Le prix de l’austérité

 

 

On parle beaucoup des mouvements populistes en ce moment, surtout pour observer que tous les pays européens sont touchés par ces mouvements les uns après les autres[1]. Le terme de « populiste » est plutôt vague, précisons que nous l’employons ici pour désigner les mouvements soutenus par tous ceux qui estiment que les élites politiques ont failli face à la crise et aux dégâts de la mondialisation. Ils fleurissent surtout depuis la crise de 2008. Il y en a de droite et de gauche, qui divergent sur l’immigration, mais tous se retrouvent pour accuser les élites de leur pays ou de Bruxelles de ne pas traiter leurs vrais problèmes. Insistons sur le fait que ces citoyens en colère ne s’expriment pas seulement pour élire des dirigeants extrêmes, mais aussi lors d’autres consultations, par exemple des référendums. Le référendum sur le Brexit en est un bon exemple et nous y reviendrons.

Mais quels sont les problèmes qui motivent ces mécontentements ? Nous allons nous concentrer sur la période qui a succédé à la crise de 2008. Cette crise a durement impacté les conditions de vie des citoyens occidentaux (Europe et Amérique du Nord). Et si pour certains paramètres mis en avant par les gouvernements, la crise est derrière nous, sur beaucoup de points les choses ne se sont pas améliorées. En France, le pouvoir d’achat par ménage n’a guère progressé. L’INSEE nous dit qu’entre 2008 et 2017, le pouvoir d’achat global a progressé de 0,8% et, par unité de consommation, de 0,1%. Autant dire zéro. D’autant plus que le pouvoir d’achat « arbitrable » a reculé de 0,1%[2]. D’autre part, on sait que les inégalités ont augmenté. Par exemple une étude du WIL (World Inequality Lab) du 25 Septembre montre qu’entre 1990 et 2018 les inégalités des revenus avant impôt ont crû puisque la part des 10% les plus riches est passée de 30% à 32% et celle des plus pauvres de 24% à 22%. Après impôt et transferts ces inégalités sont restées stables, ce qui signifie que la redistribution a joué son rôle, mais n’a pas réussi à renverser le mouvement, comme c’était le cas avant les années 1980.

Le pouvoir d’achat est un signal parmi d’autres de la dégradation des conditions sociales dans la période récente. De plus ce n’est pas une mesure comparable d’un pays à l’autre. Pour sentir cette dégradation il n’est pas non plus possible de regarder le taux de chômage, qui est fortement « conditionné » par les gouvernements (voir sur ce site « Où est passée l’inflation ? Pourquoi il faut changer la mesure du chômage. »). En fait il faut examiner soigneusement les conditions de travail, les « petits boulots », la baisse des droits et la précarisation pour mesurer ces sujets de mécontentement[3]. Il faut aussi se souvenir qu’avec la pression persistante sur les dépenses publiques, les taux de pauvreté et les inégalités ne baissent guère en Europe.

Que s’est-il donc passé pour que les gouvernements européens aillent quasiment tous dans ce sens ? Pourtant, la violente crise de 2008 a été combattue par les banques centrales et les gouvernements européens et américains, en ouvrant les vannes du crédit et du déficit budgétaire. Mais nous avons montré dans un article de 2016[4], pour le déplorer, que le déficit public moyen de l’euro zone, qui a culminé à 6,5% du PIB au 2ème trimestre de 2010, a baissé à partir de cette date. Deux ans après il était sous la barre des 4%, et à la fin de 2013 sous la barre des 3%. Les USA ont été moins « austères » puisqu’ils ne sont passés sous la barre des 4% qu’en 2012, soit deux ans plus tard. Nous montrons aussi dans cet article que faute d’un déficit budgétaire important, l’économie réelle ne pouvait pas être relancée par la seule action de la BCE et de son « Quantitative Easing ». Les gouvernements européens ont donc combattu vraiment la crise pendant 2 ans, puis ont cessé leur action.

Pourquoi une telle précipitation pour cesser de soutenir l’économie ? La raison en est la peur du gonflement des dettes publiques. 2010 est l’année où les marchés attaquent durement les pays européens les plus endettés (Grèce, Irlande, Portugal, Espagne). Cette peur des marchés a conduit dans toute l’Europe les gouvernements à entreprendre de réduire les déficits budgétaires et de rester ou revenir sous la barre des 3%, barre tout à fait arbitraire. Dans plusieurs pays ceci s’est traduit par une cure d’austérité très sévère, et pour tous, par des politiques plutôt restrictives. En dehors de la baisse des dépenses publiques, ces politiques économiques se caractérisent par la préférence pour les entreprises et la libéralisation maximale du marché du travail[5]. On comprend pourquoi les difficultés de nombreux citoyens européens ont augmenté, pourquoi ces citoyens européens doutent fortement des capacités de leurs dirigeants et pourquoi ils se tournent vers d’autres leaders dits « populistes », surtout si comme nous ces citoyens ne sont pas obsédés par la hausse de la dette publique.

Nous voudrions parler ici, à titre d’élément de preuve, d’un article de Thiemo Fetzer[6] qui démontre qu’en Grande-Bretagne d’une part le vote « pro-Brexit » est bien un vote des populations malmenées par les conditions économiques et d’autre part le gouvernement Cameron et sa politique d’austérité à partir de 2010 sont bien responsables du développement de ce vote « populiste ». Nous citons ci-après des extraits de l’article (traduction libre par nous-mêmes) : « L’immigration et les échanges internationaux semblent avoir peu de pouvoir explicatif. A l’inverse les facteurs clés semblent être la dépendance historique des individus à l’emploi industriel, les bas revenus et le chômage élevé. Pour la dimension géographique, nous avons trouvé que les zones déficitaires en éducation, en revenus et en emploi avaient plutôt voté « Leave ».[…] Nous avons aussi appliqué nos calculs à des données du vote pour Marine Le Pen aux élections présidentielles de 2017, et les résultats concordent raisonnablement bien. »

En fonction des cultures politiques différentes de chaque pays, la progression de la contestation est plus ou moins rapide. Pour l’Europe, nous avons indiqué que les gouvernements ont commencé à « serrer la vis » dans la période 2010-2012. Or c’est à partir de 2014-2015 qu’on constate une percée des partis « populistes ».

– En France le vote Front National quitte la zone des 10-15% pour atteindre plus de 20% à partir des élections de 2014 (Européennes) ou 2015 (Régionales, Départementales) puis 2017 (Présidentielle). Une analyse de ce vote par le CEVIPOF en 2017 montre que contrairement à une enquête de 2002, il traverse maintenant les générations, les catégories socioprofessionnelles et les niveaux d’éducation. La catégorie qui vote le plus pour « le Front » est celles des sondés « pessimistes » (se voient plus bas que leurs parents) ou « lucides inférieurs » (sont objectivement moins bien lotis). Ce n’est pas exactement un vote de protestation mais plutôt un vote de ceux qui se voient déclassés.

– En Allemagne le parti « populiste » AFD a été créé en 2013, et cette même année fait 4,7% des voix, ratant de peu son entrée au Bundestag. En 2017, il fait 12,9% des voix, résultat inespéré car des dissensions internes lui ont certainement couté de nombreux électeurs. Considéré comme un parti « anti-establishment », il semble avoir pris des électeurs à tous les partis et également chez les abstentionnistes.

– En Angleterre le parti UKIP, parti considéré comme eurosceptique et populiste de droite, a été créé en 1991, avec peu de résultats électoraux jusqu’à la percée de 2014 aux Européennes (27,5% des voix) et en 2015 aux Législatives (12,6% des voix). Le vote du Brexit a eu lieu en Juin 2016 et dépasse le vote pour l’UKIP, mais il est de même nature.

– En Pologne, le Parti « Droit et Justice » est un parti de gouvernement qui a été brièvement au pouvoir entre 2005 et 2007, puis est resté dans l’opposition jusqu’en 2015 en connaissant plusieurs déceptions lors des élections successives. Mais en 2015, il remporte l’élection présidentielle puis les élections législatives. Depuis cette date il est au pouvoir avec une confortable majorité et est en conflit avec l’UE, notamment sur sa volonté de mettre le système judiciaire sous sa coupe. En Février 2018, France Culture enquête dans la campagne polonaise[7]. L’auteur montre que les électeurs apprécient les allocations familiales et la lutte contre la corruption mais aussi la fierté patriotique d’une Pologne enfin souveraine. Citons : « Le PiS a aussi joué avec succès la carte du peuple contre les élites, celle des perdants de la croissance économique, car la hausse des revenus n’a pas profité de manière égale à tous, des laissés pour compte, ceux qui ont eu peur de perdre leur identité dans la modernisation accélérée du pays, dans la course pour intégrer l’Union Européenne. »

– En Autriche le FPO (Parti pour la Liberté Autrichien) est un parti de droite nationaliste. Il a gouverné en coalition en 1999, mais il est battu en 2002. Malgré un succès en Carinthie en 2004, les résultats sont de plus en plus mauvais. En 2010 la candidate à l’élection présidentielle fait 15% des voix. Aux législatives de 2013 le parti obtient 20,5% des voix, et en 2016 le candidat aux élections présidentielles vire en tête au premier tour avec 35,1% des voix, mais perd le 2ème tour face aux écologistes. En 2017 il obtient 26% aux élections législatives et 51 députés sur 383. Aujourd’hui le parti est considéré comme un parti populiste et nationaliste, il soutient la réduction des impôts mais l’intervention de l’Etat dans l’économie. Il est anti-immigration et antimusulman.

– En Italie, rappelons que le gouvernement Monti, élu fin 2011 pour « assainir l’économie », a élaboré un plan d’austérité qui n’a guère pu être appliqué car ce gouvernement a été balayé un an plus tard. Il s’en est suivi une période pendant laquelle aucune majorité claire ne peut se dégager. Le gouvernement Letta conduit aux élections anticipées de 2013. Le Mouvement 5 Etoiles (M5S) y recueille entre 23,8 % et 25,6 % des voix aux deux chambres du Parlement. Ce mouvement a été fondé en 2009. Il ne veut pas être un parti politique et prône la démocratie directe. Il fonde son succès sur le rejet des hommes politiques traditionnels. Aux élections municipales de 2016, il remporte les villes de Rome et de Turin. Avec environ 32 % des voix, il devance largement les autres partis politiques aux élections générales italiennes de 2018 ; il forme alors un gouvernement de coalition avec la Ligue du Nord.

Cette revue des mouvements « populistes » d’Europe montre qu’avec des succès variés en fonction des conditions locales (notamment les échéances électorales étalées dans le temps) et de la qualité de leurs animateurs, il ont tous rencontré un écho électoral entre 2014 et 2018, soit 2 à 6 ans après le virage autarcique en Europe. Cette concomitance ne peut être un hasard.

Il y a toutefois des contrexemples. Parmi ceux-ci nous pouvons citer la Hongrie. Dans ce pays Viktor Orban est premier ministre depuis 2010. Classer sa politique est difficile mais il semble qu’on puisse le considérer comme un populiste de droite. Sa ligne est anti-immigration, autoritaire et anti UE. Lui aussi est en conflit avec les autorités bruxelloises notamment avec le parlement européen.

Mais si la Hongrie ne se conforme pas au schéma de la zone euro, c’est qu’elle n’y est pas, et que la crise de 2008 ne s’y est pas du tout déroulée comme dans cette zone Euro, où comme en Angleterre. Elle n’a donc pas connu la même succession de politiques expansives jusqu’à 2010 puis restrictives ensuite. En fait la Hongrie était très dépendante des capitaux étrangers. 80% des banques hongroises sont des filiales ou succursales de banques étrangères. De plus 70% des dettes privées et 50% de la dette publique sont libellés en devises étrangères (euro, franc suisse, dollar). Lorsque les banques occidentales ont été touchées par la crise, elles ont cherché à rapatrier les capitaux placés partout, et aussi en Hongrie. Ce pays a été un des pays les plus précocement touchés par la crise. La monnaie nationale, le forint, a été attaqué en permanence, d’où le maintien de taux d’intérêt élevés. Dès l’automne 2008, la Hongrie obtient un prêt du FMI contre un plan d’austérité. Mais l’économie s’effondre (-6,8% en 2009). C’est dans ce contexte que Viktor Orban est élu, et on ne peut lui reprocher d’avoir pris des mesures hors des sentiers battus.

Nous avons donc un faisceau de présomptions que tous ces mouvements populistes qui préoccupent les élites ont été en fait causés par le fort sentiment des citoyens qu’après la crise de 2008 les gouvernements les ont « laissés tomber » et ont adopté des politiques antisociales sous prétexte de maitriser la dette.

Si c’est bien le cas, aurait-on pu faire autrement ? Nous prétendons que oui. Ce tournant vers l’austérité a été en fait causé par la peur de la dette publique et de la sanction des marchés. Si les Etats-Unis ont pu continuer de financer un déficit important pendant plusieurs années, c’est qu’ils ne craignent pas la sanction des marchés. En effet la Banque Centrale veille au grain. Elle régule les taux d’intérêt par achat et vente de titres publics. Ceci n’est pas le cas en Europe, où la BCE a interdiction de procéder ainsi. Certes, en décidant en 2015 des opérations de « Quantitative Easing » Mario Draghi a outrepassé cette interdiction. Plus exactement il a contourné l’interdiction en achetant les titres de dette sur le marché secondaire et non directement à l’Etat. Il n’empêche qu’en procédant ainsi la banque centrale contrôle le prix de ces titres sur le marché et donc les taux d’intérêt. On peut d’ailleurs remarquer d’une part qu’il n’a commencé cette politique[8] qu’à partir de 2015, d’autre part que depuis que ces opérations sont en cours la spéculation sur les dettes publiques ont miraculeusement disparu. Mais les QE auront une fin et alors on peut craindre le retour de la pression des marchés. La première chose à faire pour donner plus de liberté aux gouvernements est donc de supprimer cette interdiction. La BCE doit pouvoir réguler les taux d’intérêt par achat et vente des titres de dette publique comme le font toutes les autres banques centrales.

Est-ce suffisant ? Certes non car pour pouvoir financer un fort déficit budgétaire pendant un nombre d’années suffisant, il faut pouvoir aussi supporter que la dette gonfle. Le Japon a une dette de 250% du PIB et ne s’en émeut guère car 37% de cette dette a été acheté par la banque centrale, 25% par des banques nippones, 22% par les assurances du pays et seulement 7% à l’étranger (chiffres 2016). En France 60% de la dette publique est détenue par des étrangers. Il faudrait donc commencer par changer cela. Et en particulier la BCE devrait non seulement réguler les titres de dette en achetant et en revendant, mais également en achetant des titres publics pour les conserver. Evidemment certains diront qu’on va créer de la monnaie et donc risquer l’inflation. Mais rien n’est moins sûr. Le QE de la BCE n’a pas créé d’inflation, du moins sur le marché des biens. De son côté le Japon n’a pas semble-t-il créé d’inflation par sa politique d’endettement massive.

Ensuite des mesures devraient être prises pour que les titres en euro restent en majorité en zone euro. Certes ce n’est pas aussi facile qu’au Japon, où a longtemps régné une culture du « tout japonais », mais au moins des mesures incitatives devraient être prises.

Une fois ceci fait la dette peut augmenter. Nous avons d’ailleurs déjà observé dans un autre article que si la banque centrale en achète une partie définitivement, c’est comme si elle finançait le gouvernement directement. En effet, si elle transformait ce titre de dette en écriture de subvention ou de dette perpétuelle sans changer rien d’autre par ailleurs, il n’y aurait aucun effet supplémentaire. Elle peut donc conserver ces titres de dette sans inconvénient. La dette peut donc croître indéfiniment.

Et les intérêts de la dette, me direz-vous ? Ne vont-ils pas gonfler indéfiniment aussi ? Mais les titres conservés à la banque centrale vont produire des intérêts qui iront au crédit de la banque centrale, qui est propriété de l’Etat. C’est comme si l’Etat payait des intérêts à lui-même. Pour les titres possédés par des entités européennes il y a moindre mal, car les intérêts sont versés à des agents économiques de la zone euro.

En conclusion, si des mouvements « populistes » fleurissent à travers l’Europe et même le monde, c’est la faute des gouvernements concernés qui ont décidé une politique d’austérité, et ont ainsi perdu la confiance de leurs électeurs par peur d’un danger imaginaire, ou du moins d’un danger qu’il est possible de conjurer si on le veut vraiment.

 



(1) On note une percée notable de ces mouvements dans au moins 9 pays européens (Allemagne, Autriche, France, Hongrie, Italie, Pays-Bas, Pologne, République Tchèque, Royaume-Uni)

(2) Ce terme barbare de « pouvoir d’achat arbitrable » désigne le pouvoir d’achat pour les dépenses non contraintes (loyer, électricité, etc. …). On estime généralement que son évolution reflète mieux le ressenti des citoyens.

(3) Voir sur ce site la revue des pays européens qui ont « flexibilisé » leur marché du travail dans « E.Macron peut-il réussir sa politique ? »

(4) Gabriel Galand, «   Pourquoi le QE de la BCE ne marche pas » sur ce site.

(5) En Europe, la doctrine économique régnante est la politique de l’offre, qui vise avant tout la compétitivité des entreprises, au détriment de la demande.

(6) Sascha O Becker, Thiemo Fetzer, Dennis Novy “Who voted for Brexit? A comprehensive district-level analysis” Economic Policy Vol. 32, Issue 92, October 2017

(7) A. Kieffer, «&nbsp En Pologne, les électeurs du PiS plébiscitent le "bon changement

(8) Il y a eu des opérations de « Quantitative Easing » en 2009 mais la BCE n’achetait pas encore de titres de dette publique.

Les aides sociales sont-elles trop élevées en France ?

 

Le 13 Juin, E. Macron a fait fuiter une confidence que lui-même aurait faite à ses conseillers la veille, et dont le texte s’est répandu comme une traînée de poudre : « On met un pognon de dingue dans les minimas sociaux et les gens ne s’en sortent pas. Les gens pauvres restent pauvres, ceux qui tombent pauvres restent pauvres. On doit avoir un truc qui permet aux gens de s’en sortir ».

Cette technique de communication assez efficace n’est pas nouvelle[1].Elle signifie entre autres que le gouvernement pense à une réforme des aides sociales. Des documents émanant du gouvernement expliquent d’ailleurs que la croissance du volume des aides sociales est continue, et finira par être insupportable. Enfin il faut aussi citer le rapport « Action Publique 2022 » qui fournit au gouvernement une foule de pistes pour diminuer les dépenses, et dans lequel les aides sociales ne sont pas oubliées.

E. Macron a-t-il raison lorsqu’il suggère que ces aides sociales sont inefficaces ?

Le gouvernement a-t-il raison de vouloir les réduire ?

Une éventuelle réforme restrictive serait-elle vue favorablement par l’opinion ?

Le présent papier essaie de répondre à ces questions. Nous sommes aidés dans notre démarche par un dossier paru dans Le Monde du 17-18 Juin contenant l’opinion de 4 experts sur le sujet.

Rappelons avant de continuer que nous traitons du sujet lancé par E. Macron, qui est l’aide visant à diminuer la pauvreté[2], et seulement de celle-ci. Nous ne parlons pas des autres transferts monétaires : assurances santé, assurance chômage, allocations familiales, retraites, …

 

Les aides sont-elles inefficaces[3] ?

On peut d’abord estimer que le nombre de pauvres après versement des aides reste trop grand. 9 millions en France, soit 14,2% de la population, est-ce excessif ? C’est en tout cas nettement inférieur à la moyenne européenne, qui est proche de 17%. Même la Suède, réputée état très « social » a un taux supérieur au nôtre, environ 17%.

Mais il ne suffit pas d’avoir un bon résultat. Pour plaire aux technocrates qui nous gouvernent, il faut de plus que le rapport coût-efficacité soit bon. Et là les choses se compliquent. Car les coûts sont difficiles à estimer si on veut se limiter aux aides qui sont versées aux pauvres. En effet la plupart des aides sont versées à des populations plus larges que les ménages strictement pauvres. Il faut donc retraiter les statistiques dans cet esprit. La frontière avec l’assurance sociale (santé, retraites) ou la politique familiale n’est pas toujours la même suivant les pays. Pour démêler tout cela il faut donc entrer dans le détail, et c’est une affaire de spécialistes. Nous nous en remettrons donc à Olivier Bargain, qui traite du sujet dans le dossier évoqué plus haut, et qui nous semble offrir des garanties suffisantes[4].

Si donc on en croit les chiffres de l’auteur, qui additionne les coûts des minima sociaux, de la prime d’activité, les aides au logement et les prestations familiales sous condition de ressources, on atteint 2,6% du PIB. Le ciblage de ces aides est suffisamment bon pour diviser par 1,6 le taux de pauvreté[5]. Ce ratio est similaire d’après lui à celui obtenu en Finlande, au Danemark ou aux Pays-Bas.

Pour avoir des comparaisons plus précises, nous pouvons, comme l’auteur, comparer le système français à celui de deux pays qui servent souvent de modèle ou de repoussoir, l’Angleterre et l’Allemagne.

L’auteur dit que la France a aujourd’hui un taux de pauvreté après transferts de 14,2% et que ces transferts réduisent le taux dans le ratio 1,6 soit un taux avant transferts de 22,7% et une réduction de ce taux de 37,4%[6]. L’auteur ajoute que pour obtenir cette réduction le gouvernement a dépensé 2,6% de PIB. On peut donc conclure que 1% de PIB permet de réduire le taux de pauvreté de 37,4%/2,6 = 14,4%.

L’article permet de faire le même calcul pour la Grande-Bretagne. Toujours d’après l’auteur la Grande-Bretagne dépense 4% de son PIB pour diviser la pauvreté par 2, de 32% à 16% soit 50% de baisse. Son « rendement » est donc de 50%/4 soit 12,5%. La Grande-Bretagne serait donc moins efficace que la France (avec un « rendement » de 12, 5% contre 14, 4% pour la France). Mais la différence n’étant pas énorme, contentons-nous de dire que nous ne faisons pas quantitativement plus mal que la Grande-Bretagne. De plus, qualitativement, le modèle anglais ne nous séduit guère !

Rappelons que la Grande-Bretagne a été la première à mettre en œuvre cette idée que les aides sociales aux sans-ressources étaient improductives, et qu’il fallait les « activer » pour remettre les gens au travail, le travail étant la seule solution valable pour sortir les gens de la pauvreté.

Mais au lieu de se demander si le problème n’était pas dans la disponibilité insuffisante de travail, Tony Blair a voulu à l’époque, avec son programme « New Deal », « activer » les dépenses d’aide sociale pour remettre les inactifs au travail. Ce programme a entraîné de nombreuses mesures. Notamment des incitations au travail ont été développées, et l’inactivité sanctionnée. Les résultats ont été mitigés en matière d’emploi, et insuffisants pour la pauvreté, puisque le taux de pauvreté, qui était d’environ 18% au début des années 2000 était encore de 17,1% en 2010.

En 2010, le gouvernement de David Cameron a lancé, dans son programme de « Big Society », la fusion des allocations pauvreté, des allocations familiales, des allocations logement, et d’autres crédits d’impôt. Le but affiché était la simplification et la rationalisation. Le tout était associé à une informatisation plus poussée des formalités. On espérait de ce cocktail des économies et une plus grande efficacité. La mise en place devait en être faite de 2015 à 2020. Le processus est donc en cours mais il ne se passe pas bien. Le nombre de diminutions ou de suspensions des aides a doublé, le changement de circuit pour les aides au logement fait qu’elles ne sont plus affectées à cet usage et que les ménages concernés s’endettent de plus en plus. Et l’informatisation, qui supprime les relations humaines, fait plus de mal que de bien. Rappelons que le plan pauvreté français prévoit lui aussi un « versement social unique » dès 2019…

Le résultat aujourd’hui en Grande-Bretagne n’est pas brillant puisque le taux de pauvreté reste à 16%, et les engagements sur la pauvreté des enfants n’ont pas été tenus. En effet, l’objectif de la loi de 2010 était de réduire le taux de pauvreté des enfants à 5% en 2020. Or ce taux est resté constamment supérieur à celui de la population totale et donc loin de l’objectif [7].

L’Allemagne a suivi une route similaire à partir de 2004, avec les réformes Hartz sous Gerhard Schröder. Ces réformes sont-elles à l’origine de la baisse du chômage et de l’expansion qui a suivi en Allemagne ? En fait une analyse de la période correspondante[8] montre que ce miracle économique ne peut être expliqué seulement par une réforme partielle du marché du travail. Ces réformes ont eu pour effets certains :

– Un meilleur fonctionnement des organismes de placement qui peut expliquer une partie de la baisse du chômage.

– De remettre au travail les seniors que les entreprises envoyaient toucher les allocations de chômage en attendant la retraite.

– D’obliger les rares accrocs aux allocations chômage à chercher du travail.

– D’ajouter à la masse des emplois des emplois très peu rémunérés et très peu coûteux. On dit qu’ils sont plus de 7 millions, et ils diminuent sans conteste le taux de chômage. Mais ils sont surtout dans les services, et n’ont participé que marginalement à une meilleure compétitivité de l’industrie.

En fait, C. Odendahl montre très bien que les entreprises allemandes avaient perçu dès l’entrée dans l’euro que le coût du travail était trop élevé. Elles avaient dès cette époque, donc depuis l’année 2000, cherché à retrouver de la marge en délocalisant dans les pays de l’Est, et en organisant, en concertation avec les syndicats la modération de la hausse des salaires. Ils y parvenaient d’autant mieux que la menace de supprimer des emplois par délocalisation ou rationalisation apparaissait comme bien réelle. Au moment des réformes Hartz, en 2004 et 2005, ce processus était bien enclenché.

Simultanément, il s’est produit ce que C. Odendhal appelle un coup de chance. La croissance dans les pays émergents, notamment en Chine, s’est envolée[9]. Et l’Allemagne, particulièrement bien placée dans les biens d’investissement industriels (machines-outils, engins de transport, etc …), a vu la demande étrangère exploser. De 2000 à 2007, la valeur ajoutée allemande incorporée dans les exportations de ce pays ont augmenté au rythme de 13% par an.

En résumé il y a eu une vague de demande pour les exportations allemandes, qui a commencé quelques années après 2000, et sur laquelle son industrie a pu surfer, grâce à une compétitivité améliorée depuis ce début des années 2000, à la fois par délocalisation et par modération salariale, mais pas grâce aux réformes Hartz, qui n’ont commencé qu’en 2005. Ces réformes ont par contre contribué partiellement à la baisse du chômage par une plus grande efficacité des organismes de placement[10] et par la multiplication des emplois précaires.

Autrement dit, si les réformes Hartz n’avaient pas été faites, le « miracle allemand » aurait tout de même eu lieu, avec un peu plus de chômage mais avec une qualité sociale bien meilleure.

En effet, ces réformes n’ont pas fait baisser le taux de pauvreté , qui est aujourd’hui de 16,5%.Les proportions de travailleurs à bas salaire et de travailleurs pauvres sont également plus grandes en Allemagne qu’en France.

O. Bargain ne donne pas tous les chiffres pour l’Allemagne, mais il simule l’application du système Allemand à la population française, et calcule ainsi que la pauvreté augmenterait en France de 1,2%. Le système Allemand serait donc moins performant que le nôtre.

En fait, les discours sur la prétendue activation des dépenses d’aide sociale sont la plupart du temps un camouflage de mesures visant à des économies budgétaires, et donc à une diminution du volume global des aides, qui aboutit finalement à une hausse de la pauvreté. Il en est de même pour la simplification. Il est vrai que les systèmes d’aide sont compliqués. Mais cette complexité répond souvent à des situations vraiment différentes sur le terrain. Il n’est pas forcément optimal d’aider des chômeurs ou des handicapés suivant les mêmes modalités et des situations théoriquement semblables peuvent varier selon les régions et les services apportés. D’ailleurs un rapport récent fait par « France Stratégie » à la demande du gouvernement montre que si on fusionnait les 6 allocations considérées[11], il pourrait y avoir plus de perdants que de gagnants. En fait la simplification n’est pas un but en soi, et l’objectif de fusion en une seule aide est irréaliste. Nous ne voudrions pas faire un procès d’intention au gouvernement, mais bien que l’objectif officiel soit de simplifier à enveloppe totale constante, on ne voit pas d’autre raison possible à une telle unification qu’une économie au moins dans les circuits d’administration de ces aides.

En conclusion de cette section, on peut considérer que la France ne fait pas moins bien que ses voisins, et que nous n’avons rien à envier sur ce sujet à nos voisins Anglais ou Allemands.

 

Les causes de la pauvreté et la situation en France

Rappelons que la pauvreté est une notion relative. Un individu ou un ménage est pauvre s’il a un revenu inférieur à celui des autres individus ou ménages, en fait inférieur au seuil de 60% du revenu médian. On pourrait se demander pourquoi on compare aux revenus de la population et non aux besoins des gens concernés. En fait on raisonne ainsi parce qu’à un revenu moyen de la population est associé un panier de besoins moyen qui progresse lui aussi, plus ou moins parallèlement. Il est donc justifié de définir le niveau des besoins en utilisant le niveau des revenus. Si on pouvait multiplier tous les revenus par deux, tout le monde gagnerait 2 fois plus, y compris les pauvres, mais il y aurait toujours autant de pauvres car on suppose que les besoins seraient aussi multipliés par 2.

On pourrait donc en déduire que la santé de l’économie n’a pas d’influence sur le taux de pauvreté. Mais ce n’est pas le cas. En effet, une défaillance de l’économie gonfle directement des populations potentiellement pauvres, par exemple les chômeurs éligibles au RSA.

C’est pourquoi le gouvernement a tort de mettre en avant la croissance selon lui inquiétante du volume de ces aides sociales car cette croissance est imputable aux effets de la crise. De 2008 à 2014 le taux de chômage est passé de 7,4% à 10,3%. Le taux de pauvreté a crû beaucoup plus lentement, de 13,1% à 14,1%, ce qui indique que les aides ont joué leur rôle de stabilisateur, mais évidemment au prix d’une croissance des coûts.

Mais le plus important n’est pas ce niveau général des revenus. Ce qui compte le plus, mais est le plus difficile à changer, c’est la répartition de ces revenus. Si tout le monde avait les mêmes revenus, il n’y aurait pas de pauvres, et pas besoin d’aides.

Or il est connu que les inégalités ont tendance à se creuser dans presque tous les pays. En France, on relève que le « ratio inter décile » des revenus disponibles (rapport entre le revenu minimum des 10% plus riches au revenu maximum des 10% plus pauvres) passe de 6 au début des années 2000 à plus de 7 aujourd’hui[12]. Cette aggravation de l’inégalité des revenus impacte directement le taux de pauvreté et augmente les besoins d’aide.

Plutôt que de chercher à économiser sur les plus pauvres, le gouvernement devrait donc plutôt s’interroger sur ces inégalités et trouver les moyens de les diminuer. Il devrait aussi relancer l’économie pour fournir des emplois au lieu de chercher des économies.

 

Que pense l’opinion ?

Si nous traitons de ce sujet, c’est que nous savons bien que sur les questions de société, le gouvernement ne réforme que si l’opinion le suit. Or sur ce sujet l’opinion a varié[13].

Après la révolution et sous la 3ème République, la pauvreté est vue comme relevant de la protection des pouvoirs publics : les pauvres sont des nécessiteux qu’il faut soustraire à l’influence de l’Eglise. Le 20ème siècle a changé le cadre en mettant en avant le travailleur. La protection sociale est destinée plus à la protection des salariés qu’aux besoins des individus et des familles.

Mais depuis la fin des années 70 le chômage de masse et les problématiques de logement et de santé, ont remis la pauvreté au premier plan. Les années 80 ont été l’occasion de réaffirmer des valeurs morales face aux aléas croissants de la vie professionnelle. Mais simultanément c’est l’époque où les revenus moyens ont cessé de croître fortement tandis que ceux des plus riches ont continué de progresser. Les inégalités ont donc commencé à se creuser. Cette rupture se voit très bien sur la figure ci-dessous, extraite du blog de Thomas Piketty[14]

On y voit la croissance annuelle du revenu pour chaque percentile. Par exemple le point P30 représente les individus qui ont le revenu le plus élevé des 30% de la population de revenus les plus faibles. Ces individus ont vu croître leurs revenus d’environ 3,6% par an dans la période 1950-1983 tandis que dans la période 1983-2014 cette croissance n’est plus que de 1,3% environ. On voit également que pour la plus grande partie des gens, cette croissance est en dessous de 1%. Il en est tout autrement pour les 10% les plus riches, et surtout pour les 1% les plus riches. Pour ceux-là, la croissance reste dans la fourchette de 2,5% à 3%.

 

On voit aussi que pour les classes moyennes P30 à P90 les années 83-04 sont des années de quasi-stagnation, du coup elles sont moins enclines à aider les plus pauvres.

Malgré la mobilisation apparente des associations et des pouvoirs publics (la campagne de Jacques Chirac en 1995 était centrée sur la « fracture sociale »), cette situation a perduré, et l’opinion a commencé à évoluer.

En commençant par les quartiers aisés des villes, la dissuasion des pauvres de séjourner dans ces quartiers a été de plus en plus fréquente. On peut dire qu’un rejet en pratique des pauvres coexiste avec une solidarité de principe. En même temps, on s’habitue à l’existence d’une population pauvre. Qui plus est, depuis le début des années 2000, la figure du « mauvais pauvre », celui qui profite du système d’aide sans chercher à s’en sortir, s’est exprimée par endroits, à gauche mais surtout à droite. Une remise au travail plus volontariste des chômeurs allocataires est apparue dans les agendas politiques. Certains n’hésitent pas à exprimer un rejet des « privilèges » de certains pauvres, alors qu’eux-mêmes travaillent dur. Ce rejet par certains compartiments de l’opinion s’est traduit par des évolutions réglementaires à l’initiative de gouvernements qui les ont entendus : décentralisation du RMI en 2003, substitution du RSA (revenu de solidarité active) au RMI en 2008, création de la prime d’activité pour pallier aux effets pervers du RSA. Depuis 15 ans environ, les pauvres sont vus par une partie de l’opinion et de la classe politique comme peu désireux de reprendre un emploi, ce que démentent tous les sondages.

Mais quel est le poids de cette méfiance ? Ceux qui sont prêts à suivre le gouvernement dans une action de réduction des aides sont-ils une majorité ?

Heureusement il semble que cela ne soit pas toujours le cas. Certes, lorsque les opinions sont plutôt polarisées, le résultat des sondages peut fortement dépendre des questions posées. Mais la DREES a fait en 2013 une étude assez complète, en reprenant ses sondages depuis 1990, qui montre qu’au moins depuis les années 1990 l’opinion des français sur l’aide à la pauvreté varie suivant la conjoncture. Lorsque les choses vont mieux et que le chômage diminue, les français sont moins compatissants envers les pauvres. La proportion de ceux qui pensent que le gouvernement n’en fait pas assez diminue. Le mouvement est inverse lorsque l’économie va plus mal.

La DREES a refait un sondage en 2017, qui semble indiquer qu’actuellement les partisans de la réduction des aides sociales sont minoritaires ce qui n’est pas étonnant puisque la situation économique est plutôt fragile, et que les français sont réputés « inquiets ».

A la question « Estimez-vous que les pouvoirs publics font trop, font ce qu’ils doivent ou ne font pas assez pour les plus démunis ? », les réponses sont les suivantes

– Les pouvoirs publics font trop : 5%

– Les pouvoirs publics font ce qu’il faut : 29%

– Les pouvoirs publics ne font pas assez pour les plus démunis : ¬65%. Qui plus est, le pourcentage dans la même enquête il y a 2 ans était de 59%.

Ces opinions sont assez homogènes suivant les catégories d’âge, sociales ou professionnelles. Si donc on en croit la DREES, E. Macron révisera peut-être son jugement sur le volume excessif des aides à la pauvreté.

 

Conclusion

Cette idée que les aides sociales sont trop élevées et inefficaces n’est pas justifiée par les faits et par les comparaisons avec les autres pays développés.

Plus exactement, l’existence d’une population pauvre est anormale et restera donc choquante. Mais leur existence est due en fait à des inégalités de revenus qui sont dues à l’organisation économique actuelle de la France et du monde. Tant qu’elles existeront les aides seront nécessaires pour en diminuer les effets, et les sommes que la France y consacre n’ont rien d’excessif.

Nous pensons aussi que les français sont favorables à l’aide aux plus démunis.



(1) La « vidéo-coulisses » a notamment été employée par Barack Obama.

(2) Il y a plusieurs critères pour définir la situation de pauvreté. Nous adoptons le plus utilisé, qui est d’avoir un revenu inférieur à 60% du revenu médian de la population.

(3) Les chiffres utilisés dans cette section ont pour la plupart été trouvés dans Olivier Bargain « Fausses polémiques et vrais chiffres » Le Monde 17/18 Juin 2018

(4) Professeur à l’Université de Bordeaux, membre du Conseil d’Analyse Economique, il a écrit de nombreux articles dans le domaine de la redistribution des revenus et de la pauvreté.

(5) Le taux de pauvreté passe de 22,6% à 14,2% soit un facteur de réduction de 22,6/14,2 = 1,6

(6) 37,4%=(22,7-14,2)/22,7

(7) On trouve beaucoup de chiffres sur ce sujet, dont certains assez catastrophistes, Un rapport de l’UNICEF de 2017 donne un taux de pauvreté des enfants de 19,7%

(8) Par exemple l’article de Christian Odendahl : « The Hartz Myth : A closer look at Germany’s labour marcket reforms »

(9) Dans les pays émergents, la croissance entre 1980 et 2002 a été 3,5% en moyenne. Sur les années 2003-2007 elle a été supérieure à 7%. Interrompue par la crise de 2008 elle est restée après cette crise nettement supérieure à celle des années 80 et 90, environ 5%.

(10) C. Odendahl estime cette contribution à 1,5%

(11) Revenu de solidarité active (RSA), l’allocation de solidarité spécifique (ASS), la prime d’activité, les aides au logement (AL), l’allocation adultes handicapés (AHH), l’allocation de solidarité pour les personnes âgées (ASPA), et l’allocation supplémentaire d’invalidité (ASI).

(12) Le ratio inter décile utilisé est celui donné par l’INSEE pour les « niveaux de vie des ménages » c’est-à-dire le revenu disponible divisé par le nombre d’unités de consommation dans le ménage (1 pour le 1er adulte, 0,5 pour les autres et 0,3 pour les enfants de moins de 14 ans.).

(13) Voir Nicolas Duvoux « Entre solidarité et rejet » Le Monde 17-18 Juin 2018

(14) http://piketty.blog.lemonde.fr/2017/04/18/de-linegalite-en-france/

Où est passée l’inflation? Pourquoi il faut changer la mesure du chômage

 

Pendant le siècle qui nous précède, plus précisément depuis la grande inflation allemande des années 1920[1], la pensée économique dominante a considéré l’inflation comme un mal suprême, qu’il faut combattre vigoureusement et en permanence. Mais depuis quelques années, le doute s’insinue dans l’esprit des économistes et dans celui des banquiers centraux, car alors que la reprise économique semble se généraliser dans de nombreux pays développés, l’inflation reste « aux abonnés absents »[2].

Dès les années 1950 un économiste du nom de Phillips a théorisé le lien entre chômage et inflation. D’après lui, lorsque le chômage baisse, les employeurs ont plus de mal à trouver des candidats, ils offrent donc des salaires plus élevés. De leur côté, les salariés sont plus à même de demander des hausses de salaires surtout s’ils sont organisés collectivement en syndicats. Cette hausse des salaires génère une inflation par les coûts.

Phillips a fait des statistiques et quantifié sa relation. Ses travaux ont été depuis cette époque utilisés dans de nombreux modèles de prévision. Pour ces raisons, le lien entre chômage et inflation paraît tout à fait évident à l’économiste moyen. Pour notre part, nous sommes d’accord avec cette théorie, étant entendu que la causalité va de la hausse des salaires vers la hausse des prix.

Or, si on en croit les statistiques, le chômage est actuellement à la baisse dans de nombreux pays. Aux USA par exemple, le nombre des allocataires est tombé à son plus bas niveau depuis 1973. On s’attend à ce qu’il descende jusqu’à 3,5%. Un niveau aussi bas n’a pas été vu depuis 1969.

Cependant à l’époque l’inflation était d’environ 6% alors qu’aujourd’hui les banquiers centraux ont bien du mal à faire monter cette inflation au-dessus de 1,5% ! La corrélation de Phillips semble avoir du plomb dans l’aile…

Mais une autre interprétation est possible. La théorie peut rester valable si les chiffres du chômage sont faux !

Le chômage baisse-t-il autant qu’on le dit ? On nous annonce partout que le plein emploi est de retour. Aux USA, en Grande-Bretagne, en Allemagne et ailleurs, on brandit des taux de chômage tous plus bas les uns que les autres. Mais ne doit-on pas douter de ces chiffres ? Que signifie le taux de chômage lorsque des millions de personnes aux Etats-Unis ont déserté le marché du travail et ont disparu des statistiques ? Que signifie le taux de chômage lorsque le temps partiel qui était l’exception devient la règle de nos jours ? Un emploi même de quelques heures par semaines fait un chômeur de moins dans les statistiques ! Que signifient le taux de chômage et le niveau des salaires lorsque des milliers d’emploi disparaissent des secteurs industriels pour aller dans les secteurs de services, avec des jobs moins qualifiés, moins syndiqués et moins bien payés ?

Tout ceci est également à replacer dans un contexte de taux de croissance beaucoup plus faibles en moyenne que dans le passé et d’une productivité qui stagne également, d’où beaucoup moins de marges de progression pour les salaires.

Mais comment montrer que la situation des salariés n’est pas aussi rose que voudraient nous le faire croire les statistiques du chômage ? Nous allons essayer de le faire, en sortant de la logique des statistiques habituelles. Celles-ci ne comptent comme chômeur que ceux qui cherchent un emploi et n’en ont aucun. Ceux qui ont déserté le marché du travail et ne postulent même plus ne sont pas comptés, pas plus que ceux qui travaillent à temps partiel et voudraient travailler plus.

L’indicateur qui permet de tenir compte de tout cela est le taux d’activité en équivalent plein temps. Il consiste à se demander combien d’heures de travail sont faites au total dans le pays, puis de diviser par toutes les heures qui pourraient être faites si toute la population en âge de travailler travaillait à plein temps.

Une telle manière de faire est assez pessimiste. En effet, il est impossible de faire travailler 100% d’une classe d’âge. Même chez ceux qui ne vont plus à l’école, il y a une fraction incompressible qui ne peut pas ou ne veut pas travailler. Mais on mesure tout de même ainsi l’aptitude d’une société à mettre au travail la population qui en a la possibilité.

Au contraire, les taux d’activité disponibles dans les instituts de statistique consistent à compter un travailleur comme actif dès qu’il travaille une heure. On divise ensuite le nombre de travailleurs ainsi trouvés par la population active. Le travail partiel passe à la trappe.

Ensuite, qu’est-ce que la population active ? La plupart des instituts de statistiques additionnent tout simplement le nombre de travailleurs et le nombre de chômeurs officiels. Les exclus du marché passent à leur tour à la trappe, et le taux d’activité officiel est alors complémentaire du taux de chômage officiel, on n’a donc pas avancé.

Il faut donc que nous fassions nos propres calculs pour trouver un taux d’activité en équivalent plein temps. C’est un peu compliqué et nous avons reporté les calculs en Annexe pour les curieux. Le résumé de la démarche est le suivant. Pour chaque tranche d’âge et chaque tranche de durée de travail effective, les statistiques nous donnent le nombre de personnes concernées. Nous en déduisons la durée moyenne effective de travail hebdomadaire pour cette tranche d’âge. Un premier taux d’emploi est alors obtenu en divisant le nombre de personnes ayant un contrat par le nombre total de personnes dans cette tranche d’âge, puis ce taux est corrigé par le ratio entre la durée hebdomadaire moyenne effective et la durée de la semaine de travail à plein temps. C’est donc une manière de calculer un taux d’emploi en équivalent plein temps, qui comme tous les calculs du même genre sont des approximations. Par ailleurs nous sommes bien conscients qu’un taux d’emploi de 75% par exemple ne signifie pas que 25% de la population de la tranche d’âge concernée serait sans emploi et désirerait en avoir un. De nombreuses personnes n’ont pas la capacité ou la volonté de travailler. Il n’empêche que ce taux mesure la capacité de la société à mobiliser sa population et à en laisser le moins possible en manque d’emploi. De plus, les comparaisons entre pays et les tendances dans le temps sont intéressantes.

Regardons maintenant les statistiques comparées de taux d’emploi et taux de chômage de quelques pays, en commençant par le Danemark, le meilleur élève de la classe, pour montrer ce qu’il est possible de réaliser comme étude avec ce taux d’activité « équivalent plein temps ».

 

Danemark

Nous avons décrit le marché du travail au Danemark dans un précédent article[3]. Dans une première période, celle des années 1993 à 2008, le pays réussit à faire baisser le taux de chômage (voir Figure 1), mais aussi à faire monter le taux d’emploi, déjà assez haut (proche de 70%) jusqu’à plus de75% (76% en 2008).

Cette performance est exceptionnelle. Occuper vraiment les trois quart d’une population nécessite la mobili¬sation de gros moyens humains et financiers. Cette réussite n’a pas résisté à la crise de 2008 et la compétition intense qui s’en est suivie. Le taux est retombé en dessous de 70% (69% en 2015) avec un taux de chômage en hausse (6% en 2015) que bien des pays leur envieraient. Compte tenu du taux élevé d’activité, ce taux de chômage est crédible.

 

 

 

Nous allons maintenant regarder d’autres pays moins méritants.

 

Grande-Bretagne

 

Ce pays est un de ceux qui prétendent avoir un taux de chômage en baisse grâce à leur flexibilité hors pair sur le marché du travail. Ce taux en baisse se voit effectivement sur la figure 2. Malgré la remontée due à la crise de 2008, la tendance générale est à la baisse, et en 2016 il est de 4,8%.

Par contre, le taux d’emploi est remarquablement stable depuis le début des années 1990, à un niveau honorable, entre 65% et 68% suivant les périodes. Il n’y a donc pas de hausse de ce taux d’emploi qui corroborerait la baisse du chômage. Mais comme nous l’avons écrit ailleurs[4], ceci se paie par une grande précarité des travailleurs. Nous pouvons illustrer ce fait que d’après les statistiques de l’OCDE le ratio des emplois à temps partiels au total des emplois est passé sur la même période de 20% à 24%, alors qu’il n’est en France que de 14% aujourd’hui.

On a donc ici un exemple de statistiques du chômage en baisse qui ne sont en fait qu’un trompe-l’œil, le taux d’activité plein temps n’ayant pas corroboré ce mouvement.

.

 

Pays-Bas

Nous avons décrit la situation hollandaise dans le document déjà cité. Le pays s’est lancé dans la flexisécurité à partir de 1996. La Figure 3 montre bien que le taux de chômage officiel décroit à cette époque de la zone 8-9% à 4-5%. De son côté, le taux d’activité croît de 60% environ à 65% environ. Jusque-là les résultats sont plutôt encourageants bien que pas exceptionnels. Mais à partir de 2008, alors que le taux de chômage remonte modérément vers 7%, le taux d’emploi plafonne à 68% puis redescend inéluctablement en dessous de 65% (63% en 2015), ce qui commnence à être un peu bas.

 

Là aussi on sait que la précarité a fini par s’installer. Le temps partiel est une institution aux Pays-Bas. Mais il atteint de nos jours des valeurs énormes. De 1983 à 2015 le ratio des temps partiels aux temps pleins est passé de 23% à 63% ! Que peut signifier dans ce cas un taux de chômage, même s’il paraît plutôt bas ?

 

France

Bien que la France ne fasse pas grand cas de son taux de chômage, nous présentons ses statistiques sur le sujet.

La figure 4 montre que le taux de chômage a sensiblement baissé depuis le début des années 2000, en grande partie par « adaptation » des statistiques, mais le taux d’emploi augmente, principalement grâce à la croissance brutale de 2001-2003 (il semble que ce soit dû au gouvernement Jospin, voir Annexe), puis grâce à tous les gouvernements de droite puis de gauche, qui ont fait grimper l’indicateur lentement mais régulièrement. Hollande se paie même le luxe en fin de période de dépasser légèrement 70%. C’est tout à fait honorable, et nous verrons si Macron fera aussi bien.

 

Conclusion

L’examen des statistiques sur ces quelques pays nous montre qu’ il ne faut plus faire confiance aux taux de chômage officiels, mais rechercher des indicateurs qui prennent mieux en compte le temps partiel et le non-travail plus ou moins subi. Notre « taux d’emploi en équivalent plein temps » en est un. Le journal « Alternatives Economiques » en a présenté un autre en Septembre 2017, le « taux de non-emploi en équivalent temps plein », qui est de même inspiration. Nous espérons que les instituts de statistiques prendront exemple sur ces tentatives pour fabriquer un indicateur du chômage digne du monde économique du 21ème siècle.

Cet examen nous a aussi montré qu’à part le Danemark, les pays « libéraux » ont des progrès à faire, contrairement à ce qu’ils voudraient faire croire avec des statistiques de chômage prétendument en baisse.

On aura aussi sans doute remarqué que nous n’avons rien dit des Etats-Unis. C’est que nous n’avons aucun élément statistique. Alors que pour d’autres statistiques de l’OCDE les USA fournissent des chiffres comme les autres pays et même le plus souvent avec plus de qualité que la moyenne, nous devons constater que sur les variables qui nous permettent de calculer notre taux d’emploi équivalent plein temps, les Etats-Unis ne fournissent pas plus de chiffres que les plus petits pays, c’est-à-dire rien.

D’autres sources semblent indiquer que là-bas les statistiques du chômage sont une véritable plaisanterie. Les obligations des entreprises sont assez légères, et les services chargés de faire les calculs sont forcés de faire force extrapolations et approximations, de sorte que de nombreux spécialistes ne font plus confiance aux statistiques du chômage aux Etats-Unis.

Et enfin nous voudrions revenir au point de départ de cet article et parler de l’inflation, qui semble avoir disparu. En tout cas les fans de la courbe de Phillips peuvent se rassurer. Ce n’est pas la baisse du chômage qui pose problème. Car le vrai ressort du mécanisme de Phillips est le pouvoir des salariés à faire monter les salaires. A son époque, ce pouvoir était réel dès que l’économie était en croissance car le chômage était faible et les salariés puissants. Aujourd’hui, de manière assez répandue dans le monde, comme nous l’avons montré, le taux de chômage réel n’est pas vraiment en baisse comme tout le monde le clame, et en tout cas la précarité et le temps partiel ont affaibli le pouvoir de négociation des salariés. En tout cas, si inflation il devait y avoir de nouveau, il nous semble que les salariés n’en seraient pas responsables.

 

ANNEXE

Nous allons mettre au point notre mesure du taux d’emploi à partir de l’exemple de la France, pays pour lequel nous maitrisons mieux les différentes sources de données disponibles et pouvons mieux les recouper.

L’OCDE donne des statistiques intitulées «  Durée du travail par tranches d’heure ». En fait, il s’agit de statistiques par tranche d’âge et tranches de durée du travail prévue par le contrat. Par exemple pour la France et pour la tranche 20 ans-64 ans, nous avons, en 2015

Tranche

Moy.

Nombre

1 à 19 heures

10

1 225,89

20 à 29 heures

25

2 029,79

30 à 34 heures

32

1 319,31

35 à 39 heures

37

11 755,25

40 heures et plus

41,5

7 949,37

Nombre total

 

24 279,61

Horaire moyen

 

35,84

Les moyennes pour la tranche sont dans la 2ème colonne. Nous les avons fixées arbitrairement et la valeur moyenne des heures hebdomadaires est donc approximative. En particulier la moyenne adoptée pour la tranche « 40 heures et plus » est particulièrement sensible. Elle nous a servi en fait de variable d’ajustement pour ajuster la mesure finale du taux d’emploi.

Ce calcul approximatif donne alors pour cette population de 24 280 000 personnes un horaire hebdomadaire moyen de 35,84 heures. Si nous supposons que l’horaire hebdomadaire à plein temps est de 39 heures, et que la population totale de cette tranche est de 32 657 000 individus, le taux calculé est de

 

 

 L’ensemble des calculs pour la France, sur toutes les années et pour différentes tranches de population, donne les résultats suivants

 

Les 3 séries de la figure 1 sont calculées respectivement sur la population totale, les tranches 15-64 ans, et les tranches 20-59 ans. Sur les années 2003 à 2011, nous disposons d’une étude de l’INSEE qui a calculé le taux d’emploi en équivalent plein temps pour comparer les hommes et les femmes. Le détail du calcul n’est pas donné par l’INSEE, mais on constate que cette étude concorde avec notre calcul pour la tranche 20-59 ans. Ceci n’est pas étonnant car l’INSEE déclare pour cette étude s’intéresser à la population des personnes ayant terminé leurs études. On peut même dire que la validité de notre calcul est plutôt bonne (bien que nous l’ayons un peu ajusté pour coller encore mieux).

Ces concordances nous encouragent aussi à nous intéresser en priorité à la tranche de population 20-59 ans, qui colle le mieux actuellement à la population active.

Sur le graphique on note une stabilité remarquable du taux d’emploi, avec l’exception d’une marche importante en 2002-2003. S’agit-il d’un changement dans la structure des statistiques par l’INSEE, ou d’un effet réel des 35h de Lionel Jospin et Martine Aubry, mesure qui est entrée en vigueur précisément à ce moment ? Nous penchons pour la deuxième hypothèse, car quand on regarde le détail on note une baisse nette du nombre de personnes en contrat de 40 heures et +, une hausse concomitante du nombre de personnes en contrat de 35 à 39 heures, et une hausse globale du nombre de personnes actives.

 

 

 



(1) Il y a toutefois une mauvaise interprétation de la « Grande Inflation » allemande. Celle-ci n’a pas été causée par un usage immodéré de la planche à billets, comme on le répète depuis cette époque, mais par les contraintes extérieures inextricables dans lesquelles on avait enfermé l’Allemagne de l’époque.

(2) Cette formulation est celle de Stéphane Lauer dans Le Monde du 23 Octobre 2017

(3) Voir « E. Macron peut-il réussir sa politique ? » sur ce site

(4) Voir « E. Macron peut-il réussir sa politique ? » sur ce site

La remontée des inégalités en France, une évidence trop mal connue

Que la situation des gens modestes et des classes moyennes se soit dégradée depuis le milieu des années 90, tout le monde en est conscient. Les ravages du chômage, la montée de la précarité, la pression sur les salaires, de nombreux facteurs ont contribué à cette dégradation. Mais la mesure exacte de cette dégradation et surtout l’évolution des situations relatives des français sont peu connus. (Lire la suite…)