La théorie monétaire et la coopérative de baby-sitting de Capitol Hill

Nota : Traduction et adaptation par G. Galand d’un article (paru en 1988 dans l’American Economic Review) de Joan Sweeney et Richard James Sweeney(1).Cette histoire a été reprise par P.Krugman dans son ouvrage « Pourquoi les crises reviennent toujours « (2).

Une des plus magnifiques institutions de Washington, la Coopérative de Baby Sitting de Capitol Hill, a livré dans les années 70 une difficile bataille de politique monétaire. Cette affirmation peut paraître étrange et mérite quelques explications.

Pour les non initiés, il peut être utile de savoir qu’il y a plusieurs formes de coopératives de baby-sitting. Un forme assez populaire est le système de l’enregistrement. Dans la version la plus rudimentaire les membres gagnent chacun un crédit par heure de sitting, et en perdent un à chaque heure pendant laquelle quelqu’un a subi leurs gamins Les crédits et débits sont enregistrés.

Dans cette économie rudimentaire,il y a une monnaie scripturale puisque chaque « agent économique » a un compte dans le grand livre, qui est crédité et débité en fonction des »achats » et « ventes » de sitting. Mais le prix est imposé, puisqu’on échange toujours 1 heure de prestation de sitting contre 1 heure d’absence avec sitting.

Ce qui est intéressant, c’est que même sans variation des prix, on peut observer dans le système des forces inflationnistes ou déflationistes. Il y a inflation lorsqu’il y a trop de demande et pas assez d’offre, alors trop de personnes veulent sortir et pas assez garder les enfants. Il y a déflation dans la situation inverse, alors beaucoup veulent garder les enfants et personne ne sort.

La principale alternative au système de l’enregistrement, si beaucoup de personnes sont impliquées, est le système du coupon. Le coupon est un bout de papier solide. Dans la Coopérative de Baby Sitting de Capitol Hill, un coupon rétribuait une demi-heure de sitting. Le coupon a bien des avantages sur l’enregistrement, le principal étant d’éviter les erreurs de comptabilité. Une conséquence importante est qu’on a alors une monnaie « papier », une monnaie fiduciaire qui passe de mains en main. Mais dans ce système comme dans l’autre le prix est imposé constitutionnellement, et l’inflation ou la déflation s’observent comme précédemment. En cas d’inflation, (trop de demande), il y a trop de coupons, beaucoup de personnes veulent sortir et enont les moyens car ils détiennent des coupons, alors que peu de baby-sitters se manifestent car peu de membres ont besoin de gagner des coupons. En cas dedéflation (demande déprimée) c’est l’inverse, il y a pénurie de coupons. Il peut y en avoir si peu que ceux qui en détiennent répugnent à les gaspiller ensortant. Ceux qui veulent sortir mais n’ont pas de coupons cherchent désespérément des sittings à faire.

On peut se demander comment le système peut se réguler et comment il sort de ces périodes de déséquilibre. En fait, puisque le prix est fixe et que le nombre de coupons est fixe, il n’y a pas de régulation intrinsèque, et les membres ont tendance à chercher des explications sociales. Les responsables, sommés d’agir, établissent des règles d’égalité et d’efficacité, bref des règles « pour faire que ça marche ». Par exemple, si la pénurie se manifeste surtout le week-end, on établit une règle – » si vous sortez le week-end, vous devez faire du sitting le week-end  » – ou bien il y a des récompenses –  » les week-endrapportent 50% de plus « . Et, évidemment, il y a des règles qui empêchent les gens de quitter la coopérative avec une position  » négative « .

Une telle pénurie est arrivée dansla coopérative de Capitoll Hill, et les responsables édictèrent même une règle selon laquelle chaque membre devait sortir au moins une fois tous les 6 mois. On pensait que certains membres éludaient leurs responsabilités en ne sortant pas assez, adoptant une conduite antisociale et une moralité douteuse qui détruisaient la coopérative. D’où les règlements pour redresser la moralité, dont la fonction économique était en fait d’essayer de faire circuler plus vite une monnaie trop rare.

Evidemment les règles de coercition ne résolurent pas le problème, mais entraînèrent des blessures à droite et à gauche. En désespoir de cause, on eut finalement recours à une politique monétaire : on donna à chaque membre actif 10 heures de coupons. De plus, les nouveaux membres, à qui jusqu’à maintenant on donnait 20 heures à leur arrivée, qu’ils devaient rembourser à leur départ, furent à partir de ce moment dotés de 30 heures, et ne devaient toujours rembourser que 20 heures. Et, tenez-vous bien, le problème disparut. Il y eut rapidement équilibre entre ceux qui voulaient sortir et ceux qui voulaient faire du sitting. Un âge d’or en miniature. Ces gens qui auparavant ne voulaient pas sortir avaient sans doute changé de moralité, ou peut-être après tout c’était la prime de 10 heures.

Quelle que soit la cause, l’âge d’or ne dura que quelques années (les âges d’or sont comme cela). Peut-être que la moralité se dégrada, ou peut-être les coupons étaient-ils de nouveau en dehors des clous. Maintenant le problème était que plus de gens voulaient sortir que faire du sitting. Vous commencez à comprendre qu’en fait il y avait trop de coupons.

Mais assez de cachotteries. Regardons un peu le système bancaire de la coopérative et expliquons comment sont introduits les coupons.

En fait la « banquecentrale » (la personne qui émet les coupons), les fournit à »l’Etat » (l’administration) lorsque celle-ci en a besoin pour payerses « fonctionnaires » ou fournir un fonds de roulement aux nouveaux membres, et que les impôts des membres ne sont pas suffisants. Les chiffres sont les suivants

– les secrétaires reçoivent 1 heure (2 coupons) par membre et par mois

– les administrateurs gagnent globalement 102 heures

– les membres paient 14 heures par an à titre d’impôt

– les nouveaux membres touchent 20 h à leur arrivée (30 h après laréforme) et remboursent 20h à leur départ.

Appelons masse monétaire la masse des coupons qui sont à la disposition des membres pour échanger contre les prestations de baby-sitting et mesurons en fait son volume en heures.

Cette masse a augmenté de 20hchaque fois qu’un nouveau membre est arrivé, donc, sur la base de 150 membres elle a augmenté depuis le début de 150 x 20 = 3000h. Par ailleurs elle augmenteaussi lorsque les « fonctionnaires » du système dépensent leurs allocations, soit, par an, 1h x 12 mois x 150 membres = 1800h pour les secrétaires et 102h pour les administrateurs. Au total, elle augmente donc chaque année de 1800h + 102h = 1902h.

D’un autre côté la masse diminue lorsque les membres paient des impôts soit 14h x 150 = 2100 h/an. La rotation des membres ne change rien dans la version à 20h de crédit initial, puisque ces 20h sont remboursées par ceux qui partent.

Au total il y a donc un »excédent budgétaire » de 198h puisque l’Etat encaisse 2100h et dépense 1902 h. Mais ces coupons excédentaires sont entassés dans les caisses et se traduisent par une baisse de la masse monétaire de 198h par an. Pas étonnant qu’au bout d’un moment il n’y en ait pas assez et que la pénurie s’installe. Si on n’avait rien fait, la situation ne pouvait qu’évoluer vers une terrible dépression, car au bout de 15 ans il n’y aurait plus eu de coupondu tout.

Quel a été l’effet de la réforme ? En donnant 10h à chaque membre, le « gouvernement » a injecté 10h x 150= 1500h qui ont rétabli provisoirement la prospérité. De plus, si les nouveaux membres reçoivent maintenant 30h au lieu de 20h et ne remboursent que 20h à leur départ, on a une injection supplémentaire de 10h par rotation (on suppose que le nombre total de membres ne change pas et que les départs compensent exactement les arrivées). Donc maintenant on a toujours une stérilisation de 198h par an due aux dépenses insuffisantes de l’Etat, mais une injection de 10h par rotation. Il est clair que si la rotation est supérieure à 20 membres par an, la création monétaire sera supérieure à 200 h, et l’emportera sur la destruction. 20 nouveaux membres par an représente une rotation de 20/150 = 13 %.

Ainsi la coopérative a remplacé un système monétaire structurellement déflationniste par un système dont la régulation dépend du taux de rotation des membres. Malheureusement pour la coopérative et la tranquillité des ménages, le taux de rotation a quelque peu dépassé 13 %, étant environ de 20% en 1973-74, soit 30 rotations par an. Il en est résulté une création monétaire de 300h/an alors que la destruction était de 198h, soit un excédent de 100h environ.

Ceci a évidemment conduit à un excès de coupons et à une période où tout le monde voulait sortir et personne ne voulait plus faire de sitting. Mais les responsables de la coopérative n’avaient pas encore compris les ressorts monétaires qui gouvernaient les événements, et essayèrent une fois de plus de remédier à la situation avec des règlements qui forcent à faire du sitting ceux qui oublient leurs devoirs. Unecommission d’enquête a même été envisagée pour déterminer pourquoi les individus ne font pas assez de sitting.

Ce qui est important estévidemment de savoir que faire pour que les choses marchent. La nature monétaire de la crise de la coopérative est claire (pour vous et nous). La succession de récessions et d’inflations s’est produite lorsque le nombre de coupons par membre est sorti du droit chemin. Il est théoriquement facile de le corriger et de régler les  » rentrées  » et les  » émissions  » en tenant compte du taux de rotation. On peut par exemple fixer le nombre de coupons par membre à un montant qui semble correctsur la base des fluctuations passées, et geler la proportion à cette valeur. Naturellement, la proportion peut être un peu fausse et la » meilleure  » proportion peut varier dans le temps. Mais en suivant les choses régulièrement on devrait pouvoir y arriver, et éviter les interrogatoires sur le fait que vous n’avez pas fait de sitting depuis quatre semaines.

Malheureusement les membres de la coopérative ne semblent pas comprendre cela, et il y a une très nette tendance à chercher dans les dégradations morales la cause des difficultés. Qui plus est le statut de l’association rend difficile des ajustements répétés. Chaque fois il faudrait une majorité dans un référendum pour lequel un nombre minimum de votants est requis, qui est difficilement atteint dans les référendums de coopératives. Et donner plus de pouvoir aux administrateurs, ou plus généralement changer le règlement requiert aussi un nombre minimum de votants.

Il y a deux moralités à cette malheureuse histoire. La première est qu’une coopérative est une organisation de personnes, avec des relations sociales et personnelles, mais que c’est aussi une économie, et que la régulation de cette économie, en fait la régulation de sa masse monétaire, est une condition essentielle du bonheur de ses membres.

La deuxième morale, en fait à nos yeux la plus importante, est sans doute qu’une économie est imbriquée dans beaucoup de relations sociales, qui obscurcissent assez facilement les moyens de la maîtriser. Pourtant, sa régulation est possible, pour autant que les moyens et les enjeux soient compris par les responsables.


(1) Richard James Sweeney était en 1988 directeur adjoint à l’Office International de Recherche Monétaire (Trésor des Etats-Unis).

(2) Paul Krugman  » The Return of Depression Economics » (1999),W.W. Norton & Company Inc. (NY), Le Seuil (2000) « Pourquoi les crises reviennent toujours ».