Annexe à l’éditorial « L’Allemagne pourrait-elle être un peu moins allemande ? »

 

Annexe

Nos raisonnements seront fondés sur une relation simple entre les capacités de financement des grands agrégats de l’économie d’un pays. On a entre ces agrégats la relation suivante :

Solde du secteur privé + Solde du secteur public + Solde du secteur extérieur =0.

Cette relation provient du fait que les entrées des uns sont les sorties des autres. Comme le solde du secteur  » extérieur  » est ce qui  » rentre  » chez lui, donc ce qui sort du pays, c’est le sens inverse de celui des balances commerciales et des balances des paiements, qu’on définit comme positives pour le sens entrant. On peut donc écrire plutôt :

Solde privé + Solde public = Solde extérieur

en comptant cette fois-ci positivement un solde extérieur excédentaire.

Tableau 1 : Excédents des secteurs privé (millions d’euros) et public (% PIB)

Pays

Excédent privé

% PIB (Excédent)

% PIB (Solde public)

Espagne

-102 395

-10,40%

2,02%

Grèce

-15 548

-7,39%

-3,11%

Irlande

-11 927

-6,75%

2,76%

Portugal

-8 261

-5,31%

-3,94%

Finlande

1 373

0,54%

3,90%

France

9 325

0,52%

-2,32%

Belgique

9 905

3,11%

0,19%

Autriche

11 346

4,43%

-1,75%

Italie

21 834

1,47%

-3,33%

Pays-Bas

43 908

8,13%

0,52%

Allemagne

192 460

8,28%

-1,64%

Somme des –

-138 131

 

 

Somme des +

290 151

 

 

Plaçons nous donc en 2006. Le tableau 1 représente pour la plupart des pays de l’Eurozone (nous avons exclu la Slovénie et la Slovaquie, qui représentent de faibles masses, et le Luxembourg, qui ne fournit pas de données), les excédents du secteur privé, dans l’ordre de ces excédents. Plus précisément, il s’agit de la capacité de financement (excédent des recettes sur les dépenses) des entreprises et des ménages(1). Le tableau donne aussi dans sa dernière colonne le solde public en % du PIB.

Nous constatons dans ce tableau que 4 pays (Espagne, Grèce, Irlande, Portugal) ont un déficit privé très important (entre 5 et 10% de leur PIB), la masse la plus importante étant celle de l’Espagne (100 milliards d’euros). A l’opposé, 3 pays (Allemagne, Pays-Bas, Autriche) ont un excédent également très important (entre 4,4 et 8,3% de leur PIB) la masse la plus importante étant celle de l’Allemagne (190 milliards d’euros).

A la même époque, à peu près tous les déficits publics sont  » raisonnables « , comme le montre la dernière colonne du tableau. Tous les pays ont un solde public entre -3,9 (Portugal) et +3,9% (Finlande). L’Espagne et l’Irlande ont même de confortables excédents qui sont quelque peu en contradiction avec les forts déficits de leur secteur privé.

Le solde des ménages et des entreprises ne sont pas toujours dans le même sens que le solde privé qui en est le total. Par exemple en Allemagne, le fort excédent vient d’un cumul de ménages excédentaires (structurellement épargnants) et d’entreprises excédentaires au sens du territoire national, c’est-à-dire qu’elles reçoivent plus de fonds de l’étranger qu’elles en dépensent, ce qui va le plus souvent avec une forte position exportatrice. Symétriquement, l’Espagne cumule des ménages endettés et des entreprises déficitaires au même sens que précédemment, c’est-à-dire structurellement importatrices. Par contre, l’Irlande présente un solde des entreprises légèrement excédentaire mais des ménages fortement déficitaires.

Remarquons aussi que les pays exportateurs de la zone Euro réalisent 45 à 50% de leurs exportations à l’intérieur de la zone euro. On peut donc légitimement conclure des chiffres ci-dessus que les excédents de l’Allemagne (ainsi que ceux de l’Autriche et des Pays-Bas) reposent pour une part importante sur les déficits de l’Espagne (ainsi que sur ceux de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal).

Malheureusement, nous ne pouvons produire le même tableau pour 2009 que celui pour 2006 car les chiffres de capacités de financement des secteurs de l’économie ne sont pas encore disponibles à l’heure où nous écrivons ces lignes. Toutefois nous avons tout de même des estimations pour les soldes publics et les balances des paiements. La Commission de Bruxelles a fait en Juin 2009 une estimation des déficits publics prévisibles de l’année. Par ailleurs Eurostat donne la balance des opérations courantes et du compte de capital jusqu’au 3ème trimestre (que nous avons extrapolé par une règle de trois). La capacité de financement de la nation et le solde courant + capital recouvrent en principe le même agrégat, mais les statistiques n’ont pas la même origine et ne sont donc pas identiques. Toutefois, une vérification pour les années précédentes montre qu’elles sont très proches.

Tableau 2 : Comparaison 2006-2009

Pays

Excédent 06

Excédent 09

Différence

Espagne

-102395

88 482

190 877

Grèce

-15548

17 625

33 173

Irlande

-11927

17 037

28 964

Portugal

-8261

5 662

13 923

Finlande

1373

4 384

3 011

France

9325

134 831

125 506

Belgique

9905

21 318

11 413

Autriche

11346

13 876

2 530

Italie

21834

52 348

30 514

Pays-Bas

43908

34 912

-8 996

Allemagne

192460

133 888

-58 572

L’utilisation de ces estimations aboutit au tableau 2. Pour l’Espagne par exemple, le solde des agents privés s’est accru de 191 milliards d’euros, en passant de – 102 milliards en 2006 à +88 milliards en 2009. Le déficit s’est évanoui parce que les agents économiques ont violemment réduit leurs dépenses et se sont vigoureusement désendettés. Le déficit budgétaire considérable sert à amortir ce choc de demande, puisque (voir Tableau 3) pour ce même pays il augmente de 137 milliards. Il en est de même dans tous les pays de l’Eurozone. Pour les 4 pays cités plus haut (Espagne, Grèce, Irlande et Portugal), le solde privé augmente de 267 milliards tandis que le solde public se creuse de 193 milliards d’euros.

Notons que l’Allemagne et l’Autriche font face, contrairement aux autres, à une dégradation du solde privé assez importante (- 67 milliards), ce qui peut s’expliquer par le fait qu’ils étaient auparavant excédentaires et que les causes de ces excédents (les déficits des autres) se sont résorbés. Ces deux pays ont tout de même creusé comme les autres, leur déficit (- 66 milliards), ce qui signifie qu’ils contribuent doublement au rééquilibrage de la zone euro après le choc de la crise.

Tableau 3 : Soldes publics 2006-2009

Pays

Solde 06

Solde 09

Différence

Espagne

19844

-117529

-137 373

Grèce

-6551

-30162

-23 611

Irlande

4882

-20 526

-25 408

Portugal

-6127

-13 088

-6 961

Finlande

6462

-4112

-10 574

France

-41883

-153 531

-111 648

Belgique

592

-19 928

-20 520

Autriche

-4477

-11 629

-7 152

Italie

-49475

-80606

-31 131

Pays-Bas

2792

-19 360

-22 152

Allemagne

-38100

-81 845

-43 745

Pour l’ensemble de l’Eurozone les soldes privés augmentent de 372 milliards tandis que les soldes publics se creusent de 440 milliards, soit une surcompensation. Notons que la France, avec un solde privé qui augmente de 126 milliards et un déficit qui se creuse de 112 milliards, compense en grande partie le choc de la crise, ce qui explique son plongeon de PIB moins important, et d’autre part indique qu’elle a contribué notablement au rééquilibrage commun.

En conclusion, les déficits publics compensent le choc de demande que constate l’Allemagne, et sa demande de résorber les déficits revient soit à diminuer la demande qui s’adresse à elle, soit à reconstituer cette demande par l’endettement comme antérieurement.



(1) Tous nos chiffres ont, sauf mention contraire, pour origine Eurostat. Les excédents des entreprises, qu’Eurostat ne fournit pas, sont calculés en soustrayant de l’excédent global celui des administrations et celui des ménages.