Populisme et démocratie

 

Il y a environ un an, nous avons publié sur ce site un article, que nous avions intitulé « Le prix de l’austérité », qui suggérait que le développement important des partis « populistes » en Europe et ailleurs était dû à l’austérité qui s’était installée un peu partout dans le monde, quelques années après la crise financière de 2008.

Cet article a gardé toute sa valeur, mais il ne reposait que sur l’observation de la concomitance des événements. Il n’était étayé par aucun sondage ni aucune étude détaillée. Depuis ce moment de nombreuses études sont parues sur le sujet. Ces études permettent aujourd’hui de montrer que l’analyse était correcte, mais elles montrent aussi qu’on peut être plus précis, en ce sens que l’extension du populisme n’est pas seulement due à une période particulière d’austérité, mais à de multiples autres causes. Ceci rend d’ailleurs les réponses plus difficiles.

Pour commencer il faut préciser ce que nous entendons aujourd’hui par opinion ou vote « populiste ». Dans un premier temps, nous engloberons dans ce concept toutes les forces et votes « antisystèmes ».

Commençons par montrer qu’il faut remonter assez loin pour trouver les racines de ce « populisme ».

 

Les trois crises de nos sociétés[1]

La crise politique :

Il y a une crise de confiance croissante entre les citoyens et leurs dirigeants.

Entre 2012 et 2016 on a posé dans toute l’Europe la question « En notant de 0 à 10, dans quelle mesure faîtes-vous confiance au Parlement ? Les réponses sont sans ambiguïté. Les non-confiants (<10%) votent beaucoup pour les partis antisystème (~30%), tandis que les confiants (>90%) votent très peu pour ces partis (<10%).

Plus généralement, tous les sondages montrent un désamour croissant envers la démocratie et ses institutions. La question « La démocratie est-elle le meilleur système ou un autre pourrait-il être aussi bon ? » déclenche en France en 2017 une réponse négative dans un cas sur 3, alors qu’en 2014 c’était un cas sur 4.

Quand on demande aux gens leur opinion sur des institutions démocratiques plus précises les opinions négatives sont encore plus majoritaires : 87% pour les responsables politiques, 59% pour le parlement (78% en Italie) et entre 68% et 90% pour les partis politiques.

 

La crise économique :

Il est clair que la crise politique décrite ci-dessus trouve son origine dans le ressentiment des classes populaires contre les bouleversements économiques dont elles estiment avoir été victimes, et contre l’incapacité des gouvernants à avoir su les en protéger. De quoi s’agit-il ?

C’est à partir de la fin des années 1970 qu’on assiste à une reconfiguration importante du système économique, en fait un véritable bouleversement, qui engendre insécurité et peur de l’avenir. Cette évolution est clairement antérieure à la crise de 2008. En particulier on assiste depuis cette période à :

– Une désindustrialisation rapide,

– Une désyndicalisation,

– Une montée irrésistible de la concurrence,

– Le développement de la mondialisation,

– L’essor des technologies modernes.

Ces évolutions ont engendré une augmentation des inégalités. Les travailleurs non qualifiés des démocraties occidentales ont vu leur part des revenus s’éroder dramatiquement dans les 3 dernières décennies[2].

Notamment la mondialisation et la révolution numérique ont joué un rôle prépondérant. L’ouverture internationale (qui a été qualifiée de « China Shock » aux USA) a entraîné des destructions d’emploi dans les bastions industriels américains, et aussi en Grande-Bretagne et en Europe.

A ces causes structurelles s’est ajoutée la crise de 2008, dont les effets se sont fait sentir pendant près d’une décennie. Le taux de chômage a crû de 2% en moyenne après la crise, et beaucoup plus dans certaines régions : il a atteint le niveau de 30% dans le nord de la Grèce et 20% dans le Sud de l’Espagne. Les effets sur les votes ont été étudiés[3]. Selon les résultats, une hausse de 1% du taux de chômage entraîne une hausse de 2 à 3% des votes pour les partis antisystèmes et une diminution significative de la confiance dans les institutions.

On peut donc affirmer que tant les évolutions économiques de long terme que le choc brutal de la crise ont entraîné une dégradation de la situation des plus vulnérables suffisamment forte pour qu’ils perdent confiance dans les capacités du « système » à les protéger.

 

La crise culturelle :

La société elle-même a évolué, et ces évolutions ont influé sur le comportement des électeurs.

Normalement la société post-industrielle évolue vers plus d’éducation, plus de libertés individuelles et plus de tolérance. C’est Inglehart[4] qui a théorisé cette évolution. Dans un monde incertain, les gens se rassurent par des institutions sociales stables (famille, autorité). Lorsque le monde devient plus fiable et que l’insécurité recule, les gens deviennent plus tolérants, et aspirent davantage à l’autonomie et à l’auto expression.

D’après l’auteur, et d’après les mesures qu’il a effectuées, la société est bien allée dans ce sens. Les valeurs de tolérance ont nettement progressé depuis 1980. Des sondages en 1981, 1995 et 2014 ont montré que les attitudes positives vis-à-vis de l’homosexualité et de l’égalité homme-femme sont passées de 32% à 45% puis à 53%.

L’éducation s’est aussi fortement développée. C’est ainsi qu’en France, en 2009, 12% des 19-35 ans sont sans diplôme, alors que chez leurs aînés de plus de 65 ans (qui ont fait leur carrière pendant les 30 glorieuses) ils sont 58%. Ce bouleversement modifie évidemment les aspirations individuelles. Les citoyens d’aujourd’hui refusent plus souvent l’autorité traditionnelle, et acceptent moins passivement l’information. Ils sont aussi devenus plus exigeants envers les modes de représentation et de gouvernance démocratique.

Le monde post-industriel a aussi fait exploser le cadre familial. Le sociologue Jean Viard a étudié le cas français[5]. En 2018, 60% des bébés sont nés hors mariage. Ils étaient 6% 50 ans avant. Aujourd’hui, un mariage sur deux se termine sur un divorce dans les 5 ans. Il en est de même dans toutes les grandes métropoles en Europe et ailleurs. On peut dire que le fonctionnement des structures familiales a été bouleversé. Le nombre des individus vivant seuls a fortement augmenté. Une des conséquences est que de nouvelles populations se sont trouvées exposées au risque de pauvreté, notamment les mères célibataires. D’après l’Observatoire des Inégalités, 60% des familles monoparentales sont pauvres[6], et parmi elles 80% sont des femmes.

Les structures du monde du travail se sont également délitées. La syndicalisation s’est fortement affaiblie. L’évolution vers moins d’industrie et plus de services y a contribué.

Et enfin les structures territoriales ont aussi décliné. La disparition des commerces et des services publics dans les villes petites et moyennes a été partout constatée et n’a pas besoin d’être démontrée.

On pourrait dire que la plupart de ces évolutions sont la conséquence logique de l’émancipation des citoyens et notamment des femmes. Mais l’individu, qui est devenu plus autonome et plus émancipé, est devenu aussi plus solitaire et plus fragile face aux risques économiques.

 

Le paradoxe d’Inglehart :

D’après Inglehart, la société post-industrielle devrait être émancipée et tolérante. Libérée des contraintes matérielles, elle devrait connaître enfin le bonheur.

Force est de constater que ceci ne s’est pas réalisé. Inglehart a tendance à voir les ratés du processus et les mécontentements comme un phénomène générationnel, les plus anciens craignant que leurs valeurs traditionnelles ne disparaissent à cause de l’immigration et du multiculturalisme. Autrement dit ce ne serait qu’un problème transitoire.

Cette explication ne paraît pas suffisante. En fait, l’explication vraisemblable du paradoxe tient dans les termes mêmes de l’analyse. Inglehart prend comme une donnée la prospérité et la sécurité. Mais les inégalités et la précarité économiques ont fait que qu’une large partie des citoyens n’a pu profiter de cette prospérité ni d’une sécurité suffisante. La société qu’espère Inglehart ne peut réellement exister que si la communauté des citoyens assure une juste répartition des fruits produits, et vient au secours des plus démunis. Sinon les laissés pour compte ont un ressentiment d’autant plus grand qu’ils sont plus conscients des inégalités et plus aptes à juger des insuffisances de la société qui les entoure.

On peut en fait résumer les évolutions de nos sociétés occidentales depuis 30 ans par deux mouvements simultanés qui ont pu être qualifiés de « telluriques ».

– Un immense ressentiment contre les dirigeants qui n’ont pas su protéger les citoyens, notamment les classes populaires, contre les méfaits de la mondialisation et contre la crise de 2008 qui les a aggravés.

– Pour les raisons données plus haut, le passage d’une société de classe à une société d’individus. Les idéologies collectives ne se forment plus autour de caractéristiques socioprofessionnelles objectives, mais autour de perceptions individuelles subjectives.

Il est donc de moins en moins pertinent d’analyser les tendances électorales en fonction des critères anciens de droite et de gauche. Il faut plutôt considérer des variables subjectives, telles que le bien-être et la confiance.

Défiance et mal-être :

Il faut de nouveaux outils pour analyser ces notions subjectives. Les sociologues et les sondeurs ont donc cherché ces nouveaux outils.

Concernant le mal-être, ils emploient parfois tout simplement la mesure du revenu. Plus on a de revenu, moins on a tendance à se sentir « malheureux ». Mais ils peuvent aussi procéder par questions directes du genre de la suivante : « Dans quelle mesure êtes-vous satisfait de la vie que vous menez ?» (note de 0 à 10). Ils nomment cette variable « satisfaction dans la vie ». Bien entendu cette variable est fortement corrélée à des paramètres objectifs tels que le revenu et la santé.

En ce qui concerne la confiance, la variable utilisée a été appelée « confiance interpersonnelle ».[7] Cette confiance est un composant indispensable de l’exercice de la démocratie. En tout cas sa mesure et son utilisation sont devenues générales dans les études sociopolitiques pour apprécier le niveau de confiance d’un individu, plus exactement sa capacité à coopérer. Il a été vérifié en économie expérimentale que cette variable de confiance interpersonnelle est fortement corrélée à la façon dont les individus coopèrent les uns avec les autres[8].

Ayant ainsi élaboré et testés ces instruments de mesure, ils les ont appliqués aux sondages électoraux relatifs au vote populiste.

 

Les origines du vote populiste :

L’analyse qui va suivre est relative au cas français, mais nous verrons ensuite qu’il peut s’appliquer avec des variantes dans nombre d’autres pays.

La notion de gauche et de droite remonte à la révolution. Au cours du 19ème siècle le fonctionnement de la démocratie parlementaire a permis de cristalliser schématiquement un bloc de gauche, qui a agrégé les ouvriers et les instituteurs, et un bloc de droite, qui a agrégé les paysans et les bourgeois.

Pendant les 30 glorieuses, ces coalitions ont perduré avec des variantes. Mais à partir de 1990 la gauche a perdu progressivement la moitié des votes populaires, au profit de la droite populiste et de l’abstention. Ceci ne veut pas dire que les électeurs communistes sont devenus frontistes. Plutôt des électeurs communistes se sont réfugiés dans l’abstention, tandis que des abstentionnistes sont devenus frontistes.

A cet égard l’élection présidentielle de 2017 présente un point d’aboutissement et un sujet d’analyse intéressant. La figure ci-dessous montre les résultats d’un sondage CEVIPOF sur les caractéristiques de « confiance «  et de « bien-être » des personnes interrogées, ainsi que sur le candidat pour lequel elles avaient voté au premier tour (les abstentionnistes ont également été interrogés). Ensuite les personnes interrogées ont été regroupées par votes identiques et pour chaque groupe on a fait la moyenne des notes de bien-être (satisfaction de vie) et de confiance interpersonnelle. Ce sont ces moyennes qui apparaissent sur le graphique ci-dessous.

 

 

Les électeurs « insatisfaits », ceux qui sont à gauche de la moyenne pour la satisfaction dans la vie, sont les électeurs de Mélenchon et de Le Pen. Ce n’est pas une surprise. Ce sont les antisystèmes.

Les électeurs satisfaits sont, d’abord, ceux de Hamon, moyennement satisfaits. Ensuite on a ceux de Fillon et surtout ceux de Macron. On a pu dire que cette élection a opposé les insatisfaits aux satisfaits.

L’examen des positionnements sur la confiance est également très intéressant. Ceux qui font le moins confiance sont les électeurs de Le Pen, puis les abstentionnistes. Les électeurs de Fillon restent modérément en dessous de la moyenne. Les électeurs de Mélenchon et Macron sont nettement au-dessus de la moyenne, et Hamon survole tout le monde.

Le positionnement de Fillon est normal. C’est celui des « bourgeois », ceux qui ne sont pas trop pour une répartition compensatrice.

Par contre celui de Le Pen est moins évident. La question de la répartition, qui a fait l’objet d’autres sondages, est très importante pour tous les électeurs « de gauche ». Mais elle n’intéresse pas les frontistes. En fait on a pu dire que les électeurs de Le Pen se méfient de tout, y compris des pauvres, donc ils sont plutôt contre toute répartition. Au contraire les électeurs de Mélenchon ont une note de confiance élevée, et sont fortement en faveur d’une répartition des richesses.

Les électeurs de Macron ont une confiance nettement au-dessus de la moyenne, un peu en dessous de Mélenchon.

On peut résumer les données sur l’élection de 2017 en disant qu’il a révélé deux axes. Le premier oppose Mélenchon à Fillon. C’est une survivance de l’axe gauche droite. Les électeurs de Mélenchon sont peu satisfaits dans la vie, mais ont une confiance interpersonnelle élevée, les électeurs de Fillon sont dans le quadrant opposé satisfaits et méfiants.

Le deuxième axe oppose Macron et Le Pen. Les électeurs de Le Pen sont peu satisfaits et méfiants, ceux de Macron sont dans le quadrant opposé, satisfaits et confiants. C’est finalement cet axe qui a subsisté au second tour de l’élection.

Des études similaires ont été faites dans les autres pays européens et aux USA. Les conclusions sont identiques. Les partis populistes de droite (eurosceptiques et anti-immigration) existent pratiquement dans tous les pays européens. Les études faites sur les comportements électoraux en fonction des caractéristiques subjectives des votants montrent pratiquement partout que la force des mouvements antisystèmes est fortement liée au mal-être de leurs électeurs, et que, au sein de ces forces antisystèmes, ce sont ceux qui ont une faible confiance envers autrui qui vont vers les mouvements populistes de droite. Ceux qui ont une confiance interpersonnelle plus élevée vont vers la gauche radicale (populistes de gauche).

 

En conclusion générale, nous pouvons observer que dans le passé la foi envers les religions ou les idéologies pouvaient apaiser les angoisses existentielles, car les risques étaient, en quelque sorte, surnaturels, et les hommes ne pouvaient pas les infléchir.

Au contraire, dans nos sociétés modernes, la plupart des risques, ainsi que leur prévention, semblent bien relever de l’action des hommes. Pour surmonter leurs inquiétudes, les citoyens ont besoin de croire que la puissance publique peut les protéger de ces risques économiques et environnementaux. Mais dans la réalité d’aujourd’hui, l’insécurité économique, augmentée par les crises financières, la mondialisation et les bouleversements technologiques semblent montrer l’incapacité des dirigeants à procurer cette protection. C’est la raison de la montée des forces antisystèmes.

Que pourrait-on faire pour renverser ces inquiétantes tendances ? C’est hélas compliqué. Pour redonner confiance aux citoyens, il faudrait leur montrer que leurs dirigeants peuvent les aider. Et pour y arriver, il faudrait plus de redistribution, beaucoup plus, pour pouvoir aider tous ceux qui souffrent des risques évoqués plus haut. Ceux qui pourraient mettre en œuvre cette redistribution à grande échelle sont les insatisfaits confiants (socialistes, gauche radicale), à condition de s’en donner les moyens par un changement de politique économique. Nous avons sur ce site présenté plusieurs des politiques qu’il serait possible de mettre en œuvre pour aller dans ce sens.

Actuellement ces dirigeants potentiels ne peuvent être élus, car leurs électeurs sont mis en minorité par la coalition d’une part des satisfaits et confiants, qui n’ont pas besoin de cette redistribution (ce sont les électeurs de Macron) et d’autre part des insatisfaits méfiants, qui n’y croient pas (ce sont les électeurs de Le Pen). Aucun de ces électeurs ne veut entendre parler d’une large redistribution.

Attendons donc qu’un jour se créent, ici ou ailleurs, les conditions pour aller dans le sens opposé.

 



(1) Nous adoptons pour cet exposé le même plan que « Les origines du populisme » (Yann Algan, Elizabeth Beasley, Daniel Cohen, Martial Foucault), Seuil 2019. Nous ne saurions trop recommander au lecteur de lire cet ouvrage, dont le présent article reprend nombre de démonstrations..

 

(2) Branko Milanovic « Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, … » La Découverte, Paris 2019

(3) Yann Algan, Serguei Guriev, Elias Papaioannou et Evgenia Passari “ The European Trust Crisis and the rise of Populism, Brookings Papers on Economic Activity, 2017

(4) Ronald Inglehart “Modernization and post-modernization : Cultural, Economic and Political changes in 43 societies”, Princeton University Press, Princeton, 1997.

(5) Jean Viard « L’implosion démocratique », L’Aube, Paris 2019

(6) Observatoire des Inégalités « Famille monoparentale rime souvent avec pauvreté », Novembre 2017. Le seuil de pauvreté est mesuré à 60% du revenu médian.

(7) Un individu est « confiant » s’il répond positivement à la première proposition de la question suivante : « D’une manière générale diriez-vous que l’on peut faire confiance à la plupart des gens ou que l’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ? ».

(8) Des jeux de coopération ont été utilisés avec des variantes sur des échantillons représentatifs de populations des pays occidentaux. Ils consistent en général à donner de l’argent à un « envoyeur », qui peut décider d’en envoyer une partie à un « receveur ». Ces expériences ont montré que la confiance interpersonnelle déclarée est très corrélée au degré de coopération observé dans les jeux.

La controverse du pouvoir d’achat

 

 

En Octobre dernier, statisticiens, économistes et ministres étaient au diapason. La fin de l’année s’annonçait comme faste pour la hausse du pouvoir d’achat. Celui-ci devait être regonflé par la baisse de la taxe d’habitation et la suppression des cotisations salariales. Après un premier trimestre dans le rouge (-0,5%), on s’attendait à une hausse de 1,7% au 4ème trimestre, et même à une hausse de 1,3% sur l’ensemble de l’année.

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Le prix de l’austérité

 

 

On parle beaucoup des mouvements populistes en ce moment, surtout pour observer que tous les pays européens sont touchés par ces mouvements les uns après les autres[1]. Le terme de « populiste » est plutôt vague, précisons que nous l’employons ici pour désigner les mouvements soutenus par tous ceux qui estiment que les élites politiques ont failli face à la crise et aux dégâts de la mondialisation. Ils fleurissent surtout depuis la crise de 2008. Il y en a de droite et de gauche, qui divergent sur l’immigration, mais tous se retrouvent pour accuser les élites de leur pays ou de Bruxelles de ne pas traiter leurs vrais problèmes. Insistons sur le fait que ces citoyens en colère ne s’expriment pas seulement pour élire des dirigeants extrêmes, mais aussi lors d’autres consultations, par exemple des référendums. Le référendum sur le Brexit en est un bon exemple et nous y reviendrons.

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Les aides sociales sont-elles trop élevées en France ?

 

Le 13 Juin, E. Macron a fait fuiter une confidence que lui-même aurait faite à ses conseillers la veille, et dont le texte s’est répandu comme une traînée de poudre : « On met un pognon de dingue dans les minimas sociaux et les gens ne s’en sortent pas. Les gens pauvres restent pauvres, ceux qui tombent pauvres restent pauvres. On doit avoir un truc qui permet aux gens de s’en sortir ».

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Où est passée l’inflation? Pourquoi il faut changer la mesure du chômage

 

Pendant le siècle qui nous précède, plus précisément depuis la grande inflation allemande des années 1920[1], la pensée économique dominante a considéré l’inflation comme un mal suprême, qu’il faut combattre vigoureusement et en permanence. Mais depuis quelques années, le doute s’insinue dans l’esprit des économistes et dans celui des banquiers centraux, car alors que la reprise économique semble se généraliser dans de nombreux pays développés, l’inflation reste « aux abonnés absents »[2].

Dès les années 1950 un économiste du nom de Phillips a théorisé le lien entre chômage et inflation. D’après lui, lorsque le chômage baisse, les employeurs ont plus de mal à trouver des candidats, ils offrent donc des salaires plus élevés. De leur côté, les salariés sont plus à même de demander des hausses de salaires surtout s’ils sont organisés collectivement en syndicats. Cette hausse des salaires génère une inflation par les coûts.

Phillips a fait des statistiques et quantifié sa relation. Ses travaux ont été depuis cette époque utilisés dans de nombreux modèles de prévision. Pour ces raisons, le lien entre chômage et inflation paraît tout à fait évident à l’économiste moyen. Pour notre part, nous sommes d’accord avec cette théorie, étant entendu que la causalité va de la hausse des salaires vers la hausse des prix.

Or, si on en croit les statistiques, le chômage est actuellement à la baisse dans de nombreux pays. Aux USA par exemple, le nombre des allocataires est tombé à son plus bas niveau depuis 1973. On s’attend à ce qu’il descende jusqu’à 3,5%. Un niveau aussi bas n’a pas été vu depuis 1969.

Cependant à l’époque l’inflation était d’environ 6% alors qu’aujourd’hui les banquiers centraux ont bien du mal à faire monter cette inflation au-dessus de 1,5% ! La corrélation de Phillips semble avoir du plomb dans l’aile…

Mais une autre interprétation est possible. La théorie peut rester valable si les chiffres du chômage sont faux !

Le chômage baisse-t-il autant qu’on le dit ? On nous annonce partout que le plein emploi est de retour. Aux USA, en Grande-Bretagne, en Allemagne et ailleurs, on brandit des taux de chômage tous plus bas les uns que les autres. Mais ne doit-on pas douter de ces chiffres ? Que signifie le taux de chômage lorsque des millions de personnes aux Etats-Unis ont déserté le marché du travail et ont disparu des statistiques ? Que signifie le taux de chômage lorsque le temps partiel qui était l’exception devient la règle de nos jours ? Un emploi même de quelques heures par semaines fait un chômeur de moins dans les statistiques ! Que signifient le taux de chômage et le niveau des salaires lorsque des milliers d’emploi disparaissent des secteurs industriels pour aller dans les secteurs de services, avec des jobs moins qualifiés, moins syndiqués et moins bien payés ?

Tout ceci est également à replacer dans un contexte de taux de croissance beaucoup plus faibles en moyenne que dans le passé et d’une productivité qui stagne également, d’où beaucoup moins de marges de progression pour les salaires.

Mais comment montrer que la situation des salariés n’est pas aussi rose que voudraient nous le faire croire les statistiques du chômage ? Nous allons essayer de le faire, en sortant de la logique des statistiques habituelles. Celles-ci ne comptent comme chômeur que ceux qui cherchent un emploi et n’en ont aucun. Ceux qui ont déserté le marché du travail et ne postulent même plus ne sont pas comptés, pas plus que ceux qui travaillent à temps partiel et voudraient travailler plus.

L’indicateur qui permet de tenir compte de tout cela est le taux d’activité en équivalent plein temps. Il consiste à se demander combien d’heures de travail sont faites au total dans le pays, puis de diviser par toutes les heures qui pourraient être faites si toute la population en âge de travailler travaillait à plein temps.

Une telle manière de faire est assez pessimiste. En effet, il est impossible de faire travailler 100% d’une classe d’âge. Même chez ceux qui ne vont plus à l’école, il y a une fraction incompressible qui ne peut pas ou ne veut pas travailler. Mais on mesure tout de même ainsi l’aptitude d’une société à mettre au travail la population qui en a la possibilité.

Au contraire, les taux d’activité disponibles dans les instituts de statistique consistent à compter un travailleur comme actif dès qu’il travaille une heure. On divise ensuite le nombre de travailleurs ainsi trouvés par la population active. Le travail partiel passe à la trappe.

Ensuite, qu’est-ce que la population active ? La plupart des instituts de statistiques additionnent tout simplement le nombre de travailleurs et le nombre de chômeurs officiels. Les exclus du marché passent à leur tour à la trappe, et le taux d’activité officiel est alors complémentaire du taux de chômage officiel, on n’a donc pas avancé.

Il faut donc que nous fassions nos propres calculs pour trouver un taux d’activité en équivalent plein temps. C’est un peu compliqué et nous avons reporté les calculs en Annexe pour les curieux. Le résumé de la démarche est le suivant. Pour chaque tranche d’âge et chaque tranche de durée de travail effective, les statistiques nous donnent le nombre de personnes concernées. Nous en déduisons la durée moyenne effective de travail hebdomadaire pour cette tranche d’âge. Un premier taux d’emploi est alors obtenu en divisant le nombre de personnes ayant un contrat par le nombre total de personnes dans cette tranche d’âge, puis ce taux est corrigé par le ratio entre la durée hebdomadaire moyenne effective et la durée de la semaine de travail à plein temps. C’est donc une manière de calculer un taux d’emploi en équivalent plein temps, qui comme tous les calculs du même genre sont des approximations. Par ailleurs nous sommes bien conscients qu’un taux d’emploi de 75% par exemple ne signifie pas que 25% de la population de la tranche d’âge concernée serait sans emploi et désirerait en avoir un. De nombreuses personnes n’ont pas la capacité ou la volonté de travailler. Il n’empêche que ce taux mesure la capacité de la société à mobiliser sa population et à en laisser le moins possible en manque d’emploi. De plus, les comparaisons entre pays et les tendances dans le temps sont intéressantes.

Regardons maintenant les statistiques comparées de taux d’emploi et taux de chômage de quelques pays, en commençant par le Danemark, le meilleur élève de la classe, pour montrer ce qu’il est possible de réaliser comme étude avec ce taux d’activité « équivalent plein temps ».

 

Danemark

Nous avons décrit le marché du travail au Danemark dans un précédent article[3]. Dans une première période, celle des années 1993 à 2008, le pays réussit à faire baisser le taux de chômage (voir Figure 1), mais aussi à faire monter le taux d’emploi, déjà assez haut (proche de 70%) jusqu’à plus de75% (76% en 2008).

Cette performance est exceptionnelle. Occuper vraiment les trois quart d’une population nécessite la mobili¬sation de gros moyens humains et financiers. Cette réussite n’a pas résisté à la crise de 2008 et la compétition intense qui s’en est suivie. Le taux est retombé en dessous de 70% (69% en 2015) avec un taux de chômage en hausse (6% en 2015) que bien des pays leur envieraient. Compte tenu du taux élevé d’activité, ce taux de chômage est crédible.

 

 

 

Nous allons maintenant regarder d’autres pays moins méritants.

 

Grande-Bretagne

 

Ce pays est un de ceux qui prétendent avoir un taux de chômage en baisse grâce à leur flexibilité hors pair sur le marché du travail. Ce taux en baisse se voit effectivement sur la figure 2. Malgré la remontée due à la crise de 2008, la tendance générale est à la baisse, et en 2016 il est de 4,8%.

Par contre, le taux d’emploi est remarquablement stable depuis le début des années 1990, à un niveau honorable, entre 65% et 68% suivant les périodes. Il n’y a donc pas de hausse de ce taux d’emploi qui corroborerait la baisse du chômage. Mais comme nous l’avons écrit ailleurs[4], ceci se paie par une grande précarité des travailleurs. Nous pouvons illustrer ce fait que d’après les statistiques de l’OCDE le ratio des emplois à temps partiels au total des emplois est passé sur la même période de 20% à 24%, alors qu’il n’est en France que de 14% aujourd’hui.

On a donc ici un exemple de statistiques du chômage en baisse qui ne sont en fait qu’un trompe-l’œil, le taux d’activité plein temps n’ayant pas corroboré ce mouvement.

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Pays-Bas

Nous avons décrit la situation hollandaise dans le document déjà cité. Le pays s’est lancé dans la flexisécurité à partir de 1996. La Figure 3 montre bien que le taux de chômage officiel décroit à cette époque de la zone 8-9% à 4-5%. De son côté, le taux d’activité croît de 60% environ à 65% environ. Jusque-là les résultats sont plutôt encourageants bien que pas exceptionnels. Mais à partir de 2008, alors que le taux de chômage remonte modérément vers 7%, le taux d’emploi plafonne à 68% puis redescend inéluctablement en dessous de 65% (63% en 2015), ce qui commnence à être un peu bas.

 

Là aussi on sait que la précarité a fini par s’installer. Le temps partiel est une institution aux Pays-Bas. Mais il atteint de nos jours des valeurs énormes. De 1983 à 2015 le ratio des temps partiels aux temps pleins est passé de 23% à 63% ! Que peut signifier dans ce cas un taux de chômage, même s’il paraît plutôt bas ?

 

France

Bien que la France ne fasse pas grand cas de son taux de chômage, nous présentons ses statistiques sur le sujet.

La figure 4 montre que le taux de chômage a sensiblement baissé depuis le début des années 2000, en grande partie par « adaptation » des statistiques, mais le taux d’emploi augmente, principalement grâce à la croissance brutale de 2001-2003 (il semble que ce soit dû au gouvernement Jospin, voir Annexe), puis grâce à tous les gouvernements de droite puis de gauche, qui ont fait grimper l’indicateur lentement mais régulièrement. Hollande se paie même le luxe en fin de période de dépasser légèrement 70%. C’est tout à fait honorable, et nous verrons si Macron fera aussi bien.

 

Conclusion

L’examen des statistiques sur ces quelques pays nous montre qu’ il ne faut plus faire confiance aux taux de chômage officiels, mais rechercher des indicateurs qui prennent mieux en compte le temps partiel et le non-travail plus ou moins subi. Notre « taux d’emploi en équivalent plein temps » en est un. Le journal « Alternatives Economiques » en a présenté un autre en Septembre 2017, le « taux de non-emploi en équivalent temps plein », qui est de même inspiration. Nous espérons que les instituts de statistiques prendront exemple sur ces tentatives pour fabriquer un indicateur du chômage digne du monde économique du 21ème siècle.

Cet examen nous a aussi montré qu’à part le Danemark, les pays « libéraux » ont des progrès à faire, contrairement à ce qu’ils voudraient faire croire avec des statistiques de chômage prétendument en baisse.

On aura aussi sans doute remarqué que nous n’avons rien dit des Etats-Unis. C’est que nous n’avons aucun élément statistique. Alors que pour d’autres statistiques de l’OCDE les USA fournissent des chiffres comme les autres pays et même le plus souvent avec plus de qualité que la moyenne, nous devons constater que sur les variables qui nous permettent de calculer notre taux d’emploi équivalent plein temps, les Etats-Unis ne fournissent pas plus de chiffres que les plus petits pays, c’est-à-dire rien.

D’autres sources semblent indiquer que là-bas les statistiques du chômage sont une véritable plaisanterie. Les obligations des entreprises sont assez légères, et les services chargés de faire les calculs sont forcés de faire force extrapolations et approximations, de sorte que de nombreux spécialistes ne font plus confiance aux statistiques du chômage aux Etats-Unis.

Et enfin nous voudrions revenir au point de départ de cet article et parler de l’inflation, qui semble avoir disparu. En tout cas les fans de la courbe de Phillips peuvent se rassurer. Ce n’est pas la baisse du chômage qui pose problème. Car le vrai ressort du mécanisme de Phillips est le pouvoir des salariés à faire monter les salaires. A son époque, ce pouvoir était réel dès que l’économie était en croissance car le chômage était faible et les salariés puissants. Aujourd’hui, de manière assez répandue dans le monde, comme nous l’avons montré, le taux de chômage réel n’est pas vraiment en baisse comme tout le monde le clame, et en tout cas la précarité et le temps partiel ont affaibli le pouvoir de négociation des salariés. En tout cas, si inflation il devait y avoir de nouveau, il nous semble que les salariés n’en seraient pas responsables.

 

ANNEXE

Nous allons mettre au point notre mesure du taux d’emploi à partir de l’exemple de la France, pays pour lequel nous maitrisons mieux les différentes sources de données disponibles et pouvons mieux les recouper.

L’OCDE donne des statistiques intitulées «  Durée du travail par tranches d’heure ». En fait, il s’agit de statistiques par tranche d’âge et tranches de durée du travail prévue par le contrat. Par exemple pour la France et pour la tranche 20 ans-64 ans, nous avons, en 2015

Tranche

Moy.

Nombre

1 à 19 heures

10

1 225,89

20 à 29 heures

25

2 029,79

30 à 34 heures

32

1 319,31

35 à 39 heures

37

11 755,25

40 heures et plus

41,5

7 949,37

Nombre total

 

24 279,61

Horaire moyen

 

35,84

Les moyennes pour la tranche sont dans la 2ème colonne. Nous les avons fixées arbitrairement et la valeur moyenne des heures hebdomadaires est donc approximative. En particulier la moyenne adoptée pour la tranche « 40 heures et plus » est particulièrement sensible. Elle nous a servi en fait de variable d’ajustement pour ajuster la mesure finale du taux d’emploi.

Ce calcul approximatif donne alors pour cette population de 24 280 000 personnes un horaire hebdomadaire moyen de 35,84 heures. Si nous supposons que l’horaire hebdomadaire à plein temps est de 39 heures, et que la population totale de cette tranche est de 32 657 000 individus, le taux calculé est de

 

 

 L’ensemble des calculs pour la France, sur toutes les années et pour différentes tranches de population, donne les résultats suivants

 

Les 3 séries de la figure 1 sont calculées respectivement sur la population totale, les tranches 15-64 ans, et les tranches 20-59 ans. Sur les années 2003 à 2011, nous disposons d’une étude de l’INSEE qui a calculé le taux d’emploi en équivalent plein temps pour comparer les hommes et les femmes. Le détail du calcul n’est pas donné par l’INSEE, mais on constate que cette étude concorde avec notre calcul pour la tranche 20-59 ans. Ceci n’est pas étonnant car l’INSEE déclare pour cette étude s’intéresser à la population des personnes ayant terminé leurs études. On peut même dire que la validité de notre calcul est plutôt bonne (bien que nous l’ayons un peu ajusté pour coller encore mieux).

Ces concordances nous encouragent aussi à nous intéresser en priorité à la tranche de population 20-59 ans, qui colle le mieux actuellement à la population active.

Sur le graphique on note une stabilité remarquable du taux d’emploi, avec l’exception d’une marche importante en 2002-2003. S’agit-il d’un changement dans la structure des statistiques par l’INSEE, ou d’un effet réel des 35h de Lionel Jospin et Martine Aubry, mesure qui est entrée en vigueur précisément à ce moment ? Nous penchons pour la deuxième hypothèse, car quand on regarde le détail on note une baisse nette du nombre de personnes en contrat de 40 heures et +, une hausse concomitante du nombre de personnes en contrat de 35 à 39 heures, et une hausse globale du nombre de personnes actives.

 

 

 



(1) Il y a toutefois une mauvaise interprétation de la « Grande Inflation » allemande. Celle-ci n’a pas été causée par un usage immodéré de la planche à billets, comme on le répète depuis cette époque, mais par les contraintes extérieures inextricables dans lesquelles on avait enfermé l’Allemagne de l’époque.

(2) Cette formulation est celle de Stéphane Lauer dans Le Monde du 23 Octobre 2017

(3) Voir « E. Macron peut-il réussir sa politique ? » sur ce site

(4) Voir « E. Macron peut-il réussir sa politique ? » sur ce site

La remontée des inégalités en France, une évidence trop mal connue

Que la situation des gens modestes et des classes moyennes se soit dégradée depuis le milieu des années 90, tout le monde en est conscient. Les ravages du chômage, la montée de la précarité, la pression sur les salaires, de nombreux facteurs ont contribué à cette dégradation. Mais la mesure exacte de cette dégradation et surtout l’évolution des situations relatives des français sont peu connus. (Lire la suite…)