La remontée des inégalités en France, une évidence trop mal connue

Que la situation des gens modestes et des classes moyennes se soit dégradée depuis le milieu des années 90, tout le monde en est conscient. Les ravages du chômage, la montée de la précarité, la pression sur les salaires, de nombreux facteurs ont contribué à cette dégradation. Mais la mesure exacte de cette dégradation et surtout l’évolution des situations relatives des français sont peu connus. L’INSEE diffuse beaucoup de chiffres d’évolution des moyennes, ou d’évolution de la situation des bas revenus et de la pauvreté selon la définition officielle, mais peu de mesures par tranches de revenu, particulièrement vers les revenus élevés. De ce fait, la mesure des inégalités ne fait pas partie des paramètres de notre société qui sont facilement accessibles.

Le débat est également obscurci par le fait que les mesures les plus synthétiques ne traduisent pas à première vue une dégradation de la situation des salariés. D’une part le partage de la valeur ajoutée des entreprises ne semble pas se dégrader au détriment des salariés, d’autre part le pouvoir d’achat moyen (revenu corrigé de l’inflation) augmente régulièrement (1% à 2% par an depuis plus de 20 ans).

Nous voudrions donc aller un peu plus loin, et rassembler les éléments disponibles pour si possible en tirer une vue plus claire sur la répartition des revenus des français et son évolution. Notre analyse aura deux axes :

1) Le partage de la valeur ajoutée des entreprises : comment a-t-il évolué et qu’est-ce qui se cache derrière cette moyenne ?

2) Les hausses permanentes du revenu moyen cachent-elles des évolutions contrastées des différentes catégories de population ?

 

Le partage de la valeur ajoutée

Rappelons que la valeur ajoutée d’une entreprise est la valeur de sa production diminuée de ses consommations intermédiaires (achats payés à d’autres entreprises). C’est en gros la richesse qu’elle crée. L’entreprise prélève une partie de cette valeur ajoutée pour rémunérer les salariés. On se réfère fréquemment au ratio des salaires à la valeur ajoutée pour mesurer comment les richesses qui sont créées par les entreprises de la nation sont partagées au départ entre les salariés et l’entreprise.

Précisons d’abord la signification de ce ratio afin d’éviter les confusions. Par définition, il mesure bien quelle part de la richesse l’entreprise donne aux salariés. Cependant, il faut bien voir que le reste de la valeur ajoutée n’est pas « la part de l’entreprise », dans la mesure où cette part est utilisée par l’entreprise à différents usages : pour l’entreprise elle-même, les amortissements ; pour les salariés, l’intéressement ; pour l’Etat, les impôts sur la production et l’impôt sur les bénéfices ; pour les actionnaires, les dividendes ; pour les banques, les frais financiers. Dans tous ces emplois, seuls les amortissements et les dividendes profitent à l’entreprise en tant que personne morale ainsi qu’à ses actionnaires. Ils en représentent la plus grosse part(1) , mais pas la totalité. C’est dire que la signification de ce ratio de partage de la VA est entachée d’imprécision. Cependant, nombre d’analystes et de commentateurs, voire d’hommes politiques, s’y réfèrent pour en tirer des conclusions définitives. Nous allons donc l’examiner, et montrer d’une autre manière que sa signification est limitée.

Par la suite, par simplification, nous emploierons les termes de « part des salaires », et « part de l’entreprise » pour désigner le partage primaire de la VA entre salaires d’une part, le reste de la VA d’autre part. Comme expliqué plus haut, cette « part de l’entreprise » ne reste pas in fine et en totalité à sa disposition.

Les mesures agrégées du partage de la valeur ajoutée depuis 1945 montre une relative stabilité de la part des salaires d’une part jusqu’au début des années 70 (environ 68% à 70% suivant qu’on prend l’ensemble des entreprises ou seulement les sociétés non financières) d’autre part depuis la fin des années 80 (respectivement environ 68% et environ 65%). La différence de quelques points entre les deux périodes pourrait d’après les spécialistes s’expliquer par des différences dans la collecte des données statistiques.

Par ailleurs, dans la période intermédiaire des années 1970 et 1980, le ratio est monté jusqu’à 75%, pour redescendre progressivement à partir du début des années 1980 vers son nouvel équilibre. D’après les spécialistes, cette remontée est due aux chocs pétroliers, qui ont diminué notablement la marge des entreprises sans baisser les salaires. La hausse de la part de ceux-ci reflète donc en fait une baisse de la part de la VA qui reste à l’entreprise.

Si on accepte ces interprétations, les salariés ont reçu une part quasiment constante du gâteau, et certains en tirent argument pour affirmer que l’évolution moderne de l’économie mondialisé ne déforme pas la distribution des richesses au détriment des salariés.

Cependant ceci est à l’opposé de l’intuition populaire que les salariés sont de plus en plus pressurés, et qu’ils obtiennent une portion de plus en plus congrue. Il faut donc essayer de préciser les chiffres. En effet, la mondialisation a fait éclater les tâches de production par délocalisation d’une partie d’entre elles vers des pays à bas salaires. On découvre alors que la mesure moyenne de la part des salaires dans la VA cache deux évolutions divergentes(2) dans les grandes entreprises d’une part, les PME d’autre part.

Les grandes entreprises ont délocalisé les activités les plus fortes en main d’œuvre et disposent ainsi d’une part plus importante de la valeur ajoutée. Ceci est confirmé par une mesure du partage de cette valeur ajoutée sur les sociétés de CAC 40, qui montre une hausse de la « marge brute » (part non salariale) de 38% environ au début des années 1990 à environ 50% depuis 2005, mais une baisse de la part des salaires sur la même période de 62% environ à 50% environ.

En ce qui concerne les PME, cette même compétition au niveau mondial met sous pression les coûts de sous-traitance, avec une compression de la marge des PME opérant sur le territoire national. Des statistiques de la Banque de France montrent que le taux de marge (ratio de la part des entreprises à la VA) baisse de 2 à 4 points selon les catégories entre 1997 et 2005.

En conclusion, on peut raisonnablement penser que la relative stabilité du taux moyen de partage, qui est le résultat des mesures synthétiques, cache en réalité un partage favorable à l’entreprise dans les grands groupes, compensé par la situation inverse dans les PME. Or dans les 2 cas l’évolution peut être défavorable aux salariés. Dans le premier cas le gâteau augmente mais la part des salariés baisse et surtout le supplément de gâteau est surtout obtenu à l’étranger, donc on ne sait pas ce qui reste aux salariés français, dans le deuxième cas le gâteau diminue et une part plus grande ne signifie pas une valeur absolue plus importante. On pourrait même penser que la pression concurrentielle sur les PME se transmet aux salaires et que la hausse de leur part ne signifie pas une hausse absolue de cette part. Il se peut que dans l’absolu les deux parties y perdent.

Finalement, la signification de ce ratio est donc ambiguë, et son examen nous incite à mettre en doute des conclusions trop hâtives. Nous allons donc analyser la répartition des revenus proprement dits.

 

Quelques généralités sur la mesure des revenus

Lorsqu’on manipule des statistiques de revenus, on utilise différents concepts : revenu disponible, pouvoir d’achat, niveau de vie, et d’autres encore. Tous ces concepts sont expliqués dans notre Fiche N° 14 disponible sur ce site. Un des points importants qu’il convient de rappeler ici et qui est détaillé dans cette fiche est que le niveau de vie par unité de consommation, qui d’après les statisticiens mesure au mieux le pouvoir d’achat des individus, augmente structurellement plus vite que le pouvoir d’achat par ménage. Cet effet peut être très sensible.

Pour éviter toute confusion nous appellerons les 9 seuils D1 à D9, et les 10 tranches T1 à T10(4) . Pour d’autres unités de répartition nous essaierons d’être explicites.

Quelques perspectives de long terme

 

Revenu moyen en francs de 1998

Ratio

 

1900-1910 (a)

1990-1998 (b)

(b)/(a)

T1 à T10 (tout)

28 848

129 380

4,48

T10 (tr. supérieure

129 815

419 015

3,23

Centiles 95-100

196 165

543 087

2,77

Centiles 99-100

548 107

1 006 845

1,84

Cent. 99,5-100

865 432

1 334 205

1,54

Cent. 99,9-100

2 307 820

2 587 710

1,12

Cent. 99,99-100

8 654 324

7 154 769

0,83

Sur le long terme les inégalités de revenu ont plutôt tendance à baisser. T. Piketty a étudié cet aspect(5) et nous avons tiré de ses travaux quelques données, qui traduisent l’évolution des revenus en francs constants, pour les différents fractiles de la distribution des revenus, depuis le début du XXème siècle jusqu’à 1998.

On s’aperçoit que plus le fractile est élevé dans la distribution des revenus, moins le niveau moyen des revenus de ce fractile a évolué pendant la période considérée. C’est ainsi que la moyenne générale du revenu pour toutes les tranches T1 à T10 a été multipliée par 4,48, tandis que le revenu moyen du centième le plus élevé (tranche de 99% à 100%) n’a été multiplié que par 1,84. Ceci témoigne d’une diminution très importante des inégalités au long du XXème siècle.

Cependant, ceci ne s’est pas fait de manière régulière. La figure ci-dessous montre l’évolution de la part des revenus attribuée à cette tranche du centième supérieur. Bien que ceci ne représente pas l’évolution du revenu moyen mais la masse de revenus attribuée à cette tranche, la courbe représentée en est assez proche.

On constate que partant de 20% du total des revenus, le ratio a diminué progressivement vers 15% jusqu’à la veille de la guerre 39-45, puis a chuté brutalement après celle-ci à un peu moins de 10%. Après un quasi plateau jusqu’à 1968 environ, une nouvelle glissade amène à un point bas vers 7% en 1984 environ, puis le ratio semble, depuis, remonter ou stagner. En tout cas, à la fin de la période couverte par Piketty (1998), il ne descend plus. Or à ce moment, un ratio de 7,5 à 8% des revenus attribués à 1% de la population, cela pourrait laisser de la marge pour un nivellement plus prononcé.

Il est donc intéressant d’examiner de plus près ce qui s’est passé dans la période récente.

 

La période 1997 à 2007

C’est la période couverte par différents auteurs récents. Le tableau le plus complet, qui figure ci-dessous, a été repris sur le site de l’Observatoire des Inégalités(6) . Notons qu’il s’agit de niveaux de vie. On voit que les niveaux moyens des différentes tranches ont évolué de manière cohérente, sauf pour la première et la dernière. En effet, de la 2ème (T2) à la 9ème (T9), les taux de progression sur 10 ans (en moyenne 17,8%), décroissent modérément mais uniformément de +19,9% +16,1% (de 1,83% par an à 1,5% par an), soit un certain nivellement égalitaire entre ces tranches intermédiaires. C’est d’autant plus à relever que les taux de progression sur 10 ans sont assez faibles. Ils sont d’autant plus faibles que, nous l’avons vu, le pouvoir d’achat des ménages augmente moins vite que le niveau de vie individuel. Une étude de l’Insee(7) montre que sur la période examinée ici l’augmentation moyenne du niveau de vie est de 17,7% (1,6% par an) tandis que le pouvoir d’achat moyen des ménages a augmenté de 12,6% (1,2% par an).

Evolution des revenus moyens annuels par tranche de 10
% pour une personne

1997 (euros)

2007 (euros)

Gain euros)

Gain (%)

T1

6 132

7698

1 566

25,5

T2

9 388

11 253

1 865

19,9

T3

11 254

13 391

2 137

19

T4

12 887

15 297

2 410

18,7

T5

14 540

17 132

2 592

17,8

T6

16 305

19 220

2 915

17,9

T7

18 456

21 565

3 109

16,8

T8

21 284

24 698

3 414

16

T9

25 648

29 768

4 120

16,1

T10

41 016

50 778

9 762

23,8

Ecart
relatif T10/T1

6,7

6,6

 

 

Les séries
ont été reconstituées pour éviter les ruptures de série qui existent en 2002
et 2005

 

Nous voyons que les 90% des foyers les moins fortunés (0-90) ne croissent que de 0,6% par an, alors que les ménages de la tranche supérieure T10 (noté 90-100 dans le tableau) croissent de 1,2% par an en moyenne, soit deux fois plus vite. Qui plus est, si on précise en détaillant cette tranche supérieure, plus les revenus sont hauts, plus ils croissent vite. Si par exemple nous nous intéressons à la tranche 99-100, dont nous avons vu plus haut l’évolution sur longue période, elle a crû de presque 20%. Nul doute que la décroissance sur le XXème siècle de la part attribuée à ces revenus est maintenant de nouveau à la hausse.

L’étude de C. Landais est sortie en 2007. A cette époque, l’auteur indique que bien que ses résultats fiscaux ne dépassent pas l’année 2005, les données dont il dispose pour 2006 et 2007 lui font penser que les tendances à l’élargissement des taux de croissance pour les hauts revenus se poursuivent, voire s’amplifient, et qu’il ne faut pas exclure une évolution vers un modèle « anglo-saxon » beaucoup plus inégalitaire.

 

Les classes moyennes

Nous avons vu que les tranches T2 à T9 avaient vu leur pouvoir d’achat progresser d’un peu plus de 1% par an, selon les chiffres de l’INSEE. Peut-on dire alors que leurs difficultés ne se sont pas accrues ? En fait, une telle affirmation serait aventureuse car elle ne pourrait être vraie que si l’indice des prix qui sert à raisonner en euros constants était parfait. Or il ne peut l’être. On a beaucoup parlé en 2006-2007 de la perception de la hausse des prix par les ménages, qui paraissait supérieure à celle que mesurait l’INSEE. Cette polémique a donné naissance à une Commission qui a produit un rapport « Mesure du pouvoir d’achat des ménages »(10) .

Ce rapport met en évidence que nombre de dépenses « contraintes » ont augmenté plus que l’indice dans les années 2000 (loyers, financement de l’acquisition logement, énergie), induisant l’impression d’un solde moins important pour les dépenses courantes. Qui plus est, le poids du logement dans l’indice (6%) est notablement insuffisant, notamment pour les titulaires de revenus moyens ou faibles, qui ont conscience de consacrer une plus grande part de leur revenu à se loger.

Ces quelques anomalies qui vont dans le sens d’un indice des prix plus élevé, induit un revenu réel plus faible, et donc une baisse en réalité du revenu sur la période en raison de la faible croissance qui sert de base à cette correction.

 

La première tranche (sous le premier décile) et la notion de pauvreté

Nous avons vu plus haut que les ménages situés dans la première tranche T1 semblaient mieux lotis que les autres dans la progression de leur revenu (+25,5% en 10 ans en niveau de vie, contre 17,8% pour les tranches T2 à T9). Mais les problèmes d’indice des prix que nous avons signalé pour les classes moyennes sont encore plus prononcés pour les bas revenus. On peut donc supposer que même pour eux, une fois tenu compte de ces nécessaires corrections, il reste peu de chose de la croissance du pouvoir d’achat (environ 1,5% par an).

Par ailleurs remarquons que le 1er décile correspond à peu près au seuil de pauvreté. Expliquons donc d’abord ce qu’est ce seuil dont on parle beaucoup.

Le seuil de pauvreté est défini en fonction de la médiane des revenus ou (plus fréquemment) de la médiane des niveaux de vie. En France on prend 50% de cette médiane, alors qu’Eurostat (organisme européen de statistiques) utilise le seuil de 60%. Le tableau ci-dessous donne ces seuils en euros de 2007. Ils sont en réalité en euros par Unité de Compte, ou encore en euros de revenus pour une personne seule. Pour un ménage il suffit de multiplier par le nombre d’unités de compte.

Evolution des seuils de pauvreté mensuels

Unité : euros constants de 2007

Seuil à 60%

Seuil à 50%

1970

473

395

1975

595

497

1979

686

573

1984

713

595

1990

760

635

1996

778

649

1997

776

648

1998

791

660

1999

809

675

2000

826

690

2001

844

705

2002

863

719

2003

863

720

2004

861

718

2005

876

730

2006

890

741

2007

908

757

Source : Insee, personnes vivant en France métropolitaine dans un ménage dont le revenu déclaré au fisc est positif ou nul et dont la personne de référence n’est pas étudiante

Par définition ce seuil augmente comme la médiane. Or celle-ci a augmenté entre 1996 et 2007 de 16,7%, tandis que la moyenne des niveaux de vie augmentait de 17,9%. Cette différence signifie que les revenus au-dessus de la médiane (T6 à T10) croissent plus vite que les revenus en dessous de cette médiane (T1 à T5). Ceci signifie donc aussi que le seuil de pauvreté a moins augmenté que la moyenne des niveaux de vie, autrement dit le critère s’est durci.

Ceci explique sans doute une partie de la baisse du nombre de personnes pauvres, qui a baissé de 4,594 millions en 1996 à 4,188 millions en 2006 pour remonter à 4,281 millions en 2007.

En fait il faut bien voir que cette définition de la pauvreté n’est pas satisfaisante car avec cette définition, il y aura toujours des pauvres, puisque que ce sont ceux qui sont dans le bas de l’échelle des revenus quelle que soit celle-ci. De plus, il y a un effet pervers qui est que pour faire baisser le nombre de pauvres, il faut non pas augmenter les plus bas revenus, qui resteront de toute façon en-dessous du seuil, mais ceux qui sont proches du seuil, afin qu’ils quittent la catégorie « pauvres ». Dans cette optique, la baisse du nombre de pauvres est un signal ambigu.

C’est pourquoi certains privilégient plutôt les critères absolus qui portent sur les privations imposées aux ménages pauvres. Une enquête périodique a ainsi vu le jour (EPCV, soit Enquête Permanente des Conditions de Vie), qui porte sur 27 critères de privation. Sont considérés comme pauvres ceux qui répondent à au moins 8 critères(11) . Les résultats entre 1998 et 2006 changent peu et restent autour de 13% de la population. Compte tenu des marges d’erreur importantes avec ce type de mesure, on peut considérer que le taux de pauvreté ainsi mesuré est resté stable ou a légèrement diminué sur cette période. Cependant les auteurs de ces enquêtes disent eux-mêmes qu’ils ont choisi le seuil pour que celui-ci soit « du même ordre de grandeur » que le seuil de pauvreté monétaire. On peut donc soupçonner que ces enquêtes ne nous renseignent pas plus que le procédé précédent sur les ménages au bas de la première tranche.

Malheureusement, il n’y a pas à notre connaissance d’enquête systématique sur l’extrême pauvreté. Nous en sommes donc réduits à réagir avec des chiffres parcellaires.

Le site « Alerte sur les inégalités » présente des résultats sur les bénéficiaires des minimas sociaux. Il trouve qu’en 2003 13% des ménages bénéficient de ces minima. Ce qui prouve que dans les bas revenus, les minimas sociaux comptent pour beaucoup.

Par ailleurs, assez curieusement, l’INSEE ne donne pas le détail de la première tranche de revenus ni leur évolution, mais donne des chiffres sur les patrimoines(12) . Cette étude donne pour les 25% de ménages aux plus faibles revenus, entre 1992 et 2004, dans le tableau suivant

On voit que jusqu’aux 12,5% de ménages les plus modestes le patrimoine a diminué. Ceci est particulièrement flagrant pour le bas de l’échelle. Pour les 6,25% les plus pauvres, il diminue de 26%. Pour les 2,5% les plus pauvres, le patrimoine est divisé par plus de 2. C’est donc vers ce bas de l’échelle qu’il y a manifestement un problème, et notamment les plus pauvres des plus pauvres, les « exclus ».

Jusqu’au début des années 1970, hors quelques sans abris qui mourraient l’hiver, on n’entendait pas parler de mal-nourris. En 1985-1986, lorsque Coluche lance les restos du cœur, ils distribuent cet hiver là 8,5 millions de repas. Dix ans plus tard (hiver 1995-1996) ils en distribuent 50 millions. Certes, entretemps ils ont étendu leur « offre » de Paris à l’ensemble de la France. Mais à partir de ce moment, l’offre augmente plus en qualité qu’en quantité de points de distribution. Pourtant, en 2007-2008 on distribue 91 millions de repas.

Bref, l’extrême pauvreté semble bien présente, et plutôt plus que par le passé. Dans son rapport 2010 sur le mal logement, la Fondation Abbé Pierre estime à 600 000 minimum le nombre de sans-abris ou sans logement personnel (cabane, camping, chambre d’hôtel, structure d’accueil, etc.). Dans sa conclusion, il souhaite que des enquêtes régulières produisent des chiffres fiables sur ces populations particulièrement malheureuses. Nous ne pouvons que l’approuver.

 

Conclusion

Au terme de cette analyse, nous constatons que le mouvement de réduction des inégalités, entamé au début du 20ème siècle, s’est arrêté au début des années 1980, et que depuis 10 ans il s’est inversé :

– les classes supérieures ont un revenu qui a crû beaucoup plus vite que la moyenne. Le taux de croissance sur cette décennie pour la tranche supérieure T10 est presque deux fois supérieur à celui des 9 autres tranches prises ensemble. Pour le dernier demi-décile (95 à 100) c’est 2,5 fois plus, pour le dernier centile (99-100) 4 fois plus !

– les classes moyennes (tranches T2 à T9) ont vu leur revenu réel stagner ou même probablement décroître et ont le sentiment d’être déclassées.

– dans la première tranche (T1) la situation globale est probablement similaire à celle des classes moyennes, la croissance théorique légèrement supérieure étant compensés par un effet plus fort des corrections d’indice des prix. Par contre, malgré le manque de statistiques sur l’extrême pauvreté, les éléments disponibles laissent penser que celle-ci a fortement augmenté dans les 10 dernières années.



(1) Entre 1990 et 2007 ces 2 postes représentent entre 70 et 80% de la part « non salariale » (référence voir note 2)

(2) Cette analyse repose sur la note de veille N° 133 du Centre d’Analyse Stratégique : « Faut-il rééquilibrer le partage de la valeur ajoutée et des profits en faveur des salariés » par B. Delaveau. Cette note n’est plus disponible aujourd’hui au centre d’Analyse Stratégique. Nous suggérons au lecteur de se référer à d’autres sources

(4) Alors que la notation D1, D2, etc. est usuelle, la notation T1, T2, etc. nous est propre et est employée ici pour une meilleure compréhension.

(5) Voir « Les inégalités dans le long terme » T. Piketty, disponible sur Internet, ainsi que « Les hauts revenus en France au XXème siècle, inégalités et redistribution. » T. Piketty (2001), Grasset.

(6) Ce tableau figure à cette adresse . Il a été calculé par le journal « Alternatives Economiques » d’après des données de l’INSEE.

(7) « Les inégalités de niveau de vie entre 196 et 2007 » J. Pujol et M. Tomasini, INSEE Première n° 1266

(8) « Les inégalités de niveau de vie entre 196 et 2007 » J. Pujol et M. Tomasini, INSEE Première n° 1266

(9) « Les hauts revenus en France : une explosion des inégalités ? » C. Landais, 2007, disponible sur Internet

(10) « Mesure du pouvoir d’achat des ménages » A. Quinet et A. Ferrari, disponible à la Documentation Française

(11) Nous avons trouvé ces résultats facilement par quelques recherches sur Internet.

(12) Voir « Les inégalités de patrimoine des ménages entre 1992 et 2004 » M. Cordier, C.Houdré, C. Rougerie, INSEE 2006.