Sortir l’Europe de l’anémie : c’est possible ! Manifeste 2006 de Chômage et Monnaie

L’Union Européenne, et en particulier l’Eurozone, continuent de souffrir d’un mal macro¬économique persistant. Les causes profondes en sont une politique monétaire déficiente et une régulation inadaptée des échanges internationaux. Pourtant, l’Europe pourrait donner l’exemple d’une politique de croissance, conciliant les impératifs d’un développement durable et de la coopération entre les nations.

 

1 Une anémie économique persistante

Dans son ensemble l’Union Européenne (UE 15) a connu depuis plus de cinq ans une croissance très médiocre : en moyenne 1,5 % de 2001 à 2005 inclus. Cette croissance a été encore plus faible (1,4 %) pour le groupe des douze pays de l’Eurozone (Union Economique et Monétaire). Bien que cette moyenne résulte de taux allant jusqu’à 4%, le taux se réduit à moins de 1 % pour le sous-groupe Allemagne-Italie-France. Il ne s’agit donc pas d’une faiblesse de « petits pays ». Ces taux sont à comparer à celui de la croissance mondiale, qui est proche de 5 %. Même si le PIB n’est pas l’indicateur du développement durable que nous appelons de nos voeux et s’il a ses limites dans la comparaison entre pays, les écarts constatés sont clairement significatifs d’une anémie spécifique à l’eurozone.

Pourtant, ce ne sont pas les besoins qui manquent, ni les ressources pour les satisfaire. L’Eurozone dispose des hommes, des infrastructures, des connaissances et des talents pour relever le défi de cette anémie tenace, génératrice de nombreux désordres : sous-emploi massif, décohésion sociale, perte de confiance en l’avenir et sentiment d’impuissance des pouvoirs publics.

Cette situation peut entraîner des crises sociales, écologiques, sanitaires ou géopolitiques. Elle peut même conduire à des dérives autoritaires comme on en a connues lors de la crise de 1929. 

 

2 – La politique monétaire.

Une bonne politique monétaire demanderait un engagement beaucoup plus affirmé de la Banque Centrale Européenne. D’abord elle devrait œuvrer à une moindre domination des marchés financiers. Surtout, elle devrait surmonter les insuffisances liées à l’objectif prioritaire de maîtrise de l’inflation et à l’utilisation exclusive du taux d’intérêt à court terme :

a) Une banque centrale véritablement au service des citoyens doit reconnaître l’influence de la politique monétaire sur l’économie et sur l’emploi. Elle doit concilier la régulation de la croissance et la lutte contre l’inflation.

b) Le levier du taux d’intérêt à court terme est insuffisant pour dynamiser l’économie, face aux incertitudes du futur et à l’existence d’un chômage de masse (pour l’UE 15 : 20 millions ? 25 millions ?) qui induit une importante épargne de précaution.

c) En raison de l’extension progressive du nombre de pays de l’UEM, la fixation de ce taux est une quadrature du cercle. En effet, le taux s’avère à la fois trop bas pour les pays à forte croissance, à la limite de la surchauffe, et trop haut pour les pays proches de la stagnation économique.

d) En laissant les banques secondaires, par le mécanisme du crédit, déterminer la masse monétaire en circulation, la BCE se prive d’une intervention directe sur la quantité de monnaie en circulation et laisse agir un mécanisme qui n’est pas optimal.

Alors qu’il existe actuellement de très abondantes liquidités, celles-ci sont malheureusement fort mal réparties. D’un côté certains secteurs ont trop de liquidités et sont inflationnistes (par exemple l’immobilier) alors que d’autres manquent cruellement de fonds. Notamment, la plupart des Etats de l’Eurozone ne disposent pas des capitaux nécessaires au financement des projets de long terme, à rentabilité lente mais porteurs d’avenir, pourtant absolument nécessaires face aux défis de la mondialisation, de l’émergence des pays d’Asie, des enjeux énergétiques et climatiques, et plus généralement de ceux d’un développement durable. 

Cela est d’autant plus regrettable qu’une politique monétaire active à l’initiative de la Banque Centrale est à l’oeuvre dans d’autres grands pays, montrant ainsi qu’il y a des alternatives.

 

3 Quelques exemples :

Voici plusieurs exemples de pays dans lesquels les banques centrales, en connivence ou en accord implicite avec leur gouvernement, contribuent activement à la croissance économique.

Aux Etats-Unis, il est maintenant bien connu que la banque centrale a pour priorité la croissance et l’emploi, autant que la lutte contre l’inflation. Ceci se vérifie par la lecture des bilans de la FED, qui montrent qu’elle n’hésite pas à monétiser bon an mal an une quarantaine de milliards de dollars par achat de titres d’Etat.  Ceci peut être vérifié aussi par la politique des taux, qui, depuis de nombreuses années consiste à maintenir ces taux aussi bas que possible. Pour sortir le pays de la récession de 2001 la FED avait progressivement ramené son taux directeur à son niveau le plus bas (1%) depuis 1958. Depuis quelques temps, elle augmente très graduellement ses taux, mais en gardant les yeux rivés sur la conjoncture afin de ne pas aller trop loin.

Au Japon, la banque centrale a toujours privilégié l’action pour la reprise, au mépris de toute orthodoxie. Dans la période récente elle a maintenu son taux d’intérêt proche de zéro, puis elle l’a assorti d’un « assouplissement quantitatif » qui consiste aussi à monétiser des titres d’Etat, au point que les réserves des banques à la banque centrale sont de 35 000 milliards de yens (300 Milliards de dollars), bien au dessus des réserves obligatoires (6 000 milliards de yens). La banque centrale s’assure ainsi que le financement de l’économie n’est pas un frein à la reprise. 

En Chine, malgré les pressions internationales, la banque centrale maintient un certain contrôle des changes pour garder un yuan sous-évalué, avec les succès économiques que l’on connaît.

 

4 – Aux pays de l’eurozone de relever le défi :

Sans plus attendre, des outils institutionnels nouveaux sont à mettre en œuvre. Ainsi :

a) la BCE doit pouvoir disposer conjointement  de deux leviers d’action monétaire.

– la fixation des taux directeurs à court terme, selon les modalités actuelles ;

– ce qui lui manque aujourd’hui, la faculté de pouvoir créer de la monnaie au profit des budgets d’investissement des Etats de l’Eurozone ou de celui de l’Union, ou à ceux d’agences nationales ou multinationales à mission spécifique et contrôlée.

b) Les fonds résultant de cette création monétaire seraient distribués par la Banque Centrale aux organes exécutifs responsables des investissements jugés nécessaires pour un développement durable, soutenir la course à l’innovation et créer des emplois. Elle agirait dans le cadre des orientations à long terme des projets de l’exécutif européen.

Les autorités responsables des investissements pourraient être les gouvernements nationaux ou l’exécutif européen, qui financerait directement certains projets.

 

5 – La question du taux de change vis-à-vis des autres grandes devises que l’Euro et celle de la préférence communautaire.

L’efficacité d’une politique de croissance dépendra à l’évidence de l’évolution du solde des échanges de l’Eurozone, ainsi que de l’UE 25, vis-à-vis du reste du monde. Il ne servirait à rien au plan de l’emploi de solvabiliser des besoins et de les satisfaire par des importations de provenances extérieures à l’Europe.

Or, actuellement, malgré la croissance anémique décrite plus haut, les derniers chiffres du commerce extérieur sont inquiétants. Le solde cumulé sur 12 mois des transactions courantes de l’Eurozone a constamment décliné de + 53 Mds d’Euros à – 43 Mds de Décembre 2002 à Juin 2006 (source Banque de France). Cette dégradation ne peut s’expliquer uniquement par la facture pétrolière ou par un défaut de compétitivité. Elle traduit aussi la vulnérabilité croissante de l’ensemble de l’Europe, et plus encore de l’Eurozone, au mouvement planétaire de délocalisation des activités industrielles en Asie et plus spécialement en Chine. Les exportations chinoises de produits manufacturés à bas prix bondissent d’année en année, avec une gamme de produits de plus en plus large. Si le libre-échangisme continue ainsi de diminuer notre compétitivité effective, de nombreux pays et des régions entières seront mis en graves difficultés par l’effondrement de secteurs entiers, dont l’exemple a été donné récemment par le textile.

Toute politique de croissance risquant d’être ruinée par cette concurrence excessive, une réaction de l’Europe s’impose sur la maîtrise des taux de change et sur la restauration d’une préférence communautaire. 

Les changes flottants s’inscrivent dans la logique du laisser faire international. On assiste à la sous évaluation du dollar, et, plus encore, du yuan chinois, qui conduisent à une compétition commerciale internationale faussée. On doit certes exclure le retour à un système de taux fixes administrés, très difficile à gérer, mais nous proposons un mécanisme à double détente.

a) Une taxe modulable sur les transactions de change :

Aux pays qui accepteraient de définir avec l’Union Européenne des taux de change raisonnables, serait appliqué un mécanisme souple propre à maintenir ces taux de change à l’abri de toute spéculation, c’est la Taxe sur les Transactions de Change ou TTC. Cette taxe serait perçue sur le lieu de règlement de toute transaction de change affectant les devises concernées et serait modulable :

 – le taux serait d’environ 0,1 % tant que le change s’effectuerait dans la bande d’écart autorisé (2 à 3%). Ce taux freinerait la spéculation à court terme qui se caractérise par des transactions rapides.

– si le cours de change sortait de cette bande, le taux serait beaucoup plus élevé, pouvant aller jusqu’à 100 % en cas de crise grave.

Les pays qui participeraient à un tel système pourraient convenir qu’un organisme commun fixe les taux cibles.

Par ailleurs, en attendant la mise en action de ce dispositif, la BCE ne devrait pas hésiter à intervenir sur le marché des changes, principalement pour contrer la chute du dollar, ce qu’elle s’est interdit de faire jusqu’à ce jour.

 

 b) Restaurer la préférence commerciale communautaire.

Aux pays qui refuseraient tout accord monétaire pour des taux de changes raisonnables, ou qui pratiqueraient des actions de concurrence déloyales mettant en danger nos emplois jugés indispensables, il faudrait appliquer des droits de douanes ciblés vers les produits concernés. Ces droits de douane seraient établis dans le cadre de la  » préférence communautaire « , qui était prévue dans le traité de Rome.

  Elle a pratiquement disparu à la suite des désarmements douaniers successifs dans le cadre du GATT puis de l’OMC, dont le seul but est l’abaissement général des droits de douane. L’échec du « cycle de Doha » montre que de nombreux pays commencent à se poser des questions, à commencer dans le domaine agricole, sur ce qui apparaît plus comme un dogme que comme un instrument de pilotage rationnel du commerce international.

  L’UE doit faire ses comptes et savoir peser, grâce à cette préférence communautaire, pour combattre les déséquilibres criants, sans aller jusqu’à un protectionnisme excessif. Il s’agit d’un réarmement douanier réaliste, tempérant suffisamment la concurrence extérieure des pays « à bas salaires »(ce qui ne veut pas dire à faible qualification), lorsque celle-ci est excessive et met en danger nos industries et nos services.

La mise en œuvre d’une TVA sociale, au cas où elle serait décidée pour ses effets fiscaux, renforcerait la compétitivité des produits, au moins temporairement.

Une telle politique devrait conduire à des groupes régionaux de pays solidaires dans leur développement productif, humain et environnemental dans lesquels le libre échange ou un quasi libre échange commercial pourrait s’établir avec des objectifs de coopération technique, financière et monétaire.

L’Organisation Mondiale du Commerce devrait alors se changer en Organisation Mondiale de la Concurrence, qui pourrait juger des concurrences monétaires déloyales et de la validité des droits de douane.

 

6 – Appréciation , surveillance et maîtrise du taux d’inflation des prix de détail à la consommation.

 La mise en oeuvre d’une politique monétaire active ne doit pas entraîner une reprise de l’inflation. Dans la dernière période, l’IPCH (Indice des Prix Communautaires Harmonisés) a été très sage(1). D’ailleurs la BCE ne semble pas craindre l’inflation outre mesure, sauf pour les actifs boursiers et immobiliers.

Une relance économique entraînant une croissance assez forte de 2,5% à 4,5% ne devrait pas être inflationniste si les hypothèses suivantes sont vérifiées :

a) Il y a une concurrence interne et externe suffisante. Notamment le freinage des importations est dosé pour conserver assez de concurrence sur les marchés concernés.

b) Les autorités intensifient leur surveillance des prix et de tous les freins ou goulots susceptibles de créer des pénuries inflationnistes.

c) La même action préventive est menée sur le marché du travail par la concertation et la formation.

Une forte hausse du prix du pétrole pourrait remettre en cause ce schéma optimiste. Mais un tel risque est à assumer dans tous les cas de figure et n’est pas plus dangereux en cas d’expansion volontariste. Au contraire, la hausse des revenus compense alors plus facilement la hausse du coût de l’énergie.

 

 

 


(1) De 1,3% à 1,6% par an de 2005 à mi-2006 pour l’indice hors énergie, et 0,7% à 1% de plus pour l’indice global.