Pourquoi un déficit 0 est impraticable

 

Le président Hollande a inscrit à son programme le retour à l’équilibre budgétaire en 2017. Son challenger malheureux avait également cet objectif en 2016. La fameuse « règle d’or » qui est en débat en France et qui a été adoptée dans plusieurs pays européens, est précisément un objectif constitutionnel de retour à l’équilibre budgétaire. C’est dire que cet objectif semble être un critère de bonne gestion reconnu. Nous voudrions pourtant montrer qu’il ne peut être atteint dans le contexte actuel, sauf à entrer en récession.

Nous pouvons en donner la raison simplement, avant de développer la démonstration en Annexe. En effet, le PIB augmente chaque année, sinon en volume, du moins en valeur à cause de la hausse des prix. Même si celle-ci est faible, l’augmentation en valeur du PIB est entre 2 et 5%. C’est pourquoi il faut augmenter aussi la quantité de monnaie pour payer le total des transactions. Il faut donc que quelqu’un s’endette pour générer cette nouvelle monnaie, puisqu’il en est ainsi aujourd’hui dans notre système monétaire(1) .

Même sans parler de monnaie, à partir du moment où le PIB augmente en volume (ce qu’il faut souhaiter), on ne peut financer par l’épargne des agents que les investissements courants, ceux qui permettent de rester à l’équilibre. En effet, si on veut financer un investissement supplémentaire, il faudrait épargner encore plus, donc amputer la consommation d’équilibre, et donc provoquer la récession. L’endettement est donc globalement nécessaire également par ce raisonnement non monétaire, pour financer la croissance. 

Qui plus est, en plus du financement de la croissance de la masse monétaire et du volume des transactions, si, comme c’est le cas pour la France, le pays a une balance commerciale déficitaire, la Nation dans son ensemble doit aussi s’endetter vis-à-vis de l’étranger pour le même montant.

Par conséquent, si l’Etat ne s’endette pas pour financer ces deux postes, quelqu’un d’autre doit le faire à sa place(2) . Les ménages français sont toujours structurellement épargnants, comme tous les ménages des pays développés (les anglo-saxons qui sont les moins épargnants sont autour de zéro). On ne peut donc compter sur eux pour s’endetter. D’ailleurs, comment justifier une telle incitation alors que l’Etat lui-même se serrerait la ceinture par idéologie ? Et puis, la crise de 2008 a montré qu’un endettement excessif des ménages américains a eu des conséquences dramatiques.

Restent les entreprises, qui devraient alors financer par leurs dettes non seulement l’avenir et la balance commerciale, mais aussi l’épargne des ménages.

Est-ce possible ? En tout cas on ne peut le garantir. Notamment en temps de crise, les entreprises ont plutôt tendance à se désendetter, et les banques, contraintes par des créances douteuses et par des règlements prudentiels plus stricts (Bâle 3) prêtent beaucoup moins Nous verrons en Annexe par des statistiques qu’il est peu probable que les entreprises se comportent ainsi. C’est pourquoi imaginer que le déficit public peut être en permanence à zéro, c’est nier tout simplement le fait que c’est l’Etat qui a l’obligation de réguler l’économie est qui est donc en quelque sorte un « emprunteur en dernier ressort ».

Que se passe-t-il s’il ne le fait pas, s’il maintient son déficit à zéro et si la Nation devient globalement épargnante ? Dans ce cas elle s’engage évidemment sur le chemin de la récession, puisqu’elle retire des moyens de paiement du circuit chaque année.

On peut d’ailleurs observer que dans notre pays, le solde budgétaire n’a jamais été positif sur de longues périodes.

Comment alors régler le problème de la dette ? Dans le passé, celui-ci a été réglé soit par l’inflation, soit par un endettement des entreprises et de l’Etat dans un système de crédits aidés (voir Annexe). En fait, si on ne veut pas compter, ou pas trop, sur l’inflation, la solution est là. Elle n’est pas de supprimer l’endettement, mais de le rendre moins douloureux pour l’Etat ou les entreprises, ou de le remplacer par une génération de moyens de paiements qui n’endette personne.

La solution radicale est que les moyens de paiements soient générés par la Banque Centrale et mis à la disposition de l’Etat (solution de Maurice Allais), sans endettement aucun. Elle est un peu brutale.

Une solution moins extrême est que la Banque Centrale rachète une partie des dettes. Ceci n’est pas dangereux tant qu’on est en récession et tant que cet endettement répond à la régulation définie plus haut. Une fois la dette revenue dans le périmètre de l’Etat elle est beaucoup moins pénalisante (les intérêts restent dans les recettes du secteur public) et on pourrait imaginer que la banque centrale et l’Etat conviennent entre eux d’annuler tout ou partie des titres possédés par la banque centrale (défaut concerté). Evidemment tout ceci est pure spéculation car il est impossible de procéder ainsi dans le cadre des traités européens existants

Un autre moyen qui implique les entreprises est de remettre à l’honneur leur financement par les banques par un circuit de prêts bancaires organisé pour ce faire (et qui implique la Banque Centrale) au lieu que les entreprises se financent auprès des épargnants ou par leur propre épargne (autofinancement). Cet endettement plus important des entreprises a été pratiqué dans le passé jusqu’au début des années 1980, dans des conditions très différentes d’aujourd’hui (voir en Annexe).

Il faut ajouter que pour impulser cet endettement des entreprises, l’Etat doit s’engager aussi par le financement de commandes d’investissement. Il nous semble donc qu’un plus grand endettement des entreprises, à supposer qu’il soit possible, accompagnerait et amplifierait l’endettement de l’Etat, mais ne permettrait pas de le supprimer.

En conclusion, l’objectif de déficit zéro semble bien être une idée étrange et suicidaire. Si on reste dans le système actuel cet objectif revient pour l’Etat à renoncer à son rôle de régulation de l’endettement, avec une récession assurée. La seule politique raisonnable est alors de continuer à s’endetter jusqu’à ce que la croissance revienne. Ou bien, si on accepte de réformer le système, la réforme doit porter sur le rôle régulateur de l’Etat et de la Banque Centrale avec une génération de moyens de paiements « indolore » par l’Etat et/ou la Banque Centrale.

 

 

ANNEXE

Nous développons ici l’idée de l’interdépendance des endettements des agents économiques, avec une illustration historique utilisant des chiffres de l’INSEE pour la France.

D’abord pour ceux qui aiment bien que tout soit démontré rigoureusement, ils peuvent se reporter à la Fiche Technique N°16, qui permet d’arriver à la relation

Solde Entreprises +Solde Ménages + Solde Etat = Balance Commerciale

Dans cette relation le « solde » d’un secteur est la différence entre ses recettes et ses dépenses (dépenses courantes et investissements non financiers). Ce solde peut être positif (secteur épargnant) ou négatif (secteur endetté). Pour le secteur public, le solde de l’Etat est en général négatif et on l’appelle le « déficit de l’Etat ».

La « balance commerciale » est un solde des échanges extérieurs calculés de la même manière que pour les autres secteurs, mais elle n’est identique à aucun des agrégats habituels de la balance des paiements. L’agrégat le plus proche est la balance courante, mais il manque certains investissements. Nous conservons pour tous nos chiffres et graphiques ce « solde extérieur », qui est égal à la somme de tous les autres soldes, et qui est un sous ensemble de la balance des paiements comprenant la balance courante ainsi que le solde des investissements non financiers.

L’évolution de ces épargnes nettes en France dans les 20 dernières années est représentée Figure 1 (données INSEE, en % du PIB).On y retrouve la complémentarité des soldes, car on peut vérifier que partout la somme des soldes des secteurs est égale à la balance commerciale. Précisons aussi que les soldes étant donnés en pourcentage de PIB, l’endettement nécessaire pour financer la hausse de ce PIB en valeur n’y figure pas. Ceci n’altère pas la valeur du raisonnement, mais il faut s’en souvenir.

 

On voit aussi à la fois certaines tendances avant la crise de 2008 et un changement important lors de cette crise. Avant la crise, on note que

– les ménages sont structurellement épargnants, autour de 4% du PIB.

– Les entreprises sont légèrement positives en début de période et légèrement négatives en fin de période.

– Les APU (Administrations Publiques), qui sont entre -4% et -6% du PIB dans les années 1992-1996, reviennent dans la zone -2% à -4% jusqu’à 2008.

– La balance commerciale, qui s’améliore jusqu’à 1998 et culmine à +3% du PIB, entame une chute continue et devient négative en 2005 (-2% en 2007).

En 2008, avant la crise, on a donc une situation relativement saine, bien que la balance commerciale soit à -2%. En effet, en face de l’épargne de 3% des ménages, les entreprises s’endettent au niveau de -2% et les APU peuvent se contenter de -3% pour équilibrer l’épargne nationale.

La crise de 2008 change la donne. Le graphique montre que tous les agents privés augmentent brutalement leur épargne nette (ou se désendettent). Au total, il y a une hausse de plus de 4% du ratio de l’épargne au PIB. Que se passe-t-il si l’Etat ne fait rien ? Il suffit de regarder comment sont calculés les soldes financiers pour voir que

– Du côté des entreprises, les ventes ayant chuté, le seul moyen d’améliorer le solde est de diminuer les revenus distribués vers les ménages et les impôts versés à l’Etat ;

– Du côté des ménages, si les revenus diminuent, le seul moyen d’améliorer le solde est de diminuer les achats.

Au total la récession était certaine. L’Etat a donc compensé intégralement cette correction des soldes financiers en dégradant le sien du même montant, c’est-à-dire en s’endettant au niveau de plus de 7% du PIB. S’il ne l’avait pas fait, la baisse des revenus distribués aurait entrainé la récession et forcé les agents privés à baisser leur épargne (ou augmenter leurs dettes). Mais autant, en situation de croissance l’endettement anticipe cette croissance et l’accompagne, autant, en situation de récession, l’endettement forcé entraîne une spirale récessive, voire le piège de la déflation.

Regardons maintenant l’avenir et la volonté apparente du président de ramener le déficit public à zéro, tout en obtenant une croissance modérée mais non nulle (environ 2% par an). Dans un tel contexte, on ne voit pas pourquoi les ménages changeraient de comportement. Compte tenu de la persistance et même de la hausse probable du chômage, ils seront peut-être un peu contraints de baisser leur épargne, mais il ne faut pas compter sur un excédent inférieur à 3% du PIB. Pour donc que l’Etat puisse être à zéro, il faudrait que les entreprises s’endettent suffisamment pour compenser les 3 à 4% des ménages et les 2 à 2,5% du déficit commercial soit un endettement nécessaire de -5 à -7%. Alors qu’elles ne sont jamais descendues en dessous de -3% dans les 20 dernières années, on ne voit pas comment cela pourrait devenir réalité, d’autant plus que les banques ne prêtent pas volontiers, comme nous l’avons déjà expliqué.

Nous avons indiqué que dans le passé les entreprises se sont endettées plus volontiers que depuis les années 1980. En effet, le graphique (figure 2) le montre. A cette époque, les banques prêtaient volontiers aux entreprises, d’autant qu’elles étaient aidées par une politique active du crédit (crédits préférentiels, bonifications) adossée à un soutien de la Banque Centrale, qui escomptait facilement ces crédits pour refinancer les banques.

De plus, les principales banques françaises étaient nationalisées et l’Etat pouvait aisément leur imposer cette politique du crédit. Revenir à des conditions similaires impliquerait donc un bouleversement de l’organisation bancaire.

On améliorerait un peu les choses en réduisant le déficit commercial extérieur. Mais comment réduire ce déficit ? Certains invoquent plus de compétitivité et la baisse des charges d’impôt et de salaires. Mais de telles baisses des charges des entreprises augmenteraient celles de l’Etat et des ménages et donc leur endettement. Une amélioration de la balance commerciale ne semble donc possible qu’avec un minimum de protectionnisme. A contrario, si on ne fait rien, il est à craindre que la balance commerciale ne se dégrade encore et ne rende l’équilibre budgétaire plus difficile encore.

Une mise en œuvre par l’Etat d’une réduction du déficit à zéro ne peut donc s’imaginer qu’en contexte de déflation. Dans un tel contexte, la valeur relative des dettes augmente mécaniquement et l’équilibre se rétablit aux dépens des revenus des agents.

 



(1) Voir sur ce site « Fiche N°3 : Crédit mutuel et crédit créateur de monnaie »

(2) Cette interdépendance des endettements, que nous prenons ici comme une évidence, est développée en Annexe.



7 commentaires pour “Pourquoi un déficit 0 est impraticable”

  1. Le problème principal est l’incapacité de séparer les phénomènes monétaires selon une échelle de temps, en séparant ce qui est du domaine de la gestion courante et ce qui ressort des investissements sur le moyen et le long terme.
    Pour ce qui concerne cette dernière catégorie elle devrait être gérée et garantie par les Etats en même temps que la fonction régalienne de création et de gestion monétaire.
    Par contre la gestion courante devrait être équilibrée sur des périodes correspondant à un mandat électif.
    Et cela devrait permettre de traiter en temps réel les questions de redistribution des richesses, y compris pour ce qui concerne les temps d’activité et d’inactivité (Enfance, maladie, formation, chômage, vieillesse ou dépendance)
    La pension de retraite ne devrait plus être une rente calculée sur le temps d’activité et le revenu d’activité, mais un revenu social équitable.

  2. Cela devient praticable si la Banque Centrale crée de la monnaie permanente. Malheureusement la BCE ne peut la faire… Il faudra changer les statuts de la BCE si l’on veut pratiquer l’équilibre budgétaire. (Voir fiche N° 6)

  3. Bonjour,
    une petite question technique :
    Les ménages français sont structurellement épargnants.
    Ok.
    Dans ma petite tête, je me dis donc que les ménages ne sont pas endettés.
    Puis, que s’ils sont endettés, leur taux d’endettement doit donc baisser (puisqu’ils sont structurellement épargnants).
    Or, si on s’intéresse à la dette du secteur privé de la france, on nous dit plutôt :
    – que les ménages sont endettés.
    – que leur dettes augmentent.
    voir par ex :
    http://webstat.banque-france.fr/fr/quickview.do?SERIES_KEY=253.ENDET.Q.FR.N.V.LE.FEND.S1M.A1.S12.2.N.5.Z
    Qu’es-ce que je n’ai pas saisi ?
    Merci.

  4. @ Raphael
    Les statistiques que vous avez vues sont les dettes des ménages. Mon « solde financier des ménages » est l’épargne nette, c’est-à-dire l’épargne diminuée des dettes. Même si les dettes augmentent, l’épargne peut monter encore plus et ainsi l’épargne nette augmenter. Apparemment c’est ce qui s’est produit, au moins jusqu’à 2010.

  5. Salut Gabriel,
    une question un peu décalée : afin de provoquer un mini choc plus ou moins symbolique, est il possible de faire une création monétaire locale autogérée ? (j avais entendu parler des SEL) en sachant qu’il faut qqchose d’un peu tangible quand même.
    merci et a bientôt
    F Carlier

  6. @François
    Bonjour,
    Je ne vois pas bien le rapport avec le déficit zéro, mais je peux dire que je ne crois pas trop aux monnaies locales. Ou bien elles sont légales, c’est à dire qu’elles s’apparentent à des bons dont l’équivalent en euros est dans les coffres de l’organisateur, et on n’a rien gagné en monnaie, ou bien on crée vraiment une monnaie nouvelle et alors on est dans l’illégalité, c’et-à-dire que dès que ça va prendre un peu d’ampleur la Banque de France va te tomber dessus.

  7. @André-Jacques
    On n’est pas original en insistant sur cette égalité comptable, mais je suis content que des économistes l’utilisent car elle est trop souvent ignorée.

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