Fiche N°11 : Le mécanisme de crise de change dans les pays endettés en devises

Cette fiche décrit ce qui se passe lorsqu’un pays, habituellement un pays en développement, fait l’objet d’une crise de confiance de la part des investisseurs étrangers.

 

Le contexte

Un pays en développement, dont la monnaie est indépendante, a besoin, dans le monde actuel, d’emprunter à l’étranger pour d’une part investir plus vite que ne le permettrait ses ressources propres, d’autre part obtenir les devises étrangères pour acheter des biens qu’il ne fabrique pas, alors que son économie n’exporte pas encore assez pour procurer ces devises (balance commerciale déficitaire).

Les investissements étrangers peuvent consister en participations dans des entreprises locales ou dans des prêts à court ou long terme. Assez souvent, les prêts sont à relativement court terme. Ils sont en grande partie libellés en monnaie étrangère, car les étrangers n’ont guère envie de s’endetter dans une monnaie locale sur laquelle ils n’ont guère de visibilité.

Lorsque tout va bien, ces investissements induisent une croissance régulière, voire vigoureuse, et la monnaie est stable, renforçant ainsi la confiance des investisseurs passés, qui renouvellent leurs prêts, et des nouveaux investisseurs.

 

La crise

Il peut y avoir plusieurs causes, dont le facteur commun est que le doute apparaît sur le rendement des investissements. Ce doute peut apparaître parce que la croissance a été trop forte (surinvestissements), ou parce que les perspectives d’exportation s’assombrissent brutalement, ou il y a une crise dans la région ou le monde entier qui se répercute sur le pays concerné.

Immédiatement, il y a moins de nouveaux prêts et le remboursement de certains des anciens prêts est exigé lorsque c’est possible. Certaines participations sont revendues sur la bourse locale si les entreprises concernées sont en bourse, ou revendues à des investisseurs locaux. Il y a donc mécaniquement moins d’entrées de devises. Plus grave, dès qu’un investisseur étranger veut récupérer  » ses billes « , il convertit ses avoirs en monnaie locale pour obtenir sa propre monnaie (par exemple des dollars). Il y a donc augmentation de la demande de dollars et de l’offre en monnaie locale. Automatiquement, le cours de la monnaie locale, exprimé en dollars, baisse, et la banque centrale doit fournir des dollars.

 

Les conséquences

Lorsque le cours de la monnaie baisse, les débiteurs en dollars voient leur capital à rembourser et leurs intérêts augmenter en monnaie locale. En effet, si une entreprise locale a emprunté 100 dollars et doit rembourser 10 dollars par an, ceci intervient dans ses comptes comme une charge de 10 dollars exprimés en monnaie locale. Si la monnaie locale baisse, il faudra une plus grande quantité de cette monnaie pour faire 10 dollars, par conséquent l’entreprise devra rembourser une somme plus importante.

Si la monnaie se déprécie beaucoup, cette réévaluation des dettes peut conduire des entreprises à la faillite, avec tous les risques de contagion que cela comporte.

Par ailleurs, la banque centrale, qui fournit des dollars pour les candidats à la fuite, peut arriver au bout de ses réserves. En effet, si la balance commerciale du pays est déficitaire, sa réserve en devise peut être limitée. Même si elle est bénéficiaire, un pays en expansion a toujours besoin de matériel et autres biens pour investir et ses ressources en devises ne sont pas illimitées. Par conséquent, le risque d’assécher les réserves apparaît et accroît les affres des investisseurs. En effet, que se passe-t-il si la banque centrale n’a plus de devises ? Elle ne peut que laisser flotter sa monnaie (ceux qui veulent en vendre le font sur le marché libre, cela se traduit le plus souvent par une forte baisse) ou instituer un contrôle des changes qui bloque les transactions et les freine pour pouvoir servir les demandes de devises au fur et à mesure des rentrées. Dans le premier cas, l’investisseur qui veut vendre la devise locale subit une forte perte, dans le deuxième, il est bloqué pour une durée indéterminée sans être sûr de récupérer sa mise (car le gouvernement peut aussi instituer un moratoire des dettes et faire carrément défaut).

 

Le caractère instable du processus

Il faut bien voir que le processus peut être très rapide une fois que la confiance est entamée car il est auto réalisateur. La baisse de confiance induit la baisse de la monnaie et des réserves, qui induit elle-même une baisse plus forte de la confiance, et ainsi de suite. Il peut aussi être accéléré par les spéculateurs (hedge funds par exemple), qui flairent là des possibilités de gain. En effet, s’ils sentent qu’une monnaie est fragile parce que les réserves sont faibles et les dettes presque toutes libellées en monnaies étrangères, ils empruntent de cette monnaie pour la vendre, la faire baisser et rembourser en monnaie dévaluée. En même temps ils peuvent répandre des rumeurs inquiétantes pour être sûrs que la confiance faiblit. Leur réussite ultime est de faire flotter la monnaie pour obtenir une forte baisse.

 

Que faire en cas de crise ?

Si la crise se déclenche, les autorités du pays concerné ont une option fondamentale à prendre : rester dans le régime de change libre ou en sortir.

S’il en sort, il est libre de prendre les mesures coercitives qu’il juge apte à assurer une monnaie stable et à décourager les spéculateurs. Par exemple, il peut décréter le cours du change, bloquer les capitaux pendant une durée déterminée, etc.… L’inconvénient est que s’il veut ensuite revenir au change libre, la confiance des investisseurs sera plus longue à revenir.

S’il veut rester dans le régime de change libre, il doit trouver les moyens de retenir les capitaux, d’avoir un matelas de devises suffisant, et de décourager les spéculateurs. Les deux derniers impératifs imposent de décrocher le téléphone vers les organismes susceptibles de lui prêter les devises (FMI, pays ami, …). Ceci rétablit aussi une partie de la confiance. Par ailleurs, il est nécessaire d’augmenter fortement les taux d’intérêt. Ceci a plusieurs conséquences

– découragement de la demande intérieure, ce qui en période de crise, ajoute la détresse à la détresse, mais va dans le sens d’une balance commerciale plus favorable.

– Rémunération supérieure des capitaux étrangers ce qui est susceptible de les retenir.

– Augmenter les coûts des spéculateurs (s’il y a en même temps renforcement du matelas de devises, ces spéculateurs peuvent décider que les perspectives de gain deviennent trop faibles devant les coûts immédiats).

Le choix n’est pas évident et dans des situations de ce genre, différents pays ont pris des décisions différentes.

 

Dans tous ces cas, un pays développé pourrait prendre des mesures correctrices de relance (baisse des taux ou relance budgétaire par exemple). Le pays en développement ne le peut pas car il est dépendant de l’étranger