Editorial : La guerre des monnaies aura lieu

 

Lors de sa réunion des 2 et 3 Novembre, la FED a confirmé son opération QE2. De quoi s’agit-il ?

A l’issue de sa réunion de Septembre, la FED avait déjà annoncé que la faiblesse de la conjoncture économique aux Etats-Unis pourrait l’amener, à partir de Novembre, à mettre de nouveau en œuvre des mesures « non conventionnelles », c’est-à-dire des mesures quantitatives d’injection de monnaie centrale (« quantitative easing »), puisque les taux d’intérêt sont à zéro et que la politique conventionnelle ne peut donc aller plus loin. La FED voulait ainsi rééditer sa campagne de 2009, et les analystes ont immédiatement trouvé un nom à son projet : QE2 (quantitative easing 2). L’annonce du 3 Novembre confirme l’injection de 75 milliards de dollars par mois pendant 8 mois, soit au total 600 milliards de dollars.

Mais un examen attentif du compte-rendu des débats et des commentaires qui ont suivi la réunion de Septembre montre que les motivations sont aujourd’hui très différentes de ce qu’elles étaient en 2008-2009. A cette époque, la FED était préoccupée par une chute de la demande. Aujourd’hui, les responsables semblent plutôt inquiets du risque de déflation. De fait, malgré les montagnes de liquidités déversées par la FED en 2009, l’inflation sous-jacente pour les Etats-Unis(1) a continué de baisser pour être aujourd’hui en dessous de 1%, exactement comme cela s’est passé au Japon dans les premières années de la décennie 1990. Ben Bernanke, le patron de la FED, est un spécialiste de ces questions et il fera certainement tout ce qui est en son pouvoir pour éviter que son pays ne tombe dans la même spirale funeste. Aussi, bien que le discours officiel soit qu’en raison du chômage persistant il faut un nouveau soutien de la conjoncture, le communiqué du 3 Novembre précise que la FED doit « soutenir la reprise économique et s’assurer que l’inflation, dans le temps, est à un niveau compatible avec sa mission. » Elle pourrait donc se fixer un objectif d’inflation (bien lire « objectif » et non « plafond »). Le but serait en effet de relever les anticipations inflationnistes, et on a même suggéré qu’une inflation des prix supérieure à la normale serait tolérée temporairement(2) . C’est le monde des banques centrales à l’envers !

Mais ce message a été reçu 5 sur 5 par les investisseurs financiers. En effet, une telle situation d’inflation plus forte avec des taux d’intérêt très faibles pourrait entraîner un rendement à taux d’intérêt réels négatifs, dans un pays à la conjoncture mollassonne ! Les capitaux ont donc commencé à fuir les Etats-Unis dès le mois de Septembre pour s’investir ailleurs (Europe, Japon, pays émergents). Pour certains pays D. Strauss-Kahn a parlé de « raz-de-marée de capitaux ». Et les monnaies de tous ces pays ont mécaniquement commencé à monter, y compris l’Euro (sauf le yuan chinois qui n’est pas en change libre). Les pays exportateurs qui font du faible niveau de leur monnaie un impératif national ont dû prendre des mesures exceptionnelles. Dès la mi-septembre, le Japon a procédé à des achats massifs de dollars pour freiner l’envolée du yen. D’autres ont fait de même sans trop de publicité. Le 4 Octobre, le Brésil augmente la taxe sur les investissements étrangers en obligations brésiliennes(3) à 4%, puis le 19 Octobre à 6%. Le 12 Octobre, la Thaïlande instaure une taxe de 15% sur les intérêts et plus-values sur les titres de dette du gouvernement et les entreprises gouvernementales. L’Inde et la Corée ont indiqué réfléchir à des mesures réglementaires du même type.

Ces manœuvres induisent des tensions. Le Japon et la Corée s’accusent mutuellement d’interventions excessives pour faire baisser leurs devises et en appellent au G20 pour régler leur différend. Et de nombreux regards se tournent vers la Chine, qui garde obstinément sa monnaie accrochée au dollar. Sans parler de l’Europe, qui souffre en silence lorsque l’Euro monte.

La préparation du G20 a donné l’occasion aux ministres des finances de la planète de tenter de calmer le jeu en proclamant leur volonté de ne pas déclencher de guerre des monnaies et de résorber collectivement les déséquilibres. Mais on n’anticipe pas de décision spectaculaire lors du véritable sommet le 11 Novembre.

Si de telles tensions interviennent alors que la FED n’est pas encore passée à l’action, que sera-ce maintenant ! Ben Bernanke n’a pas pu ne pas prévoir ces conséquences. Que cherche-t-il donc ? Il n’est pas du tout certain que, sans action budgétaire simultanée, les injections massives de monnaie relancent la conjecture intérieure. Car le seul effet de l’achat de titres est de fournir des liquidités aux banques et aux investisseurs, qui vont s’empresser de les replacer, vraisemblablement à l’extérieur pour les raisons évoquées plus haut. Il y a un effet secondaire de baisse des taux d’intérêt à long terme, mais ils sont déjà très bas, et si les agents ne veulent pas s’endetter, on ne peut les y forcer. De plus il y a un risque d’inflation des actifs, ce qui répond à un des objectifs de la FED mais introduit aussi un risque de bulles spéculatives.

On est donc forcé d’envisager que l’effet principal de QE2 sera au début une pression à la hausse des monnaies à travers le monde par rapport au dollar, et peut-être ensuite dans certains pays une inflation (au moins des actifs) provoquée par l’afflux de liquidités. On est aussi forcé de constater que telles tendances gênent la Chine, déjà aux prises avec une inflation menaçante, qui devra acheter toujours plus de dollars pour maintenir le cours du yuan, et qui sera de plus la cible de ses partenaires du monde entier car elle sera la seule à profiter de la baisse du dollar pour ses exportations. Certes, ses montagnes de réserves de dollars se dévaloriseront, mais ce n’est qu’un manque à gagner et cela ne mettra pas les chinois dans la rue. En tout cas pour l’instant, le gouvernement chinois, qui vient d’augmenter les taux d’intérêt et les réserves obligatoires des banques, montre qu’il ne compte pas miser sur la réévaluation de sa monnaie pour juguler l’inflation.

Le moins qu’on puisse dire est que cette opération de politique monétaire intérieure américaine risque d’avoir surtout des conséquences à l’extérieur des Etats-Unis ! On peut donc considérer que c’est le premier acte de la guerre mondiale des monnaies provoquée par le refus de la Chine de réévaluer sa monnaie et le refus des Etats-Unis de voir ainsi narguer leur superpuissance. On n’assiste pas comme dans les années 30 à des dévaluations compétitives explicites, car personne ne veut apparaître comme responsable de ce qui est perçu comme une atteinte au bien commun du consensus mondial, mais les Etats-Unis, qui ont toujours vu d’abord leur intérêt, manœuvrent pour arriver au même résultat.

Ben Bernanke, si on lui laisse les mains libres, a les moyens de forcer le monde entier et la Chine en particulier, à accepter une coopération aux conditions américaines, car il n’y a en théorie pas de limite à la quantité de monnaie que la FED peut émettre, et même si le dollar baisse beaucoup, l’inflation importée ne fait plus peur ! Bien sûr, en pratique, la FED ne pourra continuer à l’infini. C’est une guerre de manœuvre et la FED a lancé la première offensive. Elle observera attentivement les résultats.

L’Europe et la BCE peuvent-elles troubler le jeu ? Hélas dans l’état actuel de nos institutions cela paraît difficilement possible. Si la BCE avait comme la FED une mission élargie à l’objectif de plein emploi, si elle n’était pas prisonnière du dogme de non monétisation des titres d’états(4) , si, si, si… Alors bien des choses seraient possibles. Mais les choses étant ce qu’elles sont, tant qu’on s’en remet à l’action collective, tout repose sur nos responsables politiques, dans l’immédiat au G20. Souhaitons qu’ils puissent proposer une réforme du système monétaire international intelligente et qu’ils aient la force collective d’en imposer au moins l’esprit.



(1) On appelle inflation sous-jacente l’indice des prix des biens et services sans l’alimentation et sans l’énergie.

(2) Voir par exemple la dépêche de l’agence Reuters du 12 Octobre 2010 commentée par la presse.

(3) Le Brésil avait instauré cette taxe au niveau de 2% en Octobre 2009, pour freiner la montée du Real. Le résultat n’a pas été probant.

(4) Une jurisprudence permet maintenant à la BCE de déroger à cette interdiction en cas de risque systémique pour la zone euro, mais elle le fait en achetant silencieusement des titres des pays en difficulté, on est loin de l’activisme au grand jour de la FED.



7 commentaires pour “Editorial : La guerre des monnaies aura lieu”

  1. Merci pour cet éditorial bien instructif.
    « Mais les choses étant ce qu’elles sont, tant qu’on s’en remet à l’action collective, tout repose sur nos responsables politiques, dans l’immédiat au G20. ».
    Certes les choses sont ce qu’elles sont, mais une action nationale – et non pas collective i.e. consensuelle – ne finira-t-elle pas par devenir souhaitable voire indispensable ? Que préconise actuellement « Chômage et monnaie », « les choses état ce qu’elles sont » ?
    Cordialement. JJ.

  2. Merci pour ces explications
    En espérant que ce premier acte de la guerre mondiale monétaire ne soit pas le prologue d’un conflit mondial où les balles et les bombes remplaceraient les billets et les taux de change.

  3. @Jean
    Merci de cette question qui permet de préciser que cet éditorial traite de l’aspect international des problèmes monétaires et non des possibilités d’action de chaque pays. Ceci pour ne pas mélanger différents aspects dans un texte qui se veut assez court.
    Pour l’aspect spécifiquement français, l’éditorial précédent « 2012, remettre en cause le libre-échange » développe ce qui selon nous devrait être l’action d’un gouvernement français selon nos voeux.
    Cordialement. GG

  4. Bonjour,
    Merci pour cette nouvelle analyse, toujours aussi intéressante qu’à l’accoutumée.
    Est-ce que la question « DANS QUELLES POCHES verse-t-on les nouvelles liquidités ? » n’est pas bien plus importante que « COMBIEN doit-on injecter de nouvelles liquidités ? » ?
    Autrement dit : est-ce que le fait de déverser des centaines de milliards dans les poches de gens déjà bien trop riches pour consommer quoi que ce soit de plus (ou dans les poches de prétendus investisseurs qui, de fait, n’investissent pas, mais jouent au casino comme d’authentiques malades), ne revient pas à jeter l’argent par les fenêtres (ou dans un coffre) ?
    Que pensez-vous de l’idée de distribuer (directement, sans passer par les banques, en monnaie fiduciaire) un millier d’euros tous les six mois à chaque être humain vivant sur terre (donc essentiellement à des pauvres qui en dépenseront une grande partie dans l’instant) ?
    C’est l’idée formidable de Jean-Marcel Jeanneney dans « Écoute la France qui gronde » : voyez
    http://etienne.chouard.free.fr/Europe/Tout_notre_debat_sur_la_monnaie_chez_Paul_Jorion.pdf , pages 1863 et suivantes, c’est passionnant.
    _____________
    Autre question, corrélée à la première : est-ce qu’un banquier (ou une employé politique au service d’un banquier) peut déverser de la monnaie permanente (même un peu) (gratuitement) dans les poches de quelqu’un d’autre qu’un banquier ?
    Et si c’est non, pourrait-on imaginer de cesser définitivement de demander conseil aux banquiers pour réguler les banques, et d’en venir enfin à des jurys populaires —évidemment tirés au sort— pour délibérer, consulter, réfléchir et enfin décider de ce qui est bon pour l’intérêt général ?
    En tout cas, merci pour tout ce que vous faites.
    Bien amicalement.
    Étienne Chouard.
    http://etienne.chouard.free.fr/Europe
    ______
    Ce n’est pas aux parlementaires, ni aux ministres, ni aux politiciens d’écrire la Constitution.
    La première vraie démocratie au monde sera instituée, puis protégée, par une Assemblée Constituante tirée au sort.

  5. @ Etienne
    1. Sur la poche à financer, entièrement d’accord. La FED finance des banques ou des investisseurs qui vont placer leur argent dans des actifs financiers ou à l’étranger, ce qui n’aidera pas l’économie américaine sauf éventuellement le temps d’une nouvelle bulle avant la prochaine crise financière.
    2. Bien sûr que la banque centrale peut, si elle veut, envoyer des « chèques de banque » à tous les citoyens. Le bénéfiaire remettra ce chèque à sa banque qui versera le montant sur son compte et touchera la monnaie centrale correspondante en présentant le chèque à la Banque Centrale. On peut imaginer aussi d’autres moyens en passant par les banques. Quand on veut on peut.
    Cordialement
    Gabriel Galand

  6. Merci pour les explications sur la crise monétaire, on voit bien que comme à l’époque de crise de 1929 le capitalisme mondialisé devient fou les explications de MARX sont toujours valable des sommes énormes sont sortis de l’économie réelles les marchés financiers parlent de billions et de trillons d’euros.
    Il est temps je pense de dépasser le capitalisme, commençons par nationaliser les banques et passons les sous contrôle citoyens.

  7. @Désiré
    Les banques nationalisées n’ont pas été toutes des modèles du genre dans le passé. La solution la plus sûre est de réquisitionner la Banque de France et adopter une structure bancaire spécialisée à réserves intégrales « 100% monnaie ». Pour les détails voir notre article sur ce site « La structure des banques en question »

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