Bonnes et mauvaises justifications du libre-échangisme

Introduction

Le libre échange paraît aujourd’hui une doctrine bien établie, et le critiquer semble devoir être le fait d’esprits attardés et égoïstes, qui ne voient pas où est l’intérêt de la collectivité. Pourtant, c’est une constatation historique que l’Angleterre, et les USA après elle, ont établi leur statut de pays parmi les plus développés à l’abri de protections douanières. Les théoriciens du libre échange prétendent que ceci n’est pas probant. Ces pays auraient, d’après eux, prospéré encore plus en restant ouverts depuis le début.

Mais sur quoi fondent-ils une affirmation aussi étonnante ? Par quelles théories le libre échangisme peut-il affirmer que la mondialisation, en dépit des contraintes très sévères qu’elle impose sur les nations, est la meilleure solution d’organisation du commerce international ?

Le présent papier se propose d’examiner les dites théories afin d’apprécier la valeur des hypothèses et des conclusions, et de déterminer si ces conclusions sont aussi solides que le prétendent leurs défenseurs.

Pour ce faire nous nous appuierons sur un ouvrage qui est une référence dans ce domaine :  » International Economics  » de Paul Krugman et Maurice Obstfeld(1) (notés par la suite K&O), ouvrage destiné à la formation des économistes. Ces auteurs sont, pourrait-on dire, des économistes libre-échangistes éclairés, qui reflètent l’opinion très majoritaire parmi leurs confrères, au moins aux Etats-Unis.

Dans un ou plusieurs papiers ultérieurs nous présenterons les termes du débat entre les libre-échangistes et leurs opposants (dont nous faisons partie, ne le cachons pas), et commenterons les nombreux exemples historiques de politique commerciale volontariste des nations.

 

L’avantage relatif de Ricardo

C’est la première théorie de l’avantage du libre échange. Elle date de 1817. Elle figure toujours aujourd’hui à la première place des manuels, et notamment dans celui de K&O. Etant donné son importance, nous l’examinons en détail. C’est un modèle simple avec deux biens et un seul facteur de production, le travail.

Supposons deux pays, l’Angleterre et le Portugal, qui produisent tous deux du fromage et du vin. L’histoire et l’évolution sociale ont déterminé des aptitudes différentes de ces deux nations pour fabriquer ces deux produits. Le tableau suivant donne les productivités dans les différents cas.

 

Fromage

Vin

Angleterre

3 kg/h

2 litres/h

Portugal

1kg/h

1 litre/h

On note que le Portugal est moins productif que l’Angleterre pour les deux produits. On dit que l’Angleterre a un avantage absolu sur les deux produits. Pourtant, si on suppose dans un premier temps que le prix des biens est lié à la quantité de travail pour les fabriquer (pas de profit), et que les produits peuvent s’échanger (commerce de troc) alors il est clair qu’un anglais a avantage à échanger son fromage contre du vin sur le marché Portugais. En effet, s’il l’échange sur le marché anglais, pour 3 kg de fromage il aura 2 l de vin, tandis que s’il va sur le marché portugais, il aura 3 l de vin.

Inversement, un portugais qui fait du vin et désire du fromage n’obtient localement qu’un kg de fromage contre 1 l de vin, tandis qu’en Angleterre son litre de vin lui rapportera 1,5 kg de fromage.

On s’aperçoit donc que les anglais et les portugais ont intérêt à échanger, les premiers leur fromage et les seconds leur vin. Cet intérêt trouve son origine dans un avantage relatif de l’Angleterre en fromage, et du Portugal en vin. En effet, en fromage l’Angleterre est 3 fois plus productive que le Portugal, tandis qu’en vin elle ne l’est que deux fois. Autrement dit en fromage l’Angleterre est encore meilleure qu’en vin, tandis que le Portugal est moins mauvais en vin qu’en fromage.

Cette conséquence irréfutable du modèle ci-dessus, qui a fait sa célébrité, a pour conséquence que l’échange est toujours bénéfique. En effet, appellons aAf et aAv les productivités anglaises pour le fromage et le vin, aPf et aPv les productivités portugaises. Les inégalités exprimées ci-dessus peuvent alors s’écrire

aAf/aPfaAv/aPv (1)

Or les ratios des productivités pour les deux produits peuvent toujours s’ordonner. Que ce soit dans un sens ou dans l’autre, un des ratios est meilleur pour l’Angleterre, et elle pourra toujours échanger le produit correspondant contre l’autre, au profit des deux protagonistes.

Il y a toutefois une difficulté. Car si on poursuit le raisonnement, on voit de suite que les anglais n’ont plus avantage à faire de vin du tout, ni les portugais à faire du fromage. Mais si les deux pays se spécialisent ainsi, le raisonnement tenu ci-dessus n’est plus possible car il n’y a plus de marchés locaux. Chacun ne peut plus aller sur le marché de l’autre pour y trouver un rapport d’échange intéressant. Il n’y a plus qu’un marché global d’échange de fromage anglais contre du vin portugais.

Il faut donc raisonner autrement. On appelle  » prix relatif du fromage  » pc la quantité de vin obtenue contre 1 kg de fromage. En Angleterre ce prix relatif était de 2/3, au Portugal de 1. Pour que l’anglais accepte d’échanger son fromage contre du vin, il faut qu’on lui offre plus que ce qu’il obtiendrait localement, c’est-à-dire pc > 2/3. Au Portugal, le portugais doit obtenir plus d’un kg de fromage par litre de vin, soit pc < 1. Les anglais et les portugais vont donc s’entendre sur un prix relatif compris entre ces deux extrêmes. La position exacte dépendra des offres et demandes respectives.

Si par exemple le prix s’établit à 0,8 l’anglais obtient 0,8 litres de vin pour 1 kg de fromage au lieu de 0,66 et le portugais obtient 1,25 kg de fromage au lieu de 1 kg s’il le faisait localement.

L’avantage relatif subsiste bien après spécialisation complète, il pousse donc bien à la spécialisation dans le bien pour lequel on a un avantage relatif.

Toutefois, nous avons raisonné jusqu’à maintenant en économie  » réelle « , c’est-à-dire qu’il n’y a pas de monnaie, et on suppose qu’une heure de travail a la même valeur dans les deux pays. Posons wA et wP, les taux de salaires anglais et portugais, et L le taux de change entre livre sterling et escudo (1 livre sterling vaut L escudos).

L’Annexe I donne les calculs faits pour établir les conditions de l’échange, en faisant l’hypothèse qu’il n’y a pas de profit (concurrence parfaite) (2) : les coûts salariaux sont égaux aux prix de vente. On trouve alors

aAf/aPf > LwA/wP > aAv/aPv  (2)

On retrouve la loi des avantages relatifs (1), mais on trouve aussi que le ratio des salaires doit être compris entre les deux ratios de productivité. Autrement dit, si on suppose que les ratios de productivité sont tous deux supérieurs à 1 (l’Angleterre a un avantage absolu sur les deux produits), alors le salaire portugais doit être suffisamment bas par rapport au salaire anglais pour renverser l’avantage absolu sur le vin à son profit. Car wA/aAv est le coût du vin en Angleterre et wP/LaPv le coût du vin au Portugal. La 2ème inégalité de (2) signifie donc bien que le coût monétaire au Portugal doit être absolument inférieur au coût en Angleterre.

Voilà qui nuance nettement la loi des avantages relatifs. Supposons que le ratio de salaires soit très bas, que ce soit à cause des salaires portugais très élevé ou du taux de change livre/escudo. Alors la loi des avantages relatifs signifie ici que le Portugal cesse toute production et achète tout à l’étranger. Inversement, si le ratio est très élevé, à cause de salaires portugais très bas ou du taux de change avantageux, alors le Portugal rafle les deux marchés et ce sont les anglais qui chôment.

Certes on peut supposer que les taux de change compensent les différences de salaire excessives. K&O argumentent dans ce sens montrant avec des statistiques que les salaires suivent partout les gains de productivité. Toutefois, les chiffres donnés ne sont qu’à moitié convaincants. Au mieux on peut dire qu’il s’agit bien d’une tendance générale, que dans le monde idéal à long terme tout sera peut-être ajusté. Mais à une époque donnée on peut trouver de nombreuses déviations, comme on le sait aujourd’hui, par exemple entre les salaires occidentaux et asiatiques. Par ailleurs K&O font, dans cette partie de leur livre, silence sur l’influence des taux de change.

Ce modèle très simple peut être étendu à un plus grand nombre de biens, avec par ailleurs les mêmes hypothèses. On trouve sans surprise que tous les biens ayant pour l’Angleterre un avantage relatif supérieur au ratio de salaires sera produit en Angleterre, tandis que tous les autres seront produits au Portugal.

Le modèle a d’autres limites que même les libre-échangistes ne cherchent pas à nier. Par exemple, l’extrême spécialisation ne peut exister que si les coûts d’échange sont nuls. A la limite, de nombreux biens et surtout services ne sont pas transportables, et ne seront donc pas échangés.

Ensuite, le modèle ne prend pas en compte les effets de la spécialisation sur la répartition des revenus dans les pays concernés. Dans notre exemple les vignerons anglais et les fromagers portugais sont voués à se reconvertir.

Par ailleurs, il ne prend pas en compte le fait que certains pays ont dans certains domaines plus de ressources que d’autres, pour différentes raisons.

Enfin, il ne parle pas des économies d’échelle (recherche de grands marchés) ni des monopoles multinationaux.

Ces trois dernières limitations seront examinées par la suite.

Qu’en est-il des vérifications empiriques du modèle de Ricardo ? D’après K&O, les avantages relatifs eux-mêmes ont pu être vérifiés dans l’immédiat après guerre. Une étude de B. Belassa (un économiste hongrois) en 1963 a montré que bien que les anglais aient en moyenne en 1951 une productivité 2 fois moins élevée que celle des Etats-Unis, des biens anglais se vendaient aux Etats-Unis dans les secteurs où leur productivité était moins bonne, mais comparativement moins mauvaise (entre 1 et 2 en faveur des USA). Malheureusement, on ne dit rien des salaires, qui vraisemblablement étaient à cette époque nettement moins forts en Angleterre, transformant ainsi l’avantage relatif des biens concernés en avantage absolu.

Toujours d’après K&O, les vérifications empiriques plus récentes n’ont pas été aussi claires. Ils concluent que malgré tout, les deux principales implications se retrouvent bien dans les données réelles, à savoir que premièrement les différences de productivité jouent un rôle important dans le commerce international, deuxièmement que c’est l’avantage relatif plutôt qu’absolu qui compte.

Sur le premier point, cela paraît une évidence indiscutable, et point n’est besoin de Ricardo pour trouver ça. Sur le deuxième point, nous avons vu que l’avantage relatif ne peut agir que pour autant que les salaires reflètent les productivités, ce qui est loin d’être toujours le cas, et que les salaires doivent rendre les avantages absolus pour les deux protagonistes. Il s’agit donc bien d’une sévère limitation de la célèbre loi.

 

Les prolongements du modèle de Ricardo

Les économistes ont cherché à dépasser certaines des limites du modèle de Ricardo.

Les modifications de la répartition des revenus des différents facteurs sous l’effet du commerce international ont été modélisées par P. Samuelson et R. Jones en 1971. Leur modèle a toujours deux biens, mais 3 facteurs de production : le travail, le capital et la terre.

Ses conclusions sont que les facteurs qui sont spécifiques aux biens exportés gagnent à l’échange, ceux qui sont liés aux biens importés perdent. Pour les facteurs mobiles le résultat est ambigu. Toutefois, globalement le commerce est bénéfique, parce que ceux qui gagnent peuvent indemniser les perdants, et rester gagnants.

K&O concluent que les conséquences du commerce international sur la répartition des revenus ne sont pas un argument contre ce libre commerce. Ils suggèrent, pour résoudre ces problèmes, de les attaquer directement plutôt que de restreindre le libre échange.

Le modèle dit de Heckscher-Ohlin (prix Nobel 1977) insiste sur l’importance de la proportion des facteurs de production. Un pays qui est plus riche en capital qu’en travail va tendre à exporter  » du capital « , en fait des biens incorporant plus de dépenses de capital que de travail, et inversement à importer des biens plus riches en travail. Ce modèle a eu beaucoup d’influence parce qu’il approfondit les résultats de Samuelson et Jones sur les effets du commerce international sur la distribution des revenus : les possesseurs de facteurs abondants gagnent au libre échange, les possesseurs de facteurs rares y perdent. Il a aussi une mécanique plus sophistiquée (les facteurs de production peuvent se mélanger, et leurs proportions varier).

Malheureusement certaines des prédictions du modèle ne sont pas vérifiées par les faits. Si, dans le commerce Nord Sud on constate bien les prédominances prévues (plus de capital incorporé au Nord et plus de main d’œuvre au Sud), il n’en est pas de même lorsqu’on étudie le commerce extérieur des Etats-Unis, ou l’ensemble du commerce international. Par ailleurs le modèle prévoit l’égalisation des prix des facteurs de production par le commerce, ce qui ne se réalise pas du tout. Par exemple il subsiste des différences de salaires énormes, qui ne semblent pas converger.

L’appréciation par K&O du modèle de Heckscher-Ohlin est embarrassée. Ils concluent qu’il n’est pas très bon pour prévoir les courants d’échange, mais très important pour comprendre les effets de l’échange sur la distribution des revenus. A notre point de vue, en raison de son faible pouvoir explicatif des échanges effectifs, il a peu d’intérêt pour le débat entre libre échange et protectionnisme.

 

La concurrence imparfaite

Jusqu’à maintenant, nous n’avons vu que des théories qui supposent la concur¬rence parfaite et les profits nuls. Ceci a des implications importantes sur l’établissement des prix, qui sont alors des données pour les entreprises. Toutefois, dans le monde réel, il y a des déviations des hypothèses de la concurrence parfaite, déviations que personne ne nie, même pas K&O. Or cette modification du point de vue change bien des choses.

1) Les rendements croissants

Il existe des rendements croissants ou économies d’échelle, qui font que la concurrence parfaite n’a plus cours. Concrètement, de grandes entreprises parviennent à acquérir un pouvoir de marché par la conquête d’une part importante de ce marché. La théorie économique n’ignore pas ces situations, mais ne parvient pas à les modéliser correctement. La situation extrême, mais assez rare, du monopole est relativement facile à traiter, et on montre alors que le profit n’est plus nul, l’entreprise empoche une  » rente de monopole « . Mais la situation la plus fréquente, l’oligopole, dans laquelle un petit nombre d’entreprises se partagent le marché, se laisse beaucoup moins bien théoriser. Pour y arriver, on a inventé un modèle dit de  » concurrence monopolistique « , dans lequel on est forcé de négliger, parce qu’on ne sait pas le modéliser, le pouvoir d’influer sur les prix de marché (les prix des autres sont donc donnés dans le modèle), ce qui peut être assez faux dans certains cas. En effet, dans la réalité, on assiste souvent, sur l’établissement des prix, à des conduites de collusion ou de stratégies de prix pour combattre le concurrent. Mais, comme le disent K&O,  » Le principal attrait du modèle de concurrence monopolistique n’est pas son réalisme, mais sa simplicité « . Il s’ensuit qu’à modèle simple, conclusions simples qui pour la plupart ne nécessitent pas le renfort d’un modèle.

a) Puisque les rendements sont croissants, le libre échange, qui élargit le marché de chaque entreprise, augmente le rendement global.

b) Il y a une barrière aux nouveaux entrants, puisque les petits ont des coûts plus élevés.

c) Chaque entreprise, dans un oligopole, tente de se différencier et la spécialisation n’est plus totale. Dans une industrie donnée, il y a, pour les  » mêmes  » produits, des entreprises dans les deux pays. Le pays qui a un avantage relatif dans un bien en exporte plus que l’autre, mais il y a du commerce dans les deux sens pour le même type de biens. On dit qu’il y a du commerce intra industrie, provenant des économies d’échelle, qui coexiste avec du commerce inter industrie, dû aux avantages relatifs.

Lorsque des pays sont proches les uns des autres en dotation des facteurs de production, l’effet des avantages relatifs est peu important, et l’essentiel du commerce se fait en intra industrie. Dans ce cas, les redistributions de revenus sont peu importantes, parce qu’il n’y a pas de mouvement de demande entre des secteurs différents. C’est pourquoi les accords de libre échange sont peu perturbateurs lorsqu’ils portent sur des secteurs dans lesquels les deux pays sont de développement comparable. Ce point est conforme à la réalité. Par exemple l’établissement du marché européen unifié n’a pas, à l’origine, bouleversé les équilibres sociaux.

Ceci dit, reste à résoudre dans ce cas le problème de la localisation de la production, qui entraîne en cas de chômage une compétition des différents pays pour attirer les usines. K&O ne résolvent pas vraiment ce problème. En fait, un effet du droit de douane est qu’il encourage les entreprises à localiser la production dans le pays et non en dehors.

 

2) Le dumping

Pour la théorie économique, il est rationnel pour un monopoleur ou un oligopoleur de vendre le même produit à un prix moins élevé à l’étranger que sur le marché intérieur, si la part de marché intérieur est beaucoup plus importante que la part à l’étranger. En effet, baisser le prix à l’intérieur lui coûte cher et lui rapporte peu, alors que c’est l’inverse à l’étranger. En fait, les discriminations de prix entre marchés différents ne sont pas condamnées par les économistes. C’est pourquoi ils ont tendance à considérer les lois antidumping comme du protectionnisme déguisé. Il est vrai qu’elles répondent parfois à du protectionnisme dans le pays adverse.

En fait le dumping est très difficile à prouver, mais c’est plutôt l’accusation de dumping qui est assez pratique pour justifier des mesures de protection.

 

3) Les externalités

Lorsque les économies d’échelle interviennent collectivement au niveau de l’industrie et non au niveau de l’entreprise individuelle, on dit qu’il y a des économies par  » externalités « . Ceci arrive d’une manière indiscutable dans des lieux privilégiés comme la Silicon Valley, mais intervient aussi d’une manière plus diffuse dans l’ensemble de l’industrie d’un secteur donné. Les procédés et les compétences ne restent pas longtemps exclusifs, et chaque entreprise profite plus ou moins des avancées et des idées des autres.

Dans une telle situation, les coûts diminuent avec la taille de l’industrie prise globalement. Suivant les situations la baisse des coûts peut dépendre du flux de la production (plus on produit annuellement plus les coûts moyens baissent) ou de la production cumulée (ce dernier cas est caractéristique de l’accumulation des connaissances scientifiques et techniques).

Cette notion est très importante, bien que les partisans du libre échange aient tendance à la minimiser. En effet, la conséquence est qu’un pays ne pourra avoir une industrie efficace dans un domaine que si elle est de taille importante. Qui plus est, il n’est pas certain que le libre échange soit dans ce cas toujours bénéfique.

Dans la figure ci-contre on montre un exemple. Supposons que la fabrication des montres présente des économies d’externalités telles que le coût moyen des montres soit décroissant en fonction de la quantité produite par an. Supposons aussi que les suisses se sont installés sur le marché et sont au point 1. Les thaïlandais, ayant un avantage de main d’œuvre ou autre, pourraient, s’ils étaient seuls, fournir la totalité du marché à un prix inférieur, figuré par la courbe  » offre thai  » et vendre au point 2. Mais au départ leur coût est C0, et il n’est pas compétitif. Donc s’il y a libre échange, les thaïlandais ne vont pas produire de montres et vont acheter en Suisse. Mais s’ils protègent leur marché, ils peuvent fournir à celui-ci des montres au prix du point 3, donc inférieur au prix international du point 1. Les thaïlandais gagnent donc nettement à fermer leurs frontières.

Ce point étant un argument très fort pour le protectionnisme, les libre-échangistes ont construit, pour le contrer, une argumentation sur laquelle nous reviendrons plus loin.

 

Les effets des restrictions au commerce

La démonstration des effets nocifs des restrictions s’appuie sur la notion de  » surplus  » du consommateur et du producteur. Le surplus est le supplément de pouvoir d’achat ou de profit entraînés par la mesure étudiée. Rappelons son principe

Supposons, dans un diagramme prix-quantités, une courbe de demande décroissante DE, une courbe d’offre croissante OE (situations normales dans la théorie classique) et un équilibre en E, où le prix est P et la quantité vendue Q. La partie hachurée en diagonale (triangle DPE) est appelée  » surplus du consommateur « . En effet, si le consommateur accepte d’acheter la dernière unité au prix P mais pas au-dessus, c’est que ce qu’elle vaut pour lui exactement P. Mais s’il n’avait acheté que Q‘, il aurait accepté de payer plus cher, soit P’. En Q il gagne donc P – P’ sur la quantité Q’. C’est la surface PP’E’E. Si on fait le raisonnement pour une quantité Q’ très proche de Q et qu’ensuite on le poursuit de proche en proche, on voit que le gain total est la surface hachurée DPE. Un raisonnement similaire permet de montrer que pour le producteur le  » surplus  » est la surface hachurée verticalement OPE.

Inutile de dire que cette notion de  » gain  » est très théorique, parce qu’elle ne prend en compte ni la notion de temps (un gain immédiat peut signifier une perte future) ni les gains ou pertes  » sociaux « . Nous y reviendrons.

Par ailleurs, elle dépend de la notion de concurrence parfaite et de rendements décroissants. On peut avoir des courbes d’offre descendantes. Dans ce cas le surplus du producteur tel que défini plus haut ne veut plus rien dire.

Toujours est-il que cette notion subtile de  » surplus  » permet en théorie de quantifier gains et pertes générés par un droit de douane.

Regardons l’effet d’un droit de douane.

Toujours sur notre diagramme Prix-Quantités, les courbes d’offre et de demande sont relatives au marché intérieur. Le prix n’est donc pas à l’équilibre de l’offre et de la demande intérieures, puisqu’on est en marché ouvert. Il s’établit à Pw, prix mondial. A ce prix la demande intérieure est supérieure à l’offre intérieure, et la différence représente les importations.

On suppose que l’imposition du droit de douane élève le prix à Pd, mais que ceci entraîne une diminution de demande sur le marché mondiale telle que le prix mondial baisse à Pe.

D’après les définitions des  » surplus « , la perte du consommateur est représentée par l’addition de surfaces a+b+c+d, le gain du producteur est a et le gain du gouvernement en droits de douanes est c+e. Si on additionne brutalement le tout, on a un gain de e – b – d. Les pertes b et d représentent les pertes de  » surplus « , tandis que le gain e est dû à la baisse du prix mondial grâce à l’influence du pays qui impose le droit de douane. On dit que ce gain est dû à l’amélioration des  » termes de l’échange « . Ce gain n’est possible que si le pays est suffisamment grand pour qu’une variation de sa demande sur le marché mondial influence le prix mondial. Ce n’est pas toujours le cas.

On peut être surpris de la légèreté de tels arguments pour prouver l’aspect nocif du protectionnisme. Ce sont pourtant ceux là qui figurent dans les manuels. La critique est facile. La critique de la notion de  » surplus  » a déjà été faite. De plus, l’arithmétique des surplus dépend fortement de la forme des courbes d’offre et demande. On voit déjà sur notre figure que, même si on néglige le gain e, qui dépend de la taille du pays, la perte est une différence entre deux quantités plus importantes (d’une part le consommateur paie plus cher, mais de l’autre les entreprises se portent mieux). L’imprécision des concepts et des mesures peut fort bien amener à constater que la différence est négligeable. D’autant plus qu’en additionnant gain du producteur et perte du consommateur, on ajoute des choux et des carottes. Des chômeurs en moins pèsent peut-être plus lourd que des produits plus chers.

Il y d’autres barrières au libre échange, principalement les subventions à l’export et les quota. Nous ne referons pas les raisonnements pour elles, car ils sont similaires. Ils conduisent également à énoncer que les barrières nuisent au commerce, et appellent les mêmes critiques.

 

Conclusion

Les libre-échangistes font en résumé le syllogisme suivant

a) Si on suppose le monde parfait, l’avantage du libre échange universel est démontré.

b) Certes, le monde n’est pas parfait. Mais il est très difficile de prouver que les imperfections du monde modifient substantiellement l’avantage du libre échange.

c) Conclusion : l’avantage du libre échange reste la seule solution démontrée.

On ne peut qu’être frappé de la relative faiblesse de leur argumentation. Certes, les arguments sont valables pour prouver qu’il existe dans beaucoup de cas des avantages à échanger. Mais il n’est pas clair du tout que le libre-échange généralisé (c’est-à-dire la suppression de toute barrière aux échanges) soit une meilleure solution que des accords bilatéraux ou multilatéraux de politique commerciale comportant des protections appropriées aux intérêts des différents pays.

Dans d’autres papiers nous formaliserons d’une manière plus équilibrée le débat entre les libre-échangistes et leurs opposants, et nous présenterons des exemples historiques de ce que les américains appellent le  » strategic trading « , qui est le contraire du  » laisser-faire « , et qu’on pourrait traduire par  » politique commerciale « .

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Annexe 1

Avantage comparatif et salaires différenciés

 

aAf : productivité anglaise en fromage (kg/h)

aAv : productivité anglaise en vin (l/h)

aPf : productivité portugaise en fromage (kg/h)

aPv : productivité portugaise en vin (l/h)

wA: salaire en Angleterre (livres sterling/h)

wP : salaire au Portugal (escudos/h)

L : taux de change (escudos/livre)

Hypothèses :

1. Pas de profit : prix = coût

2. Avantage relatif aAf/aPf > aAv/aPv 

Supposons qu’un anglais dispose de 1 livre pour acheter du vin. S’il l’achète sur le marché local, et compte tenu de l’hypothèse de prix coûtant, il aura un pouvoir d’achat en heures de travail de 1/wA , et pourra acheter, en litres, aAv/wA

S’il va sur le marché portugais, il obtiendra LaPv/wP.

Il y a intérêt si LaPv/wP > aAv/wA, soit LwA/wP > aAv/aPv (1)

Si on remplace le vin par le fromage, on obtient de même la condition pour que le fromage soit plus intéressant à l’étranger

LwA/wP > aAf/aPf (2)

Pour que l’échange soit intéressant, il faut que l’anglais ait intérêt à acheter au Portugal le vin mais pas le fromage. On obtient

aAf/aPf > LwA/wP > aAv/aPv  (3)

On retrouve ainsi la condition des avantages relatifs, qui est respectée par hypothèse, mais aussi que les salaires ne peuvent être quelconques.

 

 



(1) Paul R. Krugman et Maurice Obstfeld  » International economics (theory and policy)  » 5ème édition, Addison-Wesley (New York)

(2) Rappelons qu’en concurrence parfaite le profit marginal (celui de la dernière unité produite) est nul. Mais on peut s’affranchir de cette hypothèse . Il suffit de supposer que chaque bien se fabrique dans le pays où son coût de fabrication est minimal. Ceci suffit à établir le résultat cherché.