Fiche N° 13 : Une monnaie commune, comment ça marche ?

Nota : Cette fiche a été modifiée le 13/11/2013

La situation de la Grèce a montré les limites de la monnaie unique, qui ne peut laisser place à la nécessaire variation des dynamiques monétaires différentes de chaque pays (voir notre éditorial sur le sujet). La présente fiche définit donc un autre système, qui permet ces dynamiques différentes. Il peut s’appliquer entre l’Eurozone et les autres pays de l’Europe, ou entre l’Europe et une autre zone monétaire dans le monde, ou encore dans l’Eurozone, pour remplacer la monnaie unique, cas quelque peu extrême. Tout ceci en attendant une mise en œuvre mondiale, qui serait la meilleure solution pour tous. Ce système s’inspire de celui préconisé par P. Davidson en 1994.

 

L’objectif et le principe

La monnaie commune doit permettre à chaque pays de mener la politique monétaire de son choix, sans qu’il puisse nuire à ses partenaires. La monnaie commune doit par ailleurs réaliser l’équilibre des balances des paiements, en donnant la charge de l’équilibrage aux pays excédentaires, qui ont seuls les moyens de le faire.

 

La mécanique

1) Les pays participants instituent une monnaie commune, gérée par la Banque Centrale de la Zone Monétaire ainsi créée (BCZ).

2) Chaque pays participant utilise sur son territoire sa propre monnaie. La banque centrale de chaque pays s’engage à changer sa monnaie nationale contre la Monnaie Commune, qu’elle obtient auprès de la BCZ si elle en manque, et s’arrange pour fournir des devises étrangères à ses résidents en les achetant aux autres pays de la zone contre de la Monnaie Commune.

Il n’y a donc pas dans cette zone de problème de réserves de changes. Tous les déséquilibres en devises entre membres se constatent sur les comptes centraux en Monnaie Commune. Par ailleurs, les monnaies nationales n’étant convertibles qu’en Monnaie Commune, il n’y a pas de marché libre des changes entre les devises des participants, les taux de change sont fixes (voir plus loin). Aucune spéculation n’est donc possible sur ce terrain. De plus les mouvements des devises nationales sont contrôlables par le pays concerné.

3) Si la Monnaie Commune est mondiale, elle n’est détenue que par les banques centrales et non par le public (comme les DTS aujourd’hui). Comme il n’y a pas de marché des changes entre les monnaies nationales, toute spéculation est supprimée sur les monnaies nationales.

Si la Zone Monétaire n’est pas mondiale, les échanges entre pays de la zone et les pays extérieurs, qui se font en monnaies nationales, nécessitent la détermination d’un cours des changes entre la monnaie « en zone » et la monnaie « hors zone ». La meilleure solution pour l’obtenir est de coter la monnaie commune sur les marchés des changes (en tant que panier de monnaies, comme l’était l’ECU à son époque, mais non comme monnaie véritable). Les monnaies « en zone » ont alors un cours qui découle d’une part des rapports fixes entre ces monnaies et la monnaie commune, d’autre part du change flottant entre la monnaie commune et les monnaies « hors zone ».

Par ailleurs la spéculation reste possible sur la monnaie commune cotée sur les marchés. Il est donc essentiel que la zone monétaire soit globalement excédentaire, afin d’apparaître comme une monnaie forte, et pour que la banque centrale ne manque pas des devises externes nécessaires au commerce des pays membres.

4) Les taux de conversion initiaux entre la Monnaie Commune et chaque monnaie de la zone sont fixés par accord entre les participants pour refléter au mieux la compétitivité de chaque nation. Les points 7 et 8 traitent de la révision de ces taux.

5) Les contrats entre agents économiques continuent de se régler en monnaies nationales, tel que permis par les lois locales et l’agrément des parties.

6) Une mécanique à seuil oblige un pays excédentaire(1) à dépenser son excédent de 3 manières

– acheter des produits ou investir dans un pays débiteur,

– fournir une aide financière directe à un pays débiteur (don).

Si ces excédents n’ont pas été dépensés ou donnés dans un temps prédéfini, alors la BCZ confisque les dits excédents et les répartit entre les membres déficitaires.

Ce point est fondamental. Il assure qu’aucun pays, en épargnant trop, ne mette les autres en déficit et les force à freiner leur demande, déprimant ainsi la demande globale. De plus, il place la charge de l’ajustement sur le pays excédentaire, qui seul en a les moyens.

7) Les taux de change entre les monnaies nationales et la Monnaie Commune sont fixes, mais on peut instituer un système de révision des taux de change qui reflète les variations d’inflation ou de coûts salariaux, ou tout autre paramètre qui permet de conserver le pouvoir d’achat de la Monnaie Commune dans le pays concerné. De cette manière tous les pays possédant de la Monnaie Commune sont assurés que sa valeur ne se déprécie pas en pouvoir d’achat.

8) Si un des pays membres est au plein-emploi, et a un déficit persistant, c’est qu’il vit au-dessus de ses moyens. Si c’est un pays pauvre, il peut être justifié de continuer à le subventionner. Mais si c’est un pays riche, c’est un « passager clandestin », et il est mis dans l’obligation de dévaluer sa monnaie par rapport à la Monnaie Commune par palier, ce qui a pour effet de renchérir ses importations, de rendre ses exportations moins chères, et surtout de diminuer son revenu réel jusqu’à ce que sa balance commerciale soit équilibrée. Enfin, si le déficit des paiements persiste malgré une balance commerciale positive, alors c’est que la dette est trop importante et des négociations doivent s’engager pour faire cesser cette situation, soit par rééchelonnement, soit par moratoire partiel ou total.

Dans le système ci-dessus, les participants ont des balances des paiements toujours équilibrées entre eux, on supprime ainsi le mécanisme pervers qui bride l’économie mondiale, dans lequel les excédentaires accumulent des réserves tandis que les déficitaires sont contraints à la récession et freinent la demande globale.

Par ailleurs chaque pays participant garde la liberté de sa politique monétaire sans permettre une spéculation contre sa monnaie. En particulier un pays qui est en sous-emploi peut relancer son économie en creusant son déficit, sans craindre l’assèchement en devises. Insistons sur le fait que les banques centrales nationales sont des banques centrales à part entière, libres de mener la politique monétaire de leur choix, et non des succursales de la BCZ. Elles ont pour mission de minimiser l’inflation et de réaliser le plein emploi. De son côté la BCZ a pour mission d’assurer les transferts et la comptabilité en Monnaie Commune, d’appliquer les règles définies en commun concernant l’équilibrage des balances des paiements et la révision des taux de change internes, et finalement de gérer le change entre la Monnaie Commune et l’extérieur.

Le système repose sur l’idée que les déficits des uns sont les excédents des autres, et redistribue les écarts par rapport à la moyenne. Il est clair que ce mécanisme sera moins douloureux si l’ensemble est en excédent plutôt que s’il est en déficit. Par ailleurs il ne peut se mettre en œuvre que dans une zone assez importante pour que ces échanges extérieurs soient faibles par rapport à ses échanges intérieurs. La zone Euro, ou mieux l’Union Européenne, ont cette taille critique. Une telle zone pourrait ensuite agréger autour d’elle un nombre croissant de pays volontaires.


(1) A moins que la zone monétaire ne soit le monde entier, le niveau à partir duquel un pays est « excédentaire » n’est pas forcément l’égalité entre entrées et sorties. C’est plutôt le niveau correspondant à l’excédent ou au déficit de l’ensemble de la zone.

 



11 commentaires pour “Fiche N° 13 : Une monnaie commune, comment ça marche ?”

  1. Bien tout ça, mais avant il faut que j’ai compris.
    Merci avant tout pour toutes ces précieuses explications pour une fois accessible même à des gens qui comme moi qui ne sont pas des économistes.
    Dans mon ignorance j’aurais pourtant de nombreuses question à poser principalement sur la contrepartie monétaire.
    Jusqu’en 71 je crois, les choses étaient simples nous étions sous l’étalon OR . Depuis nous somment sous un régime d’offre et de demande avec pour contrepartie la puissance économique des états Comment s’est opéré ce passage ? Qu’est réellement la monnaie aujourd’hui ? La puissance économique des états, plus les réserves d’or antérieures (qui je suppose n’ont pas disparues), moins les dettes des l’Etats ? tout cela pris en compte dans l’estimation des taux de change par les acteurs économiques ?
    Qu’en est il devenu au passage à l’Euro ? J’imagine que les réserves d’or n’on pas changées de place. J’imagine qu’elles entrent communément dans l’estimation du taux de change de l’Euro vis à vis des autre monnaies.
    Si c’est bien ça, qu’est ce qui empêche un état de monnayer ses réserves ( contre ses dette par exemple, et je pense à la Grèce ) puisque ses réservent n’entre plus, ou seulement de très loin, dans l’estimation de la monnaie commune ?
    Mes questions sont certainement ridicules de naïveté. Je n’ai trouvé aucun explication.

  2. @corindon
    Il y a longtemps que la contrepartie intégrale en or a disparu. Il n’y a plus aujourd’hui de contrepartie réelle aux monnaies qui circulent. Leurs contreparties comptables sont des créances sur les agents économiques, créances possédées par le système financier.
    Il ne me semble pas utile de parler de contreparties pour décrire le fonctionnement d’une monnaie commune.

  3. @Corindon
    Réserves d’or des pays :
    http://www.indexmundi.com/g/r.aspx?v=144&l=fr
    Pour la France, 70 milliards d’euros, ce n’est guère plus que 18 mois *d’intérêts* de la dette publique et moins de 5% de la dette.
    Pour la Grèce, moins de 2 milliards d’euros, c’est « peanuts »

  4. Correction: il s’agit des réserves d’or ET de devises
    Le bon lien est ici : http://www.fondssouverains.com/article-32473932.html en se souvenant que 100 tonnes ne représentent gère plus de 3,5 milliards d’euros.

  5. Explications enfin claires sur cette question… qui m’aide surtout à confirmer mon opinion personnelle.
    Selon moi, il s’agit bien d’une parfaite construction intellectuelle et utopique. Construction qui admet que l’euro (monnaie unique) est un échec MAIS qui veut absolument rester dans le dogme : il n’y a pas d’autre solution que l’UE et la mondialisation. Donc : monnaie commune. C’est la même construction supranationale que ‘l’unique’, leurre et tromperie en plus.
    Le retour aux monnaies nationales n’est pas plus hérétique que de vouloir imposer une monnaie commune alors que sagrande soeur(l’unique) à totalement échouée. Surtout lorsque l’on évoque cette solution au niveau mondial ! Là, c’est une aberration d’illusionniste.
    Je répète : la mondialisation furieuse et l’UE totalitaire sont des échecs absolus. Verrouillées par les internationalistes et les capitalistes- en connivence sournoise- ces idéologies mènent les Peuples à la ruine.
    La vraie mondialisation ?
    Entente, concorde et coopération E-QUI-TA-BLE de Peuples souverains et de Nations indépendantes.
    Chaque Peuple est face à lui-même, à ses responsabilités, à son Histoire, à son avenir.
    Retour en arrière ?
    Depuis quand l’équité, la concorde, la souveraineté, l’indépendance sont-elles des notions rétrogrades?
    Castelin michel

  6. @Michel Castelin
    Je passe sur les termes « Leurre, tromperie, illusionniste … » ce n’est pas ainsi que je conçois un dialogue constructif.
    « Concorde, équité, coopération équitables » que vous appelez de vos voeux, ne peuvent finir par arriver que si elles sont imposées par une régulation acceptée par tous. Une telle régulation n’est pas une « construction intellectuelle » , pas plus que la constitution d’un pays, elle est un progrès à l’échelle du monde. Des pays indépendants sans régulation c’est la jungle, donc la loi du plus fort, et finalement la guerre.
    La monnaie commune que je décris, par rapport à la monnaie unique, rend à chaque pays sa souveraineté monétaire et économique, et impose un équilibre des échanges entre ses membres, alors qu’actuellement l’Allemagne met tous les autres membres en déficit. En face votre solution impose la sortie de l’euro et de l’UE. Elle est grosse de dangers, comme je l’explique pour la sortie de l’euro dans « Si l’euro sombrait … ».

  7. Ce projet semble séduisant… mais seulement parce qu’il évite habilement le principal problème, qui est celui de la fixation de la parité entre la « monnaie commune » et les différentes monnaies de la zone. Avec un taux « fixe mais révisable », la question serait de savoir qui « révise » et avec quels critères. Or, dès qu’on rentre dans ces questions on bute sur les mêmes problèmes qui ont fait échouer l’Euro. Si les parités sont « quasi-irrévocables », le risque est énorme d’avoir des « passagers clandestins » qui feront tourner à plein leur planche à billets sachant qu’ils ne risquent rien. Si au contraire les parités sont révisées fréquemment pour les adapter à la performance économique de chaque état, on se retrouve dans une logique de monnaie flottante et la « monnaie commune » ne sert plus à rien, puisque les acteurs économiques sont soumis à un risque de change permanent.
    Le système proposé pourrait fonctionner… à condition de trouver un magicien capable de dire à chaque instant quel est le « vrai » valeur de la parité entre la monnaie commune et les autres monnaies de la zone… et à qui on donnerait le pouvoir de faire les ajustements. Or, ce magicien n’existe pas. On connaît les balances commerciales avec un trimestre de retard en général… comment alors ajuster la valeur de la monnaie « jusqu’à ce que la balance soit à l’équilibre » ? La régulation par une autorité est supérieure à la régulation par le marché lorsque l’autorité en question a une information meilleure que celle que les acteurs de marché se partagent.
    Par ailleurs, dès lors que les parités sont ajustables on a toujours une possibilité de spéculer… puisqu’on peut parier sur le prochain « ajustement »!

  8. @Descartes
    Les monnaies nationales ne sont pas convertibles sur les marchés des changes, donc une spéculation résiduelle sur ces cours n’infuenceront plus le cours du change lui-même.
    Ces cours sont exclusivement fixés par les règles que les partenaires ont décidées. S’il y a à un moment donné des divergences d’interprétation, une instance d’appel peut être prévue (de nature politique ou judiciaire).
    Point besoin de chercher une valeur idéale, le principal est de l’approcher et de permettre des ajustements au bout de quelques années, ce qui est impossible avec l’euro monnaie unique.

  9. @gabriel
    Est ce que vous pouvez faire un schema comptable ( actif / passif ) c est a dire avec 4 acteurs, banque centrale du pays exterieur, banque centrale commune, banque centrale du pays de la zone excedentaire et banque centrale du pays du pays de la zone deficitaire. Ca permettra de mieux comprendre le fonctionnement.
    Intutitivement, ça ressemble enormement au bancor voulu par keynes en 1944.
    Merci, AMITIES

  10. Merci pour ces explications clairs, mais je ne vois pas pourquoi un pays excédentaire devrait donner son excédent aux autres pays !!!!
    Et je vois donc que Marine Le Pen à donc raison sur son annalyse sur la sortie de la monnaie unique à la monnaie commune !!!

  11. @Vincent
    S’il y a un pays excédentaire, il y en a un autre en déficit. Le pays excédentaire est considéré comme le prédateur et a donc la charge nde rétablir l’équilibre. Il n’est pas forcé de « donner » son excédent, on ne le force à faire ainsi que s’il ne trouve pas d’autre moyen (augmenter ses salaires par exemple).
    Marine Le Pen a raison lorsqu’elle défend (rarement) la monnaie commune, elle a tort de penser qu’on peut sortir de l’euro sans casse.
    Gabriel

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