Comment l’Angleterre est devenue au 19ème siècle la plus puissante des nations

L’histoire de l’expansion de l’Angleterre commence au milieu du 13ème siècle. Auparavant, il n’y avait dans ce pays qu’une agriculture peu développée. Il n’y avait pas de bétail à proprement parler, car les animaux, surtout des porcs, étaient tués chaque hiver pour la subsistance, et il n’y avait pas de fourrage d’hiver, ni d’engrais.

Cette agriculture a commencé à se transformer grâce aux Hanséates, dont il faut dire quelques mots. La Hanse était une ligue, dite Ligue Hanséatique, des villes des rivages continentaux de la Mer du Nord. Sur le modèle des Italiens, Hambourg et Lübeck avaient passé en 1241 un accord qui s’était rapidement étendu, sur la durée d’un siècle, à environ 85 villes, qui jouissaient par rapport aux puissances environnantes de privilèges concernant les libertés, et notamment celle du commerce. Pour combattre les pirates, elles développèrent une marine de guerre, puis décrétèrent pour leurs navires le monopole du commerce entrant et sortant de la Ligue. Ce qui fit rapidement de leur flotte la plus puissante du moment.

A partir de Henri III (1216-1272), les anglais accordèrent aux hanséates des privilèges de commerce croissant. Sous Edouard II (1307-1327) ils en acquirent pratiquement le monopole, et installèrent des comptoirs en Angleterre. Ils achetaient aux anglais des laines, de l’étain, des peaux, du beurre, et d’autres produits de leurs mines et de leur agriculture. Ils transportaient ces matières brutes à Bruges où elles étaient échangées contre des draps ou autres objets fabriqués en Belgique ou en Italie, qu’ils revendaient aux anglais. Les rois d’Angleterre signèrent et respectèrent cet accord, non seulement pour les objets manufacturés qu’ils n’auraient pu obtenir autrement à un prix si avantageux, mais aussi en raison des droits de douanes qui affluèrent dans le trésor royal.

Pendant plus d’un siècle, ce commerce fut très bénéfique à l’Angleterre. L’agriculture se développa. Dès le début du 14ème siècle, il y avait autant de bêtes à cornes que de porcs, et les moutons étaient 15 fois plus nombreux. L’aristocratie tirait de grands profits de l’élevage du mouton et prit goût aux perfectionnements agricoles.

C’est alors qu’Edouard III (1312-1377) comprit qu’il fallait aller plus loin. Il attira de Flandres de nombreux ouvriers en drap et, lorsqu’il jugea la chose possible, il fit défense de se vêtir de vêtements en drap étranger. Ceci n’était qu’un début, puisque les hanséates étaient toujours établis en Angleterre et y importaient du drap. Les deux siècles suivants virent l’émergence de l’industrie anglaise du textile, au fur et à mesure qu’ils réussirent à évincer les concurrents par des mesures restrictives de plus en plus sévères. Edouard IV supprima les privilèges des hanséates et interdit l’importation du drap. Après quelques péripéties, cette prohibition fut confirmée par Elizabeth I (1558-1603), et un bras de fer avec la diète de la Hanse se termina à l’avantage de la reine. Les hanséates perdirent ainsi ce qui avait fait leur fortune depuis 3 siècles, et la ligue ne s’en remit pas. De convulsion en convulsion, elle fut dissoute en 1630. C’est que la Hanse n’était pas un état puissant comme l’était l’Angleterre. Elle ne faisait que du commerce.

Les résultats de la politique anglaise furent très rapides. Le développement de l’industrie du drap fut tel que les marchands de drap anglais se lancèrent avec succès à l’assaut des marchés étrangers. Alors qu’en 1354 l’Angleterre n’exportait que de la laine, en 1600 les draps exportés constituaient 90% des exportations et leur valeur était bien supérieure à celle de la laine. Ce développement de l’industrie transforma la société anglaise, l’aristocratie mesura son standing plus par une richesse matérielle et un dynamisme professionnel que par une nombreuse domesticité ou des privilèges terriens. Le prix des denrées alimentaires augmenta à cause de l’augmentation de la demande des populations des villes. Plus globalement, l’économie anglaise était devenue plus forte et entrait dans l’ère industrielle.

Mais Elizabeth n’en resta pas là. Elle interdit l’importation des métaux, des cuirs ouvrés et d’une multitude d’autres objets. Elle attira des mineurs et des forgerons allemands. Elle encouragea par des primes la construction, la pêche au hareng et à la baleine. Avec son successeur Jacques 1er (1603-1625), elle encouragea aussi fortement la construction navale. Toutes sortes d’industries se développèrent, assez souvent aidés par des prohibitions ou des droits élevés. C’est un fait que lorsque existe une agriculture avancée, un minimum de tissu industriel, et les libertés suffisantes, toute industrie convenablement protégée se développe assez facilement avec le temps.

Le deuxième acte majeur de la royauté anglaise fut l’Acte de Navigation de 1651. La flotte anglaise avait pris suffisamment de forces pour rivaliser avec les hollandais, qui maîtrisaient la plus grande part de la pêche et du transport par mer. L’Acte de Navigation prohibait l’importation de produits de pêche étrangers et réservait au pavillon anglais tout le transport maritime entrant et sortant d’Angleterre pour le cabotage domestique, pour les colonies et entre les colonies. Pour le commerce avec d’autres pays, il devait se faire sous le pavillon anglais ou celui du pays concerné, excluant ainsi les pays tiers. Une guerre maritime s’ensuivit avec les hollandais, mais ceux-ci ne purent résister. 20 ans après l’Acte, la marine marchande anglaise avait doublé. Elle devait devenir rapidement la première du monde, et contribuer à l’extension de l’empire colonial.

A partir de ce moment, l’Angleterre appliqua systématiquement le principe qui lui avait si bien réussi, d’importer des produits bruts et d’exporter des produits manufac­turés. Grâce à sa marine et ses colonies, elle put passer nombre d’accords à son avantage.

Notamment, un traité de dupes avec les portugais (traité de Methuen en 1703) permit l’importation de vins portugais contre la vente de draps. Ceci est l’exemple classique de Adam Smith puis de Ricardo, utilisé encore aujourd’hui dans les manuels d’économie internationale pour justifier le libre échange. Chacun est supposé vendre ce pour quoi il est le plus doué. Le Portugal vend donc du vin et l’Angleterre du drap, et tout le monde est censé y gagner. Certes, le vin portugais s’imposa pour longtemps en Angleterre, et la culture du raisin se développa énormément au Portugal. Mais ce qu’on dit moins, c’est qu’auparavant l’industrie portugaise du drap était suffisamment développée pour suffire aux besoins du Portugal et de ses colonies, et que l’accord avec les anglais entraîna sa ruine en peu d’années. La balance commerciale du Portugal avec l’Angleterre devint déficitaire de 1,5 million de livres(1), qu’ils payaient en or du nouveau monde. De son côté l’Angleterre s’ouvrait le gros marché du Portugal et ses colonies, et renforçait un peu plus son industrie. Malgré les modèles mathématiques qui justifient le traité en théorie, le Portugal n’a certainement pas gagné au change en réalité.

Que faisait l’Angleterre de cet or ? Elle achetait les tissus de cotons et de soie dans ses colonies d’Orient, seule production compétitive de ces contrées, et leur vendait du drap et d’autres articles manufacturés. Mais cet échange n’était pas conforme au principe, car les tissus de soie ne sont pas des matières brutes. Alors l’Angleterre prohiba sur son territoire les étoffes de soie et de coton de ses propres colonies, sous des peines sévères. Les négociants les vendaient à bas prix sur le continent contre des matières premières. Pourquoi cela ? Pour ne pas nuire au développement de l’industrie anglaise du coton et de la soie. Cette conduite aberrante du point de vue de la théorie économique classique (la communauté n’était-elle pas lésée par cette distorsion de concurrence ?) a pourtant abouti 150 ans plus tard au succès indéniable d’une industrie puissante et compétitive (70 millions de livres de tissus de coton et de soie en 1840(2)).

En raison du même principe, elle ne laissa pas se développer dans ses colonies américaines la moindre industrie. En 1750 le Parlement déclara toutes les fabriques coloniales  » common nuisances « , c’est-à-dire dommageables à la nation. Ces brimades ne sont pas pour rien dans la révolution américaine.

Où cette politique profondément pragmatique a-t-elle conduit l’Angleterre en 1850 ? Elle domine les mers, militairement et commercialement. Son industrie manufacturière surpasse en importance celle des autres pays. Elle qui était si pauvre en fer au 14ème siècle qu’elle dut en prohiber la sortie, au 19ème siècle elle fabrique plus d’articles en fer et en acier que tous les autres pays du monde. Elle qui ne produisait que de la laine brute, elle est le plus gros exportateur de textiles, non seulement en tissus de laines, mais aussi de coton et de lin, matières pour lesquelles elle n’avait pas de disposition particulière, et que d’autres produisaient mieux qu’elle. Des industries, dont on ne connaissait pas le nom à l’époque d’Elizabeth, représentent maintenant une portion non négligeable de la production manufacturière : la porcelaine et la faïence 5,5%, le cuivre et le laiton 2%, le papier les livres et les meubles 7%, les cuirs 5%(3). Au total on estime la production manufacturière de la Grande-Bretagne à un chiffre grossier de 200 millions de livres. Qui plus est, son agriculture, grâce à cet essor général de l’économie, produit à cette époque plus du double de cette somme.(4)

Cette puissance productive colossale, qui fait d’elle la plus puissante des nations, comment l’a-t-elle acquise ? Les faits relatés ci-dessus mettent l’accent sur la protection dont ont bénéficié, l’une après l’autre, ces sources de profit. Certes, ce n’est pas une condition suffisante. L’éclosion du sentiment de liberté et du droit, l’énergie et la moralité des différentes couches de la société, la constitution politique et les institutions,la perspicacité du gouvernement et de l’aristocratie, la situation géographique, et même d’heureux accidents(5), tous ces facteurs ont sans doute joué leur part. Mais même si l’on prend tout cela en compte, peut-on croire que tout ceci serait arrivé sans le soin qu’ont pris toutes les élites anglaises à protéger leurs forces productives tout le temps nécessaire à ce qu’elles arrivent à maturité : d’abord encourager leur éclosion par des aides ciblées, ensuite les protéger totalement pour permettre leur croissance, puis continuer de les protéger suffisamment pour qu’elles restent compétitives… Peut-on croire que si Elizabeth et ses successeurs n’avaient été aussi énergiques, l’industrie anglaise aurait pu prendre son essor ?

Il faut finalement observer que lorsque l’Angleterre est parvenue ainsi au sommet de sa puissance, elle a perdu, au moins en partie, la justification d’une politique protectionniste. Car, étant devenue plus compétitive que les autres sur la plupart des biens qu’elle produit, il est devenu plus rentable pour elle de prôner le libre-échange pour s’ouvrir les marchés étrangers protégés. Par ailleurs, il peut être avantageux dans certains cas d’empêcher, par la concurrence, la sclérose d’industries trop monopolistiques. C’est pourquoi, après 1800, le parti libre échangiste devint en Angleterre de plus en plus puissant, et réussit progressivement à faire tomber certaines barrières. Notamment, la  » corn law  » protégeant les fermiers fut abolie en 1846, et l’Acte de Navigation fut aboli en 1850.

Cependant on ne supprime pas rapidement des habitudes séculaires. Aussi, le gouvernement Anglais utilisa un double langage. A l’extérieur et pour ouvrir les marchés étrangers il vanta la théorie du libre commerce d’Adam Smith, et à l’intérieur les protections subsistèrent encore longtemps.

 

Pour conclure, la théorie qui prétend que la prospérité des nations ne peut se construire que sur le seul intérêt personnel des agents économiques, que le libre commerce est partout et toujours la solution optimale, et que l’action des gouvernements ne fait que diminuer les gains de tous les acteurs, cette théorie ne colle pas au monde réel. L’histoire de l’Angleterre, à elle seule, montre que le décollage et le développement économique de la première puissance industrielle mondiale ont été soutenus par les élites au pouvoir pratiquant pendant des siècles un protectionnisme pragmatique. Elle montre aussi que le libre échange peut être appelé ultérieurement de leurs vœux par des acteurs devenus dominants …


(1) Statistiques anglaises. Au même moment le PIB de la Grande-Bretagne était d’environ 80 millions de Livres. Le déficit de 1,5 millions représente donc presque 2% du PIB anglais, et certainement beaucoup plus pour le Portugal.

(2) A ce moment le PIB de la Grande-Bretagne est de 550 millions de livres. Le chiffre de 70 millions, bien que certainement approximatif, représente donc 13% du PIB, ce qui est considérable.

(3) On peut compléter la structure de la production en donnant les postes textiles, les plus importants : le coton 25%, la laine 12,5%, la soie 6% et le lin 3%

(4) Ces chiffres sont cohérents avec un GDP estimé par d’autres sources à 600 millions de livres en 1850.

(5) On peut qualifier ainsi toutes les immigrations de populations éduquées et industrieuses, entraînées par les guerres et conflits religieux sur le continent : tisserands flamands à plusieurs reprises, les agents de change d’Italie, les juifs d’Espagne et du Portugal, les protestants de partout en Europe, les négociants chassés de Venise, de la Hanse, de Hollande par la décadence de ces contrées.