Si l’Argentine m’était contée …

« Nous allons tout faire pour vous aider à nous rembourser. »
Le FMI, d’après Pancho. Le Monde 14/08/2002

L’Argentine ne m’évoquait il y a encore cinq ans que quelques images : le tango, la pampa et ses taureaux, la protection des anciens nazis, et la tristement célèbre Eva Peron… Elle représente à mes yeux aujourd’hui un cas d’école pour tenter de dénouer les écheveaux de la finance et du développement. Depuis 30 ans, ce pays de 37 millions d’habitants pourtant riche (l’un des plus riches du monde au début du XX° siècle), fait la une des journaux pour ses crises financières qui se transforment aujourd’hui en crise économique profonde avec sa cohorte de chômeurs et d’affamés.

L’histoire récente de l’Argentine permet d’éclairer la réponse à deux questions lancinantes :

-ses difficultés économiques et financières sont-elles dues à des gouvernements incompétents, corrompus et prédateurs ou à la  tyrannie du FMI, ses dogmes néo-libéraux et sa défense sans ambiguïté des intérêts des prêteurs occidentaux?

-la discipline budgétaire, imposée par le FMI en contrepartie de ses prêts, est-elle une vertu toujours récompensée ?

Plus généralement, alors que l’Asie du sud-Est semble avoir fait la preuve de l’efficacité d’un modèle de développement tiré par les exportations (et soutenu au départ par une monnaie sous-évaluée) l’Argentine cherche son modèle. Le dirigisme d’après-guerre a échoué dans les années 70. On assiste clairement à l’échec du libéralisme des années 90. A quel saint se vouer ?

Ce débat est au cœur de la question du développement et de l’aide occidentale éventuelle : pourquoi tous les pays (à l’exception de l’Asie du Sud-est) stagnent-ils et que doit être la position de l’Occident ?

L’Argentine éclaire bien ces questions pour une autre raison qu’il faut rappeler ici : sa culture est assez proche de la nôtre ; il n’est donc pas pertinent d’invoquer dans son cas des obstacles culturels et religieux au développement. Un seul point de différence sensible doit être mentionné ici : l’inégalité sociale y est très forte comme dans tous les pays d’Amérique du sud qui sont les champions du monde en la matière. A ma connaissance cela résulte de l’absence de réforme agraire (et le maintien des grandes propriétés foncières).

Notre histoire sera bien sûr simplifiée pour mettre en lumière des faits saillants.

A.Petit historique politico-économique

1. Avant les années 80

Peron a en gros eu le pouvoir de 1945 à 1955 (il y est revenu 3 ans en 1973). De 1955 à 1983 le pays est dirigé par des militaires et connaît des coups d’état successifs. Toute cette période d’après-guerre est, au plan économique, celle d’un dirigisme d ‘état typique de cette période et de l’Amérique du Sud. Le maître à penser argentin de l’économie sud-américaine (Raoul Prebisch) recommande protectionnisme et substitution des importations par industrialisation locale, sous l’impulsion et le contrôle de l’état qui intervient massivement dans l’économie. Ce modèle est issu de réflexions nées des conséquences dramatiques pour l’Amérique du Sud de la crise de 1929 dont l’Amérique du Sud a pâti terriblement (par l’effondrement du prix de ses exportations engendrant une baisse des revenus et un marasme économique). Les économistes poussent alors les gouvernements à réduire la dépendance aux exportations. Les hommes politiques sont probablement aussi mus par des motivations plus personnelles : le rêve de créer une industrie nationale flatte sans doute leur ego. D’où un modèle plus « autocentré », mais aussi très dirigiste et planificateur avec une forte implication de l’état dans tous les secteurs de l’économie, du fait du prestige de l’URSS après-guerre et de la peur de la puissance américaine.

Dans cette période, la croissance est forte : le PIB est multiplié par deux en 20 ans, de 1950 à 1970. Pourtant les plans ne sont pas tenus et pour finir l’industrie créée n’est pas efficace. Il semble que le pays ait connu dans cette période une hausse des prix importante. Les difficultés (à commencer par de fortes tensions sociales dues aux déceptions des populations qui avaient cru à Peron) commencent à être perceptibles au milieu des années 60. Un basculement se produit dans la décennie 70 La balance commerciale devient lourdement déficitaire pour des raisons structurelles (l’industrie nationale n’arrive pas à produire ; le pays importe plus qu’il n’exporte). L’inflation oscille entre 90 et 350 % de 1976 à 1980.

D’autre part la décennie 70 voit un afflux considérable de capitaux en Amérique du Sud (essentiellement à court terme, 80 % des crédits accordés par les banques occidentales à des pays autres que l’OPEP). Les crédits des banques étrangères à l’Amérique latine passent, avec la bénédiction du FMI, de 246 millions de dollars en moyenne pour 1966-1970 à 12 348 millions de dollars en 1978 soit une multiplication par 50 en 10 ans. Cet afflux est issu du besoin susmentionné (déficit de la balance commerciale) mais c’est aussi la conséquence de la nécessité pour les banques américaines de recycler les pétrodollars (la hausse du prix du pétrole enrichit les producteurs qui placent leurs excédents dans les banques occidentales !) L’Amérique du Sud est alors « à la mode ». Elle est sans doute considérée comme un nouvel eldorado. Il y a fort à parier que la décennie 70 a dû voir une spéculation effrénée sur les marchés monétaires sud-américains.

En 1977 une réforme financière en Argentine (sans doute réalisée sous l’amicale pression du FMI) libère le marché des capitaux extérieurs en même temps que les échanges commerciaux. Cette libération et les flux de capitaux profitent clairement aux dirigeants corrompus, aux spéculateurs (c’est parfois les mêmes) et aux divers danseuses de ces dirigeants (les programmes économiques qu’ils lancent sans discernement profitent quand même à certains).

2. La crise des années 80

Un événement majeur pour l’économie mondiale va alors se produire sur lequel il est utile de s’appesantir quelques instants. Paul Volcker, qui est nommé président de la Fed en 1979, décide d’éradiquer l’inflation américaine. Dans la décennie 70, l’inflation américaine avait atteint 10 % (ce qui est loin d’être affolant(1)) mais Paul Volcker préféra créer les conditions d’une crise majeure plutôt que de supporter ces 10 % ! Le « deuxième choc pétrolier » lui faisait craindre une poussée inflationniste plus forte. Il fait augmenter de manière spectaculaire les taux d’intérêt à court terme sur le dollar (qui dépassèrent les 15 %), créant aux Etats-Unis une crise bancaire majeure, une récession et… conduisant, accessoirement à la défaite de Carter et à l’élection de Reagan!

La crise bancaire américaine (causée principalement par la décision de Paul Volcker, comme on peut s’en rendre compte en lisant la contribution de Virginie Coudert (p233 et suivantes) dans Gravereau (2001) qui conduisit à la faillite une centaine d’établissements d’épargne, ne fut résolue qu’en 1989. Le congrès vota(2)alors un plan de sauvetage de 115 milliards de dollars (la facture totale fut évaluée par le congrès à 215 milliards de dollars) pris sur le budget fédéral alimentant ainsi le déficit de’ l’état (ce qui accessoirement valut à Bush de perdre les élections !)…

La dette en Amérique latine est à taux variable indexée sur le taux d’intérêt du dollar. Les intérêts de cette dette deviennent exorbitants. Parallèlement, du fait de l’attractivité du dollar, son cours par rapport aux monnaies locales s’envole. Le peso argentin subit deux dévaluations en avril et juin 1981 de 28 et 30 %, rendant le coût en Peso du remboursement de la dette exprimée en dollar d’autant plus lourd. Mais contrairement au cas des banques américaines, cette dette n’est effacée par une intervention publique. Les conséquences en furent dramatiques pour tout le continent sud-américain.

Cette explosion de la dette se traduit par un déficit de la balance des paiements et un déficit budgétaire (de 1982 à 1985, le paiement des intérêts de la dette publique passe de 1 % à 19 % des dépenses publiques !). L’enchaînement est ensuite bien connu. La monnaie se déprécie (elle est soumise à des attaques spéculatives à l’extérieur et à des retraits au guichet à l’intérieur). L’inflation se développe par le cercle vicieux habituel (hausse des prix des produits importés, hausse des coûts, hausse des prix, hausse des salaires, etc.). Pour faire face aux besoins de liquidités grandissant, l’institut d’émission alimente la circulation monétaire ; l’argent ainsi créé semble créer l’inflation, alors qu’il ne fait que la suivre(3). C’est exactement l’enchaînement qu’a connu l’Allemagne de Weimar.

Il est sans doute nécessaire d’insister sur le fait que cette inflation n’est pas due à la planche à billet s ou à une gestion laxiste de l’état, contrairement à une idée reçue tenace.

En 1982, Margaret Thatcher défait la junte au pouvoir (en gagnant la guerre des Malouines). En 1983 Raoul Alfonsin est élu président de la république.

Alfonsin ne se sort pas de la crise de surendettement. Le taux d’inflation atteint à son arrivée 400 % par an ; la dette extérieure représente 45 milliards de dollars (68 % du PIB). Malgré diverses mesures assez radicales (dont le remplacement du peso par l’austral) Alfonsin échoue à redresser la situation. (En 1990, l’inflation est de 1000 % par an !)

Alfonsin est remplacé par Carlos Menem en 1989 qui confie en 1990 le portefeuille de l’économie à Domingo Cavallo. Ce dernier, qui a obtenu un diplôme d’économie à Harvard(4), applique un programme libéral pur et dur, celui du « consensus de Washington »), remplace l’austral par le peso, le dévalue fortement et l’arrime au dollar (parité fixe entre les deux monnaies = currency board ou dollarisation de l’économie), abaisse les barrières douanières, encourage les exportations, hausse les taux d’intérêt, réduit les dépenses sociales(5), déréglemente, privatise les entreprises publiques (qui sont souvent vendues à des investisseurs étrangers, ce qui accroît la dépendance du pays à leur égard ; exemple la compagnie pétrolière argentine YPF a été vendue à la bourse de New-York, 3 milliards de dollars, après que ses effectifs ont été divisés par 10).

L’analyse de Cavallo avait été forgée dans les années 70. Citons Yergin (2000): « pour lui le déclin de l’Argentine résultait de l’irresponsabilité des dirigeants en matière de fiscalité. Ils dépensaient et intervenaient quelque soit le coût, motivés en partie par une illusion de grandeur ». « La seule manière d’endiguer l’inflation était de freiner l’ardeur des hommes politiques ».

En 1995, l’inflation est vaincue (2%par an). Menem est réélu en 1995 ; Cavallo démissionne en 1996 (en raison du conflit l’opposant à Menem dont il taxait l’administration de corrompue et mafieuse).

La situation économique reste précaire. Crise économique en 1995 (baisse du PIB de -2,8%). Les importations augmentent, stimulées par la baisse des barrières douanières, dans un pays dont l’industrie n’a pas été modernisée et n’est pas capable de résister à la concurrence. En février 1999, le réal, monnaie du grand voisin et concurrent le Brésil est dévalué. Le currency board se révèle être un corset de fer. Créé pour endiguer l’inflation, il empêche le pays de recourir à la dévaluation alors que sa monnaie est de fait surévaluée. L’industrie Argentine devient franchement non-concurrentielle. Les investisseurs fuient le peso, craignant une dévaluation. Les taux d’intérêt augmentent (les taux d’intérêt réels oscillent autour de 15 % à la fin de la décennie 90)…Le déficit budgétaire se creuse (du fait de la dépression tarissant les recettes fiscales et des taux d’intérêts élevés alourdissant les frais financiers). Le PIB décroît (-3,4 % en 1999, -0,5 % en 2000, -1,4% en 2001).

Le gouvernement (le président de la Rua) et le FMI(6) appliquent alors les remèdes classiques : une politique d’austérité visant à réduire les dépenses publiques (baisse des salaires des fonctionnaires, par exemple) avec l’idée que les investisseurs retrouveront la confiance dans le pays si le gouvernement lutte fermement contre le déficit budgétaire. La lutte contre le déficit se traduit surtout par une baisse du pouvoir d’achat injecté, aggravant la crise économique et créant la crise sociale.

La situation économique en 2001 se résume simplement : 150 milliards de dette (54 % du PIB) des taux réels d’intérêt de 15 %, une croissance négative et un taux de chômage de 17 %.

Fin 2001, la crise financière explose. L’Argentine ne peut honorer ses échéances. Le FMI continue à conditionner ses aides à une rigueur budgétaire de plus en plus inhumaine et inadéquate au plan économique. Le président de la Rua est remplacé par Duhaldé. La liquidité de l’économie s’effondre entraînant la faillite de milliers d’entreprises. Les monnaies locales (les creditos(7)) apparaissent pour faire face à cette pénurie. Le PIB plonge : il baisse de 16 % dans le premier semestre 2002 !

En 2002, le chômage officiel (il y a sans doute en plus 10 à 15 % de chômage non comptabilisé) s’élève à 24%, 50 % des argentins vivent dans la précarité (dont 8 millions avec moins de 85 euros par mois)…Le pays connaît des émeutes, la violence et la peur. Combien d’années lui faudra-t-il pour retrouver une santé économique minimale ?

B. Les leçons de l’histoire

Les dirigeants argentins, de Peron à la junte militaire, ne sont clairement pas des modèles d’efficacité économique ni de morale. Sans qu’on en connaisse les chiffres exacts, il est clair qu’ils ont détourné à leur profit ou pour des projets funestes (par exemple l’armement au moment de la guerre des Malouines) une partie des « fonds publics » et des prêts occidentaux que leur peuple a maintenant à rembourser. Ce mécanisme est bien connu (il a fonctionné par exemple au moment de la privatisation russe qui a profité à quelques redoutables prédateurs). L’étatisation de l’économie, le dirigisme d’état, modèle dit par abus keynésien(8), a fait les preuves de son inefficacité en Argentine comme dans les pays de l’Est.

L’hyper-inflation du début des années 80 n’est pour autant pas dû à la gabegie publique. Elle est due au déficit extérieur dû lui-même à la politique d’ouverture et d’emprunt des années 70 et au renchérissement des taux d’intérêt sur le dollar provoqué par la Fed en 1979.

L’attitude du FMI n’a fait qu’empirer les difficultés du pays. Manifestement l’austérité décrétée en 1999, alors que le pays avait déjà connu une purge administrée par Cavallo au début des années 1990 non seulement n’a pas restauré la confiance des investisseurs mais a enfoncé le pays dans une crise économique et sociale.

Au total, l’Argentine s’enfonce dans une spirale récessionniste qui semble sans fin et qui rappelle la crise de 1929. Or ce n’est pas l’austérité qui a sorti les USA de cette dépression mais au contraire la relance provoquée par la réponse aux besoins de la Grande-Bretagne dans la deuxième guerre mondiale.

Les bons soins du docteur FMI ne ressemblent-ils pas, comme le suggère la lecture de J.Stiglitz(2002), à ceux des médecins de Molière (Diafoirus et Purgon) qui n’hésitaient pas à pratiquer des saignées sur des patients déjà anémiés ?

Mais cette histoire nous interroge aussi sur l’intérêt pour des pays de taille et de puissance limitées de s’ouvrir sans protection et sans contrôle aux marchés économiques et financiers internationaux. Qu’a vraiment gagné l’Argentine à cette ouverture ? Dans quels secteurs peut-elle avoir des avantages d’efficacité même relatifs par rapport à ses concurrents ? L’ouverture n’est elle pas une exposition permanente à des plus forts qu’elle ? Bref n’est-ce pas une méthode pour ne prendre que des coups ?

L’ère péroniste n’est en rien une preuve de l’inefficacité d’un développement plus autocentré : c’était surtout un mélange assez odieux de fascisme et d’étatisme ; bien d’autres formes d’organisation économique sont concevables. Il me semble évident que l’Argentine a intérêt à inventer un modèle à la fois plus autocentré, moins dépendant des capitaux extérieurs, moins ouvert mais qui ne retombe pas dans les pièges de la bureaucratie et de la corruption qu’elle engendre. Est-ce vraiment inimaginable ? Quand on pense aux millions de personnes(9) qui souffrent des dogmes du FMI et des abus des dominants locaux, il est difficile d’admettre qu’il est impossible d’imaginer une voie plus adaptée.

Bibliographie

 

A.Cartapanis (sous la direction de) « Turbulences et spéculations dans l’économie mondiale », Economica, 1996

C. Cordonnier, « L’Amérique latine : au-delà de la crise de la dette, les trois cercles de la transformation structurelle », Revue Perspectives de la Banque Indosuez, juin 1996

J.Gravereau et J. Trauman , « Crises financières », Economica, 2001

C. Rifflart, « A l’impossible l’Argentine ne peut être tenue », lettre de l’OFCE, n°209, 2001

J.Stiglitz, « La grande désillusion », Fayard, 2002

D.Yergin et J Stanislaw, « La grande bataille », Odile Jacob, 2000

 

 


 

(1) Les économistes situent généralement le seuil de déclenchement de l’hyper-inflation au taux mensuel de 50%.

(2) Ce qui prouve qu’il est possible de trouver l’argent…

(3) Sauf à se lancer dans une politique dite de rigueur, qui consiste à freiner les dépenses publiques, ce qui sera fait de manière très brutale ultérieurement et conduit mécaniquement à la récession. La solution la moins douloureuse et la plus adaptée dans ce cas consiste au fond à s’attaquer à la cause du problème qui est celui de la balance des paiements.

(4) C’est l’époque des Chicago boys au Chili ; en fait tous les pays d’Amérique du sud à cette époque donne les clefs de la politique économique à des anciens des grandes écoles américaines ; à cette époque elles sont dominées par les idées monétaristes défendues avec brio par Milton Friedman (Chicago)

(5) En 2000, les 20 % les plus riches disposent en Argentine d’un revenu en gros 20 fois supérieur aux 20 % les plus pauvres

(6) Le gouvernement argentin passe de fait sous la tutelle du FMI du fait des difficultés du pays à rembourser sa dette extérieure.

(7) C’est un système d’échanges locaux à grande échelle (200 000 adhérents)

(8) Alors que Keynes était libéral ; mais il avait bien compris que le libéralisme ne fonctionne pas de manière entièrement automatique…

(9) En 1980, 120 millions de personnes (41% de la population de l’Amérique latine et des Caraïbes) vivaient au-dessous du seuil de pauvreté. Fin 1999, près de 220 millions de personnes sont dans cette situation (près de 45% de la population).