L’Allemagne keynésienne

Tout le monde a été surpris de la rapidité et de l’ampleur de la réaction allemande dans la crise du Covid-19. Dès la fin Mars un emprunt de 156 milliards d’euros a été lancé, ignorant ainsi la limitation constitutionnelle à 0,35% du PIB du déficit budgétaire. Ensuite, l’Allemagne s’est fortement engagée avec la France pour un plan de relance européen qui a abouti fin Juillet et se monte à 750 milliards d’euros. Ce volontarisme européen est contraire au discours rigoriste et moralisateur que l’Allemagne adressait volontiers aux autres pays européens « dépensiers ». depuis de nombreuses années.

Enfin, le 3 Juin, l’Allemagne lançait son plan de relance domestique de 130 milliards d’euros. Les investissements publics y sont en bonne place, alors qu’ils étaient très négligés depuis longtemps.

Et tout ceci a pu se faire sans qu’on entende les habituelles polémiques sur le danger du retour à l’inflation généralisée.

Au-delà du « coup » politique, procédé qu’Angela Merkel affectionne parfois pour relancer sa popularité, on note en Allemagne une évolution des milieux économiques influents. Depuis plusieurs années, la critique du « zéro noir » (schwarze Null), nom donné à l’obligation de l’équilibre budgétaire, n’est plus cantonnée aux milieux de gauche. Elle a gagné le ministère des finances et l’Institut Economique (IW) proche du patronat. Plusieurs débats ont eu lieu sur l’absurdité de conserver une doctrine d’excédents alors que l’endettement est bon marché et que c’est le moment d’investir à bon compte. Egalement, l’idée d’une politique budgétaire commune en Europe a progressé.

Il y aura encore des résistances, le « frein à la dette » ne sera pas abandonné de sitôt. Mais il sera sans doute largement modernisé.

Source : Cécile Boutelet « Comment l’Allemagne est devenue keynésienne » Le Monde 08/09/2020

N.D.L.R. : Si le verrou rigoriste allemand saute, beaucoup d’évolutions seront possibles en Europe, que nous pensions inenvisageables.