Le Protectionnisme en Débat

 

C’est la première fois depuis longtemps qu’on parle de protectionnisme sans le vouer complètement aux gémonies. Cette situation est aujourd’hui possible parce qu’un président des Etats-Unis s’avise soudain que la liberté de circulation des biens services, et capitaux nuit aux intérêts fondamentaux de son pays.

A-t-il raison ? Le présent papier vise à démontrer qu’il a raison sur le fond[1] mais que sa manière de procéder est discutable et probablement inefficace.

D’abord, D. Trump a raison de s’inquiéter de sa balance commerciale des biens. Celle-ci est déficitaire dans presque tous les secteurs. Au total, le déficit est de – 750 G$ (milliards de $, chiffres 2016), soit environ 4% du PIB, ce qui est encore supportable pour les Etats-Unis. Pour tout autre pays ce serait déjà très gros, et suivant ses autres forces et faiblesses il pourrait être sanctionné par une baisse tendancielle de sa monnaie, voire par une crise de change.

Les principaux secteurs qui participent à ce déficit sont (chiffres 2011)

 

Matières premières naturelles

0,22

Textiles and articles en textile

0,10

Métaux, articles métalliques, machines

0,09

Equipements électriques et optiques

0,36

Equipements de transport

0,12

TOTAL

0,89

 

Ces 5 grands secteurs expliquent environ 90% du déficit total des biens. Le reste est éparpillé dans les autres secteurs.

Ce déficit n’est pas nouveau. Le graphique ci-dessous donne l’évolution depuis 1995. Il donne aussi l’impression d’une chute continue.

 

 

L’aggravation spectaculaire au moment de la crise a été effacée mais la tendance baissière a repris à partir de 2012

Ce qu’on sait moins, c’est que la balance des services est bénéficiaire, de 220 milliards de dollars, principalement dans les activités de commerce et les services financiers. Ce bénéfice atténue le déficit de la balance des biens.

Il ne fait cependant pas de doute que cette importation à grande échelle de biens fabriqués à l’étranger prive les Etats-Unis de nombreux emplois. Dans un document précédent[2] nous avions recherché les études crédibles sur le sujet et conclu à une perte d’emplois pour les Etats-Unis de 4 à 5 millions pour la seule Chine et un total de pertes d’emplois approchant les 10 millions, pour une population active de 150 millions environ. Certes, les Etats-Unis ne pourraient rapidement fabriquer tous ces biens à la place de leurs fournisseurs actuels, mais sur une période raisonnable ils pourraient reprendre de nombreux marchés. Il est par exemple établi que dans les années 1970 les Asiatiques (les Japonais à l’époque) ont évincé les sociétés américaines du marché de l’électronique grand public en cassant les prix. Sur ces marchés les américains auraient certainement les compétences nécessaires pour se battre contre cette concurrence abusive si on les aidait par une protection suffisante. Rappelons que le protectionnisme bien compris n’est pas le fait de faire survivre de manière indue une rente de situation ou des inefficacités chronique mais de corriger les déséquilibres du commerce international.

Du point de vue des USA, D.Trump a donc raison de tenter de stopper cette saignée grandissante.

Ajoutons que les principaux pays qui contribuent à ce déficit des biens sont (chiffres 2011) par ordre d’importance la Chine (19,5%), le Mexique (5,2%), le Japon (4,8%), l’Allemagne (3%) et la Corée (2,4%) Ces 5 pays expliquent donc presque 40% du déficit commercial. On comprend donc aussi pourquoi D.Trump cible souvent ces pays comme la cause de ses problèmes commerciaux.

Certains prétendent que les américains sont responsables de ce qui leur arrive parce qu’ils consomment trop. Nous ne comprenons pas cet argument. Il serait valable si aux USA les investissements étaient défaillants. Mais ce n’est pas le cas. Le tableau ci-dessous montre la décomposition du PIB en 2015 pour l’UE et pour les USA. On constate des montants d’investissements comparables. Les consommations privées sont certes supérieures de 8 points aux USA, mais les consommations publiques sont inférieures presque du même montant.

 

 

UE25

USA

Conso finale

0,59

0,67

conso adm

0,21

0,14

Invest.

0,20

0,19

PIB

1,00

1,00

 

En résumé, on peut donc parfaitement comprendre que D. Trump veuille aller dans le sens d’un rééquilibrage de ces balances commerciales. Mais la manière dont il essaie d’inverser la tendance n’est pas selon nous la meilleure. Schématiquement, il privilégie les méthodes bilatérales au détriment de régulations multilatérales. Qui plus est, il ne cherche pas à ficeler soigneusement un accord bilatéral, mais à établir un rapport de force. Il commence par annoncer des droits de douanes importants sur l’importation de certains produits. Cette méthode a plusieurs inconvénients.

D’abord, les partenaires ne sont pas nés de la dernière pluie. Chacun avec leurs méthodes, ils peuvent répondre à ces attaques frontales. Les Européens préparent des contre-mesures en forme de taxes sur des produits américains, et déclenchent une impressionnante action diplomatique avec des pressions dans différents domaines. Les Chinois sont plus subtils. Ils préparent aussi des taxes relativement modestes sur des produits agricoles américains, mais ils répondent plutôt à l’accusation de pillage du savoir-faire en annonçant une levée en 5 ans des restrictions aux investissements dans le domaine automobile. Fin 2018 les Occidentaux pourront créer en Chine des usines de voitures électriques sans devoir s’allier avec une compagnie chinoise à 50-50 (c’était obligatoire depuis 1984). Cette autorisation sera étendue en 2020 à tous les véhicules commerciaux et en 2022 aux voitures particulières. Ils peuvent aujourd’hui lever ces restrictions parce que le temps a passé. Beaucoup de sociétés occidentales se sont coulées avec succès dans le moule imposé. Par exemple Volkswagen fait aujourd’hui 40% de son chiffre d’affaire en Chine, et 50% de ses bénéfices. Même après disparition du carcan, les constructeurs automobiles ne seront sans doute pas enclins à se séparer de partenaires si profitables.

Dans le domaine des véhicules électriques, les choses sont loin d’être aussi établies. Pékin prend le risque de changer de méthode parce que la Chine est leader mondial dans les batteries, et parce que le gouvernement veut attirer encore plus d’investisseurs pour faire de la Chine le centre mondial de production de ces véhicules. Il juge que la méthode du partenariat obligé a fait son temps car les partenaires publics s’endorment et sont dominés par des étrangers. Il s’appuiera donc, en plus des sociétés étrangères, sur les sociétés privées chinoises qui sont sorties du lot. Ainsi, la réponse aux attaques de D. Trump est l’occasion d’accélérer la restructuration du secteur automobile chinois.

Si le conflit perdure, il y a fort à parier que les Chinois calmeront les américains en leur faisant une grosse commande de Boeing ou d’autres produits, qui arrangeront la balance commerciale à court terme (et satisferont donc D. Trump pour sa réélection), mais le problème à long terme ne sera pas du tout réglé. Ceci d’autant plus que la Chine continue d’avoir une monnaie sous-évaluée[3].

Pour le régler vraiment, il faudrait une approche multilatérale, soit à l’intérieur de l’OMC, soit par une conférence spéciale. Les solutions à étudier sont nombreuses. La plus radicale est celle de la monnaie mondiale qui serait la seule à être utilisée pour les échanges internationaux, et serait gérée par une chambre de compensation mondiale chargée d’appliquer les règles établies en commun. Nous avons présenté en détail cette solution, à l’origine imaginée par Paul Davidson en 1994[4]. Ce système est également évoqué dans notre description de la Monnaie Commune[5], qui s’en inspire. Dans ces systèmes, les balances excédentaires sont interdites, donc punies. Pas d’excédents, pas de déficits.

Malheureusement, il ne faut pas se faire d’illusions. Le monde est très loin d’être prêt à de tels accords, en particulier les pays excédentaires tels la Chine ou l’Allemagne ne sont pas prêts à abandonner l’avantage qu’ils ont acquis.

Un objectif un peu moins ambitieux serait de mettre de l’ordre dans les taux de change, ou au moins de convenir de barrières tarifaires « vertueuses », qui poussent vers l’équilibre des balances commerciales. Nous avons déjà présenté le principe de telles barrières[6], que nous avons appelées « Taxes sur les excédents commerciaux ». Le principe est analogue à celui de la TVA. Un exportateur pourrait compenser ses taxes à l’importation par des droits acquis à l’exportation. Ce mécanisme répond en particulier à l’argument des importations incorporées dans les exportations, dont le renchérissement dégraderait la compétitivité de nos exportations.

En conclusion, il ne manquerait pas de sujets pour convenir de mécanismes multilatéraux de régulation du commerce international, le but étant d’en diminuer les déséquilibres.

Il est dommage que les Européens ne semblent pas prêts à partir en campagne dans ce sens. Il y a une raison culturelle à cela, un attachement au libre-échange confondu à tort avec le multilatéralisme. Plus prosaïquement, il est clair que l’Allemagne ne peut pas mécontenter Volkswagen, et Volkswagen ne veut pas mécontenter la Chine.

Il est également dommage que D. Trump oriente les acteurs vers des comportements plutôt agressifs et nationalistes. Ce faisant il risque de provoquer des guerres commerciales et de dégrader les relations internationales au lieu de favoriser une évolution plus pacifique vers une régulation contractuelle du commerce mondial.

 

 

 

 

 

 



(1) Nous avons déjà parlé du protectionnisme de D. Trump au moment de son élection. Voir « Faut-il approuver le protectionnisme de D.Trump ? » sur ce site. Nous y avions alors refait le procès du libre-échangisme. Ici, nous jugeons plutôt la politique du président américain alors qu’il passe à l’action en attaquant ses partenaires commerciaux.

(2) Document cité plus haut.

(3) En 2017 le taux de change s’établissait à 0,158$ pour 1 Yuan, tandis que le taux de change PPA était de 0,282, soit une sous évaluation de plus de 40% (pour les détails voir « Fiche n°15 : Les parités de pouvoir d’achat (PPA) »

(4) Voir sur ce site « solidarité internationale et système financier » au chapitre VI.

(5) Voir sur ce site « Fiche N° 13 : Une monnaie commune, comment ça marche ? »

(6) Voir sur ce site « Entre libre-échange et protectionnisme classique, quelle bonne mesure ? »

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Avant-propos : Quand nous avons entrepris ce travail, c’est-à-dire au début de 2017, le sujet de la sortie de l’euro était très présent dans le débat public, parce qu’il figurait dans le programme de Marine Le Pen. De plus, un livre de Patrick Artus « Euro, par ici la sortie » était paru. Tout ceci nous a incités à prendre la plume pour corriger nombre des contre-vérités qui circulaient à ce moment. Cependant, après l’élection de E. Macron et de son programme très pro-euro, ce débat s’est complètement évanoui. Nous avons cependant choisi d’en parler maintenant, parce que le problème ne manquera pas de ressurgir plus tôt qu’on ne pense, comme il est expliqué plus bas, et à ce moment les mêmes questions se poseront. (Lire la suite…)

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