres Types d’Investissements ». On remarque que tous les postes du compte financier sont appelés « Investissements », alors que ce sont des flux financiers qui peuvent financer toutes sortes de biens et services, et pas seulement des investissements au sens comptable ordinaire.

Il faut savoir aussi que les investissements de portefeuille sont des mouvements bien identifiables, et assez paradoxalement les « Autres Types d’Investissements » aussi. Il s’agit des avoirs et engagements dans le domaine des prêts et emprunts commerciaux.

Il s’ensuit que c’est le poste des IDE qui abrite tout le reste. C’est une espèce de pot-pourri de toutes les relations financières entre sociétés, et notamment entre filiales d’un même groupe. En tout cas c’est l’usage qu’en font les sociétés concernées. La Banque de France, dans sa description des postes de la balance des paiements, confirme cette interprétation : « Les investissements directs comprennent non seulement la transaction initiale, qui établit la relation entre l’investisseur et l’entreprise investie, mais aussi toutes les transactions ultérieures entre eux et entre les entreprises apparentées (opérations de prêt, flux de trésorerie et, plus généralement, l’ensemble des opérations financières à l’exception des opérations entre établissements de crédit et intermédiaires financiers affiliés) » (voir la Note de Méthodologie de 2015« La Balance des Paiements et la Position Extérieure de la France ».

C’est bien commode pour dissimuler toutes sortes de choses.


Cette manière de transférer des fonds sous forme d’ « investissements » facturés par un paradis fiscal peut être étendue aux filiales dans les pays « normaux » et s’ajoute donc à la manipulation des prix de transfert. C’est pourquoi ce poste de la balance des paiements (les IDE, investissements directs étrangers, ou en anglais FDI) s’est développé d’une manière étonnante, et de nombreux paradis fiscaux se sont spécialisés dans ce type de transfert.

Les IDE représentent 40.000 milliards de dollars, soit environ 50% du PIB mondial. Le Luxembourg (600.000 habitants) reçoit 4 Milliards de dollars d’IDE, soit plus que les Etats-Unis. Ceci revient à 6,6 millions par personne. On se doute bien que tous ces investissements ne financent pas des réalisations matérielles. En fait la plus grande partie est « fantôme ». On entend par là que les fonds sont destinés à une entreprise qui est une coquille vide. Cette entreprise n’a pas d’activité réelle. Elle a une activité de holding, de gestion de financements ou d’actifs immatériels. Le plus souvent le but est de minimiser les taxes globales des entreprises multinationales.

Il est assez difficile de distinguer au niveau des statistiques internationales les investissements véritables des investissements « fantômes ». Des études détaillées sont nécessaires. Une d’elles est sortie récemment au FMI.[1] Il en ressort que la part des investissements « fantômes » dans le total des FDI est proche de 40% et qu’il est en croissance depuis 2008 (voir Figure 1 ci-dessous). Il croît plus rapidement que l’ensemble des FDI, et évidemment aussi plus vite que le PIB mondial.

Une grosse partie des flux de capitaux sert donc à fuir les taxes ou les réglementations jugées trop contraignantes et atterrissent dans des « paradis fiscaux », pays qui gardent un certain secret et appliquent des taxes minimes. Ces « paradis fiscaux » sont connus, et un petit nombre d’entre eux abrite la grosse part des capitaux « fantômes ». Le Luxembourg et les Pays-Bas accueillent à eux deux à peu près la moitié. Si on ajoute Hong Kong, les Iles Vierges, les Bermudes, Singapour, les îles Caïman, la Suisse, l’Irlande et l’île Maurice, ces 10 pays accueillent 85% des investissements fantômes dans le monde. Dans ces pays les tarifs pratiqués pour les services financiers sont très bas, mais l’important volume fait qu’au total les revenus représentent une part non négligeable du PIB de ces pays. Pour les îles Caraïbes par exemple c’est une part prépondérante.

Par exemple en Irlande, l’impôt sur les bénéfices des sociétés a été baissé de 50% dans les années 1980 à 12,5% aujourd’hui. De plus dans ce pays les lois locales sont suffisamment permissives pour permettre des mouvements de capitaux internes et externes nombreux et de types variés. Par exemple on fait un transfert de profits entre deux filiales irlandaises, puis vers une filiale hollandaise (autre paradis fiscal), pour finir typiquement aux Caraïbes.

Il faut aussi insister sur le fait que ces paradis fiscaux se font concurrence, à qui offrira le plus de possibilités de fraude, et poussent les gouvernements des pays d’origine à baisser les taux d’imposition pour minimiser l’incitation à frauder. Il s’ensuit une course à la baisse. En moyenne mondiale le taux d’imposition du bénéfice des sociétés a ainsi baissé de 49% en 1985 à 24% aujourd’hui[2]. Mais ceci n’a pas empêché une forte croissance de l’évasion vers les paradis fiscaux. En 1990 on estimait celle-ci à 5-10% des profits, aujourd’hui 25-30% (chiffres de 2017)[3].

L’étude du FMI chiffre aussi les pertes subies par les gouvernements. Celles-ci sont estimées entre 500 et 600 milliards de dollars par an pour les entreprises, et 200 milliards pour les individus. C’est donc loin d’être négligeable, et ceci explique l’activisme de certains gouvernements pour récupérer cette manne, avec quelques succès. Rappelons qu’à la suite de la loi française dite « GAFA », Google a accepté de payer au fisc français près d’1 milliard d’euros en taxes et amendes pour les années 2011-2016, plutôt que d’encourir un procès et que J. Trudeau, premier ministre sortant a indiqué que s’il était réélu, il taxerait lui aussi les géants du WEB au niveau de 3% dès 2020.

Si on essaie de prendre de la hauteur, il apparaît que c’est le respect de la liberté d’action des filiales d’un groupe, et de la libre concurrence entre elles, qui conduit à taxer chacune suivant sa comptabilité propre. Une autre manière de comptabilisation des profits serait ce qu’on pourrait appeler « une taxe unitaire avec répartition par formule ». Une telle méthode considère une multinationale comme une entité unique, et répartit ses profits géographiquement suivant une formule reflétant l’activité réelle dans chaque pays, cette formule étant une combinaison des ventes, de l’emploi et des actifs matériels. Théoriquement cette méthode ruine le système des paradis fiscaux. En effet, si une multinationale a un bureau de 1 personne aux Bermudes, la méthode ne lui attribuera qu’une part infime du profit, qui, même peu taxé, ne pèsera pas.

Son avantage est qu’elle est plus simple et plus juste que le système actuel. Mais la difficulté est que le choix de la bonne formule est hautement politique. Elle n’a pas été utilisée au niveau international, mais elle l’a été partiellement dans certains pays pour la taxation interne des entreprises multi-régions, lorsque ces régions ne taxent pas au même niveau (Etats aux Etats-Unis et au Canada, cantons en Suisse).

Car la période est plus favorable à des mouvements dans ce sens. Lors de la crise de 2008 les électeurs dans la difficulté ont été furieux de constater qu’il y avait de l’argent pour sauver les banques, et que les multinationales pouvaient s’abstraire des difficultés sans problème grave. Ensuite les « Panama Papers » et les fuites du Luxembourg ont remis le rôle des paradis fiscaux en lumière. Les gouvernements, sous pression renforcée de ces électeurs et des impératifs de réduire les déficits, sont donc plus enclins à agir.

Et il n’est pas nécessaire de changer brutalement de formule. Pour commencer on pourrait obliger les multinationales à publier des données comptables et financières par pays. Ceci permettrait d’avoir des données pour une formule de répartition internationale. Dans plusieurs organisations internationales des mouvements se dessinent pour promouvoir ce type d’avancées progressives, et, depuis quelques années des projets se lancent.

L’OCDE a ainsi lancé deux grands projets. Le premier, lancé en 2014 est le CRS (Common Reporting Standard), qui est un échange automatique d’informations financières. Il a encore de nombreuses échappatoires. Par exemple un possesseur de passeport Luxembourgeois peut demander à être classé résident Luxembourgeois. Egalement, les Etats-Unis collectent les données sur leurs résidants à l’étranger, mais transmettent peu d’informations sur les étrangers résidant chez eux. Mais il y a tout de même des résultats. On estime en Juillet 2019 que des informations sur 47 millions de comptes sont échangées dans 90 pays pour un volume de 5.000 milliards de dollars. On estime aussi que les dépôts bancaires dans les paradis fiscaux ont diminué de 20 à 25%, et que le projet a déclenché des déclarations volontaires pour 95 milliards. C’est un début encourageant.

Le deuxième projet, lancé en 2015 est le BEPS (Base Erosion and Profit Shifting). Il est à destination des multinationales. Pour l’instant le projet a amélioré un peu la transparence, mais n’a pu entamer le consensus international de longue date sur le principe de libre concurrence, fortement soutenu par les multinationales fraudeuses et leurs alliés. Il a donc peu progressé.

Mais depuis le début de 2019, le barrage des opposants commence à se fissurer. En Janvier 2019, l’OCDE a publiquement déclaré au sujet de la taxation des multinationales un besoin de « solution pour aller au-delà du principe de libre concurrence ». En mars 2019, Christine Lagarde, directrice du FMI, a déclaré la méthode actuelle « périmée » et « particulièrement défavorable aux pays à faible revenu ». Elle a appelé à repenser fondamentalement la méthode de mesure des revenus.

La Commission Européenne a également, de son côté, fait un projet de directive visant à harmoniser l’assiette des revenus des entreprises (ACCIS). Mais on ne sait quand cette directive pourra entrer en vigueur.

Toujours au sein de l’OCDE des discussions ont eu lieu sur de possibles formules différentes de la formule actuelle. Les Etats-Unis, en tant que grand pays consommateur, ont reconnu qu’il paraît logique de recentrer les taxes sur les lieux de consommation. D’autres pays émergents, notamment l’Inde, poussent des formules privilégiant les ventes, mais certains pays à bas revenus préfèrent des formules privilégiant les emplois et les actifs matériels. Bien qu’un consensus soit encore loin d’être trouvé sur la bonne formule, toutes ces formules s’écartent de l’orthodoxie de la libre concurrence et permettent d’aller dans le sens d’une répartition plus juste.

En Mai 2019, l’OCDE a publié une « feuille de route » reposant sur deux piliers : le premier est de déterminer où l’impôt doit être payé, sur quelle base, et quelle part est taxée. Le deuxième est de demander aux multinationales de payer un impôt minimum. Ce plan a été considéré par beaucoup comme étant assez radical et inimaginable il y a 5 ans.

Il faut finalement rappeler que l’activité des paradis fiscaux est tolérée par la communauté internationale, et que, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, ce commerce pourrait être facilement éradiqué. Nous l’avons expliqué il y a déjà 15 ans[4]. Rappelons ce que nous avons écrit à cette époque. « … les banques installées dans ces paradis sont des structures techniquement légères, totalement dépendantes pour leurs opérations des systèmes de messagerie (SWIFT), de compensation et de RBTR (Règlement brut en temps réel), tous systèmes aux infrastructures très lourdes qui sont implantés dans les pays du G7. Sans l’accès à ces systèmes, les paradis fiscaux ne peuvent tout simplement pas fonctionner. »

Le problème est que plusieurs paradis fiscaux sont installés au cœur de l’Europe (Luxembourg, Suisse, Irlande) et bien à même de bloquer tout mouvement. Par ailleurs, le prétexte du respect de la libre concurrence est encore très puissant. Mais comme nous l’avons expliqué, l’air du temps a évolué, et par le biais des méthodes de taxation, les gouvernements et certains organismes internationaux font progresser l’idée d’impôts plus justes sur tous les revenus des entreprises et des individus, ce qui finalement devrait saper le commerce des paradis fiscaux.

 

 

 

 



(1) « Hidden Corners of the Global Economy » Finance and Development Magazine Septembre 2019, ce numéro contient plusieurs articles sur le sujet dont “Tackling Tax Heavens” et “The Rise of Phantom Investments”

(2) Chiffres dans l’étude du FMI citée plus haut

(3) Chiffres dans l’étude du FMI citée plus haut

(4) « Sur ce site « Transparence et paradis fiscaux »

Le Protectionnisme en Débat

 

C’est la première fois depuis longtemps qu’on parle de protectionnisme sans le vouer complètement aux gémonies. Cette situation est aujourd’hui possible parce qu’un président des Etats-Unis s’avise soudain que la liberté de circulation des biens services, et capitaux nuit aux intérêts fondamentaux de son pays.

A-t-il raison ? Le présent papier vise à démontrer qu’il a raison sur le fond[1] mais que sa manière de procéder est discutable et probablement inefficace.

D’abord, D. Trump a raison de s’inquiéter de sa balance commerciale des biens. Celle-ci est déficitaire dans presque tous les secteurs. Au total, le déficit est de – 750 G$ (milliards de $, chiffres 2016), soit environ 4% du PIB, ce qui est encore supportable pour les Etats-Unis. Pour tout autre pays ce serait déjà très gros, et suivant ses autres forces et faiblesses il pourrait être sanctionné par une baisse tendancielle de sa monnaie, voire par une crise de change.

Les principaux secteurs qui participent à ce déficit sont (chiffres 2011)

 

Matières premières naturelles

0,22

Textiles and articles en textile

0,10

Métaux, articles métalliques, machines

0,09

Equipements électriques et optiques

0,36

Equipements de transport

0,12

TOTAL

0,89

 

Ces 5 grands secteurs expliquent environ 90% du déficit total des biens. Le reste est éparpillé dans les autres secteurs.

Ce déficit n’est pas nouveau. Le graphique ci-dessous donne l’évolution depuis 1995. Il donne aussi l’impression d’une chute continue.

 

 

L’aggravation spectaculaire au moment de la crise a été effacée mais la tendance baissière a repris à partir de 2012

Ce qu’on sait moins, c’est que la balance des services est bénéficiaire, de 220 milliards de dollars, principalement dans les activités de commerce et les services financiers. Ce bénéfice atténue le déficit de la balance des biens.

Il ne fait cependant pas de doute que cette importation à grande échelle de biens fabriqués à l’étranger prive les Etats-Unis de nombreux emplois. Dans un document précédent[2] nous avions recherché les études crédibles sur le sujet et conclu à une perte d’emplois pour les Etats-Unis de 4 à 5 millions pour la seule Chine et un total de pertes d’emplois approchant les 10 millions, pour une population active de 150 millions environ. Certes, les Etats-Unis ne pourraient rapidement fabriquer tous ces biens à la place de leurs fournisseurs actuels, mais sur une période raisonnable ils pourraient reprendre de nombreux marchés. Il est par exemple établi que dans les années 1970 les Asiatiques (les Japonais à l’époque) ont évincé les sociétés américaines du marché de l’électronique grand public en cassant les prix. Sur ces marchés les américains auraient certainement les compétences nécessaires pour se battre contre cette concurrence abusive si on les aidait par une protection suffisante. Rappelons que le protectionnisme bien compris n’est pas le fait de faire survivre de manière indue une rente de situation ou des inefficacités chronique mais de corriger les déséquilibres du commerce international.

Du point de vue des USA, D.Trump a donc raison de tenter de stopper cette saignée grandissante.

Ajoutons que les principaux pays qui contribuent à ce déficit des biens sont (chiffres 2011) par ordre d’importance la Chine (19,5%), le Mexique (5,2%), le Japon (4,8%), l’Allemagne (3%) et la Corée (2,4%) Ces 5 pays expliquent donc presque 40% du déficit commercial. On comprend donc aussi pourquoi D.Trump cible souvent ces pays comme la cause de ses problèmes commerciaux.

Certains prétendent que les américains sont responsables de ce qui leur arrive parce qu’ils consomment trop. Nous ne comprenons pas cet argument. Il serait valable si aux USA les investissements étaient défaillants. Mais ce n’est pas le cas. Le tableau ci-dessous montre la décomposition du PIB en 2015 pour l’UE et pour les USA. On constate des montants d’investissements comparables. Les consommations privées sont certes supérieures de 8 points aux USA, mais les consommations publiques sont inférieures presque du même montant.

 

 

UE25

USA

Conso finale

0,59

0,67

conso adm

0,21

0,14

Invest.

0,20

0,19

PIB

1,00

1,00

 

En résumé, on peut donc parfaitement comprendre que D. Trump veuille aller dans le sens d’un rééquilibrage de ces balances commerciales. Mais la manière dont il essaie d’inverser la tendance n’est pas selon nous la meilleure. Schématiquement, il privilégie les méthodes bilatérales au détriment de régulations multilatérales. Qui plus est, il ne cherche pas à ficeler soigneusement un accord bilatéral, mais à établir un rapport de force. Il commence par annoncer des droits de douanes importants sur l’importation de certains produits. Cette méthode a plusieurs inconvénients.

D’abord, les partenaires ne sont pas nés de la dernière pluie. Chacun avec leurs méthodes, ils peuvent répondre à ces attaques frontales. Les Européens préparent des contre-mesures en forme de taxes sur des produits américains, et déclenchent une impressionnante action diplomatique avec des pressions dans différents domaines. Les Chinois sont plus subtils. Ils préparent aussi des taxes relativement modestes sur des produits agricoles américains, mais ils répondent plutôt à l’accusation de pillage du savoir-faire en annonçant une levée en 5 ans des restrictions aux investissements dans le domaine automobile. Fin 2018 les Occidentaux pourront créer en Chine des usines de voitures électriques sans devoir s’allier avec une compagnie chinoise à 50-50 (c’était obligatoire depuis 1984). Cette autorisation sera étendue en 2020 à tous les véhicules commerciaux et en 2022 aux voitures particulières. Ils peuvent aujourd’hui lever ces restrictions parce que le temps a passé. Beaucoup de sociétés occidentales se sont coulées avec succès dans le moule imposé. Par exemple Volkswagen fait aujourd’hui 40% de son chiffre d’affaire en Chine, et 50% de ses bénéfices. Même après disparition du carcan, les constructeurs automobiles ne seront sans doute pas enclins à se séparer de partenaires si profitables.

Dans le domaine des véhicules électriques, les choses sont loin d’être aussi établies. Pékin prend le risque de changer de méthode parce que la Chine est leader mondial dans les batteries, et parce que le gouvernement veut attirer encore plus d’investisseurs pour faire de la Chine le centre mondial de production de ces véhicules. Il juge que la méthode du partenariat obligé a fait son temps car les partenaires publics s’endorment et sont dominés par des étrangers. Il s’appuiera donc, en plus des sociétés étrangères, sur les sociétés privées chinoises qui sont sorties du lot. Ainsi, la réponse aux attaques de D. Trump est l’occasion d’accélérer la restructuration du secteur automobile chinois.

Si le conflit perdure, il y a fort à parier que les Chinois calmeront les américains en leur faisant une grosse commande de Boeing ou d’autres produits, qui arrangeront la balance commerciale à court terme (et satisferont donc D. Trump pour sa réélection), mais le problème à long terme ne sera pas du tout réglé. Ceci d’autant plus que la Chine continue d’avoir une monnaie sous-évaluée[3].

Pour le régler vraiment, il faudrait une approche multilatérale, soit à l’intérieur de l’OMC, soit par une conférence spéciale. Les solutions à étudier sont nombreuses. La plus radicale est celle de la monnaie mondiale qui serait la seule à être utilisée pour les échanges internationaux, et serait gérée par une chambre de compensation mondiale chargée d’appliquer les règles établies en commun. Nous avons présenté en détail cette solution, à l’origine imaginée par Paul Davidson en 1994[4]. Ce système est également évoqué dans notre description de la Monnaie Commune[5], qui s’en inspire. Dans ces systèmes, les balances excédentaires sont interdites, donc punies. Pas d’excédents, pas de déficits.

Malheureusement, il ne faut pas se faire d’illusions. Le monde est très loin d’être prêt à de tels accords, en particulier les pays excédentaires tels la Chine ou l’Allemagne ne sont pas prêts à abandonner l’avantage qu’ils ont acquis.

Un objectif un peu moins ambitieux serait de mettre de l’ordre dans les taux de change, ou au moins de convenir de barrières tarifaires « vertueuses », qui poussent vers l’équilibre des balances commerciales. Nous avons déjà présenté le principe de telles barrières[6], que nous avons appelées « Taxes sur les excédents commerciaux ». Le principe est analogue à celui de la TVA. Un exportateur pourrait compenser ses taxes à l’importation par des droits acquis à l’exportation. Ce mécanisme répond en particulier à l’argument des importations incorporées dans les exportations, dont le renchérissement dégraderait la compétitivité de nos exportations.

En conclusion, il ne manquerait pas de sujets pour convenir de mécanismes multilatéraux de régulation du commerce international, le but étant d’en diminuer les déséquilibres.

Il est dommage que les Européens ne semblent pas prêts à partir en campagne dans ce sens. Il y a une raison culturelle à cela, un attachement au libre-échange confondu à tort avec le multilatéralisme. Plus prosaïquement, il est clair que l’Allemagne ne peut pas mécontenter Volkswagen, et Volkswagen ne veut pas mécontenter la Chine.

Il est également dommage que D. Trump oriente les acteurs vers des comportements plutôt agressifs et nationalistes. Ce faisant il risque de provoquer des guerres commerciales et de dégrader les relations internationales au lieu de favoriser une évolution plus pacifique vers une régulation contractuelle du commerce mondial.

 

 

 

 

 

 



(1) Nous avons déjà parlé du protectionnisme de D. Trump au moment de son élection. Voir « Faut-il approuver le protectionnisme de D.Trump ? » sur ce site. Nous y avions alors refait le procès du libre-échangisme. Ici, nous jugeons plutôt la politique du président américain alors qu’il passe à l’action en attaquant ses partenaires commerciaux.

(2) Document cité plus haut.

(3) En 2017 le taux de change s’établissait à 0,158$ pour 1 Yuan, tandis que le taux de change PPA était de 0,282, soit une sous évaluation de plus de 40% (pour les détails voir « Fiche n°15 : Les parités de pouvoir d’achat (PPA) »

(4) Voir sur ce site « solidarité internationale et système financier » au chapitre VI.

(5) Voir sur ce site « Fiche N° 13 : Une monnaie commune, comment ça marche ? »

(6) Voir sur ce site « Entre libre-échange et protectionnisme classique, quelle bonne mesure ? »

Sortir de l’euro est-il déraisonnable ?

 

 

 

Avant-propos : Quand nous avons entrepris ce travail, c’est-à-dire au début de 2017, le sujet de la sortie de l’euro était très présent dans le débat public, parce qu’il figurait dans le programme de Marine Le Pen. De plus, un livre de Patrick Artus « Euro, par ici la sortie » était paru. Tout ceci nous a incités à prendre la plume pour corriger nombre des contre-vérités qui circulaient à ce moment. Cependant, après l’élection de E. Macron et de son programme très pro-euro, ce débat s’est complètement évanoui. Nous avons cependant choisi d’en parler maintenant, parce que le problème ne manquera pas de ressurgir plus tôt qu’on ne pense, comme il est expliqué plus bas, et à ce moment les mêmes questions se poseront. (Lire la suite…)

Grèce : Pourquoi le plan a échoué. Leçons pour l’avenir

 

La Grèce a connu de 1990 à 2000 une croissance similaire à celle des autres pays de l’Union Européenne. A la suite de son entrée dans l’Euro en 2001 et jusqu’en 2007 une bulle de croissance s’est développée, basée principalement sur le prix des actifs. Comme dans d’autres pays, cette bulle n’était pas viable et a éclaté en 2008. La figure 1 montre bien cette divergence des PIB à partir de 2000. Elle montre aussi la chute spectaculaire après 2008, la Grèce revenant en 2013 au niveau de 2000 après une chute d’environ 25% !(1) (Lire la suite…)

Entre libre-échange et protectionnisme classique, quelle bonne mesure ?

 

 

Pourquoi le protectionnisme ?

Le débat sur le protectionnisme monte peu à peu dans différents pays occidentaux. (Lire la suite…)

Le chaos monétaire mondial

On parle beaucoup actuellement de la nécessité de réformer le système monétaire international. N. Sarkozy en a fait une priorité pour le prochain G20. On parle aussi de réformer l’euro sous forme d’une plus grande rigueur budgétaire et anti-inflationniste (Lire la suite…)

Comment une crise naît et se développe : leçons à en tirer

La crise qui est partie des défauts de paiement sur les crédits  » subprimes  » est globalement comprise maintenant. Il est possible d’en donner une description, afin d’en tirer des leçons pour l’avenir et de pouvoir proposer des mesures réduisant le risque qu’elle se reproduise. (Lire la suite…)

L’économie de bazar

Qu’est-ce que l’économie de bazar ? Le terme lui-même, qui vient d’Orient, nous donne une indication. Un bazar, chez nous, c’est un magasin qui achète toutes sortes d’objets en provenance du monde entier, pour les revendre aux clients locaux. En économie, on appelle ainsi une économie dans laquelle les entreprises achètent pour revendre sans transformation, ou très peu, au lieu de faire de l’industrie, c’est-à-dire fabriquer soi-même pour vendre. (Lire la suite…)

La Taxe Modulable sur les Transactions de Change ou TMTC

La taxation des transactions de change a été rendue populaire par James Tobin dans les années 1970. Ses intentions étaient principalement de freiner la spéculation financière en pénalisant les nombreux mouvements de monnaies qui n’ont pas de justification commerciale. Par la suite, des ONG, notamment ATTAC, se sont saisies de l’idée et y ont ajouté une utilisation humanitaire des fonds, qui seraient ainsi collectés au bénéfice des pays en développement. (Lire la suite…)

Comment le Japon est devenu un géant économique

Avertissement : Ce texte a la particularité de se fonder, sauf dans sa dernière section, principalement sur une seule source : « Looking at the sun » (« Regarder le soleil ») de James Fallows, paru aux Etats-Unis en 1994 et réédité en 1995. Le sous-titre de ce livre est « The rise of the new east asian economic and political system » (« La montée du nouveau système économique et politique dans l’est asiatique »), ce qui montre qu’il est en plein dans le sujet qui nous intéresse ici. Accessoirement, nous utilisons aussi « International Trade » de Paul Krugman, pour avoir le point de vue opposé. En effet, James Fallow défend l’idée que le Japon a suivi, à son avantage, une voie de développement tout à fait en dehors des canons économiques « modernes », tandis que Paul Krugman, qui est, pourrait-on dire, un orthodoxe intelligent, a le point de vue opposé. (Lire la suite…)