Solidarité internationale et système financier

I. Introduction

Le système financier libéralisé, que nous connaissons depuis plusieurs décennies, et dont les caractéristiques fondamentales sont les taux de change flexibles et la libre circulation des capitaux, est censé avoir bien des avantages, qui malheureusement ne sont pas vérifiés par les faits : (1)

– il permettrait la compensation des déséquilibres réels par des mouvements de capitaux (par exemple emprunts faciles pour payer un déficit) : en fait cet « avantage » s’est traduit par une division du monde entre créditeurs et débiteurs qui n’a cessé d’empirer globalement,

– il régulerait l’inflation par baisse de la monnaie : en fait on ne constate pas vraiment moins d’inflation dans les périodes flexibles 70-90 que dans les périodes précédentes ; la désinflation ultérieure tient plus aux politiques monétaires qu’aux taux de change flexibles,

– il permettrait à chacun de mener la politique monétaire qu’il souhaite, les ajustements se faisant ensuite par les taux de change : en fait on n’a jamais tant parlé de coordination des politiques monétaires que depuis que les taux sont flexibles, et tous les pays « faibles » sont sous la surveillance des marchés et n’ont absolument pas les mains libres,

– la flexibilité absorberait les pressions spéculatives : les crises à répétition démentent cette affirmation.

– il permettrait une meilleure allocation des capitaux et donc une croissance plus forte : en fait on constate que si certains tirent leur épingle du jeu, globalement l’inégalité entre pays s’est aggravée.

Cette sanction des faits n’est pas ignorée, mais l’impact sur les pays concernés n’est guère connu. On a l’impression que les crises dont on entend parler sont des « crises de croissance » et que du moment qu’elles sont surmontées les conséquences sont finalement insignifiantes, et loin d’effacer les avantages.

Notre propos consiste d’abord à montrer que plusieurs conséquences négatives de la libérali­sation du système financier international sont difficilement acceptables du point de vue des pays concernés. Pour ce faire nous examinons les faits dans trois directions.

Tout d’abord celle des taux de change flexibles dont les variations erratiques entraînent des déformations des flux de commerce et d’investissements qui nous éloignent souvent fort loin de l’optimum.

Ensuite l’apparition de déficits structurels des paiements qui conduisent au pire au surendet­tement, au mieux au choix entre une croissance bridée par crainte du déficit et une attraction des capitaux étrangers avec les risques spéculatifs associés.

Enfin celle des crises de change, sur lesquelles nous montrerons par quelques chiffres que leurs conséquences sont plus importantes qu’on ne pourrait le penser.

La solidarité internationale commande donc de trouver des solutions. Nous donnons quelques pistes dans ce sens.

 

II. La valse des taux de change

Il est de notoriété publique que les taux de change entre les différentes monnaies ne reflètent pas du tout les parités de pouvoir d’achat (PPA). Si deux monnaies sont à PPA, on peut acheter le même panier de biens avec une quantité de monnaie donnée dans un pays et dans l’autre. La diver­gence la plus connue par rapport à cette PPA est celle qui se produit entre l’euro et le dollar. On estime que la PPA est d’environ 0,95 dollars pour un euro. Or à sa création l’euro, reflétant la parité du mark, valait environ 1,2 dollars, il en vaut maintenant 0,90 , voire certains jours 0,85. Ces variations de 20 à 30%, déjà considérables, ne sont rien par rapport aux sous évaluations des pays d’Amérique latine ou des pays en voie de développement d’Asie, qui sont couramment 50 à 80% en dessous de la PPA avec le dollar. Certes, apparemment, cette situation est favorable aux PVD puisque, leur devise étant sous-évaluée, leurs produits deviennent plus compétitifs. Toutefois, le contexte de libre circulation des capitaux et des investissements productifs entraîne des effets pervers. En effet, alors que dans les années 60 et 70 une sous-évaluation de la monnaie nationale n’affectait que le commerce extérieur, maintenant il attire les capitaux et les investissements étrangers par une sous-évaluation des coûts de la production potentielle. La production étant mondialisée, si un pays offre des conditions de production plus avantageuses qu’ailleurs, on peut freiner la production dans les autres pays et investir dans le pays favorable. On met donc en compétition les systèmes sociaux, et des secteurs entiers peuvent se trouver délocalisés en quelques années. Ceci a plusieurs conséquences

– des déséquilibres apparaissent dans les pays développés (une partie du chômage des années 1990),

– certains pays sont complètement exclus, notamment en Afrique,

– les inégalités s’accroissent, la compétition pour les meilleures conditions sociales entraîne un frein à l’amélioration de ces conditions (seuls ceux qui peuvent acquérir un avantage compétitif hors main-d’œuvre peuvent s’en sortir),

– l’investissement dans le pays à bas salaires entraîne des flux entrants de capitaux qui, s’ils provoquent une croissance, renforcent l’incitation à l’entrée d’autres capitaux, quelquefois malgré un déficit commercial persistant ; il n’y a alors plus de régulation et l’investissement peut prendre un tour spéculatif qui se dénoue par une crise.

En résumé, non seulement les avantages supposés des changes flexibles ne sont pas vérifiés par les faits, mais les inconvénients peuvent s’accentuer et dégénérer en crise.

 

III Les déséquilibres des paiements

Si des pays ont des balance des paiements excédentaires, d’autres doivent l’avoir déficitaire, car ces balances ne sont que la comptabilisation de flux de monnaie. Un tel flux sort d’un pays pour entrer dans un autre, il s’agit donc d’un jeu à somme nulle. Le problème est qu’alors que le pays excédentaire est libre de ses mouvements, le pays déficitaire doit faire face à des problèmes de financement en devises extérieures qui limitent ses possibilités de croissance. En particulier, s’il cherche à croître plus vite que les autres, ses importations (dépenses en devises) vont croître plus vite que ses exportations (recettes en devises), et le déséquilibre s’accentuera. S’il n’arrive pas à séduire des prêteurs étrangers, il ne pourra pas croître suffisamment vite pour sortir du sous-développement, et s’il arrive à en trouver, il aura alors l’épée de Damoclès du risque de départ de ces capitaux prêtés.

De tels scénarios de périodes d’expansion suivies de récession « d’ajustement » se sont déroulés plusieurs fois par exemple en Amérique latine (Mexique, Argentine, Brésil). On n’imagine pas toujours comment cette contrainte est impérative et peut faire plier les plus forts (la France de Miterrand a dû prendre en 1983 le virage de la « parenthèse libérale » pour cause de faiblesse de sa force de frappe en devises après la relance de 1981).

Autrement dit, la charge de l’ajustement des déséquilibres repose sur les pays déficitaires, alors même que par structure il y a forcément des pays déficitaires.

 

IV Les crises financières.

Le scénario des crises financières est presque toujours le même. Un pays « émergent » offre des conditions d’investissement attractives, qui entraînent une entrée importante de capitaux, confirmée dans le temps par une expansion économique réelle ou factice. Au bout de quelques années, des excès sont commis, ou les conditions extérieures changent, au point que les investisseurs commencent à craindre pour leurs capitaux. Ils commencent alors à rapatrier ce qu’ils peuvent, c’est-à-dire les prêts à court terme. Ceci inverse le signe de la balance des paiements, et les réserves de devises de la banque centrale commencent à baisser (ou on suppose que c’est le cas, ce qui est encore pire). Le mouvement se développe en panique générale lorsque des organismes financiers locaux, voire même le gouvernement, se trouvent en difficulté sur leurs propres engagements. Si ces organismes chutent, entraînant des faillites d’entreprise, alors la crise financière devient une crise de l’économie tout entière.

Le tableau ci-dessous donne, pour un certain nombre de crises, la perte de production (ou de PIB) moyenne sur l’année de crise et les deux suivantes (une seule pour la Corée du Sud) par rapport à l’année avant la crise. On donne aussi le taux de croissance moyen avant la crise.

 

Pays-année

Base

Taux de croissance %

Perte %

Mexique* 1995

1990

3

-10

Argentine* 1995

1985

3,5

-11

Brésil* 1999

1995

0

-3

Corée du Sud** 1998

1995

6,5

-18

Thaïlande** 1998

1995

2

-12

Russie** 1998

1997

-1

-5,4

Source : FMI ( Production*/PIB**)

 

Les données, trimestrielles, sont quelque peu approximatives car il y a de fortes variations d’un trimestre à l’autre, il n’en reste pas moins que les déficits de production ou de PIB sont tout à fait significatifs. Quand on sait combien une simple stagnation peut chez nous entraîner de chômage et de misère supplémentaires, on mesure ce que peut vouloir dire un recul de 10% pendant 3 ans ! D’autant plus que le choc n’est pas également réparti dans l’ensemble de l’économie. En moyenne les dégâts sont d’autant plus grands que le secteur est endetté. Certains secteurs ne subissent donc que le contrecoup de la baisse de consommation, d’autres sont sinistrés.

 

V Les problèmes à résoudre

Si on veut que tout pays ait sa chance et que le système financier international ne contribue pas à une sélection non justifiée les défauts décrits ci-dessus doivent être éliminés ou au moins fortement minimisés.

Le problème de la flexibilité des changes est binaire. Si un système à changes flexibles ne marche pas, il faut revenir aux changes fixes ou au moins ajustables en fonction des coûts salariaux.

Le problème des déséquilibres des paiements peut être traité de diverses manières. Actuellement il est traité de manière curative, c’est-à-dire par prêts d’urgence en cas de crise ou par rééchelonnement ou annulation de dette en cas de surendettement. Il serait bon de trouver des mécanismes de nature plus préventive.

Quant aux crises dues aux mouvements erratiques de capitaux, on ne peut les prévenir qu’en s’attaquant à ces mouvements, par différents moyens, depuis le grain de sable mis dans la spéculation (taxe Tobin de faible montant) jusqu’à un contrôle des changes absolu.

Des expériences récentes montrent qu’un certain contrôle des mouvements de capitaux n’est pas inimaginable. Nous donnons deux exemples

1) Le Chili en 1992 : En 1991, le Chili instaure pour les capitaux autres que les investisse­ments productifs une réserve non rémunérée de x% du montant du capital, ainsi qu’un séjour minimum de 1 an. x est fixé à 20%, monte à 30% en 1992 pour redescendre progressivement à 10% en 1998 et disparaître à la fin de 1998. Les bénéfices de cette réglementation ont été très discutés, mais il est certain qu’il y a eu proportionnellement moins de capitaux courts qui sont entrés dans le pays, ce qui était l’objectif visé car ce sont ces capitaux qui font planer le risque de crise.

2) La Malaisie en 1998 : Alors que l’Asie du Sud-Est est en pleine tourmente et que les autres pays touchés se débattent avec les recettes classiques du FMI, la Malaisie instaure en Septembre 1998 un contrôle des changes complet. Les taux de changes et les taux d’intérêt sont fixés discrétionnairement, les capitaux doivent rester un an. Ceci permet à la Malaisie de fixer un taux d’intérêt bas, de baisser les impôts et d’augmenter les dépenses publiques sans avoir à faire face à une fuite de ses devises. En Août 1999 l’économie et la bourse se sont redressés. La catastrophe que les tenants du système financier libéralisé avaient prédite ne s’est pas produite. Le problème est que les autres pays se sont redressés aussi, sans contrôle des changes, de sorte que la preuve n’est pas absolue. Mais au minimum la Malaisie a maîtrisé son propre destin, ce qui n’est pas négligeable.

Malgré ces expériences encourageantes, les organismes internationaux, ainsi que tous les grands pays rangés derrière les Etats-Unis, ne veulent pas entendre parler de contrôle des changes. La raison n’en est pas technique mais politique. Il n’est pas question de donner le mauvais exemple alors que la politique officielle est de libéraliser au maximum. Mettre la Malaisie en disgrâce, cela fait hésiter les autres.

Il serait pourtant judicieux d’étudier comment on pourrait maîtriser ces mouvements de capitaux, notamment étudier quels aspects sont importants et comment les traiter : la direction (entrée ou sortie), le type (court terme, long terme, investissement productif, …), les propriétaires (résidents, non résidents), la durée des contrôles et le mécanisme à employer (taxes, restrictions, …). Sur ce dernier aspect, il faudrait notamment déterminer si la célèbre taxe « Tobin » est susceptible de répondre au problème, ce dont nous doutons.

Remarquons que même le contrôle absolu des changes ne supprime pas les déséquilibres des paiements. C’est dire qu’une étude globale et argumentée dépasse le cadre de cet exposé.

Je me bornerai donc à décrire un système qui a été proposé par P. Davidson en 1994, et qui résoudrait tous les problèmes que nous avons rencontrés. Ceci a l’avantage de montrer que des solutions existent, même si leur mise en œuvre paraît aujourd’hui utopique.

 

VI Le système Davidson

Je commence par décrire le système « mondial » tel qu’il a été proposé par P. Davidson, et examine ensuite comment il pourrait être mis en œuvre progressivement. Je passe sous silence certains points techniques mineurs.

1) On institue un avoir de réserve le « IMCU » (International Money Clearing Unit) et une chambre de compensation. L’avoir de réserve est détenu par la chambre de compensation et les banques centrales nationales, mais pas par le public.

2) La banque centrale de chaque pays s’engage à céder sa monnaie contre des IMCU, et s’arrange pour fournir des devises étrangères à ses résidents en les ache­tant aux autres pays contre des IMCU. Il n’y a donc pas de problème de réserves de changes. Tous les déséquilibres en devises entre membres se constatent sur les comptes centraux en IMCU. Par ailleurs, les monnaies nationales n’étant conver­tibles qu’en IMCU, il n’y a plus de marché libre des changes entre toutes les devises. La seule spéculation qui reste possible est celle sur l’évolution du cours de chaque monnaie contre le IMCU. En tout cas les mouvements des devises nationales redeviennent contrôlables par le pays concerné.

3) Les taux de conversion initiaux entre le IMCU et chaque monnaie sont fixés par chaque pays, vraisemblable­ment au taux en vigueur. Les points 6 et 7 traitent de la révision de ces taux.

4) Les contrats entre agents écono­miques continuent de se régler en monnaies nationales, tel que permis par les lois locales et l’agrément des parties.

5) Une mécanique à seuil oblige un pays excédentaire à dépenser son excédent de 3 manières

– acheter des produits d’un autre pays,

– investir à l’étranger,

– fournir une aide financière directe à un pays débiteur (don).

Si ces excédents n’ont pas été dépensés ou donnés dans un temps prédéfini, alors la chambre de compensation confisque les dits excédents et les répartis entre les membres déficitaires.

Ce point est fondamental. Il assure qu’aucun pays, en épargnant trop, ne mette les autres en déficit et les force à freiner leur demande, déprimant ainsi la demande globale. De plus, il place la charge de l’ajustement sur le pays excédentaire.

6) Les taux de change entre les mon­naies nationales et le IMCU sont fixes, mais on peut instituer un système de correction des taux de change qui reflète les variations de « salaire effi­cace » dans un pays, ou tout autre paramètre qui permet de conserver le pouvoir d’achat du IMCU dans le pays concerné. De cette manière tous les pays possédant des IMCU sont assurés que sa valeur ne se déprécie pas en terme de pouvoir d’achat dans les autres pays.

7) Si un des pays membres est au plein-emploi, et a un déficit persistant, c’est qu’il vit au dessus de ses moyens. Si c’est un pays pauvre, il peut être justifié de continuer à le subven­tion­ner. Mais si c’est un pays riche, c’est un « passager clandestin », et il est mis dans l’obligation de dévaluer sa monnaie par rapport au IMCU par palier, ce qui a pour effet de renchérir ses importations, de rendre ses expor­tations moins chères, et surtout de diminuer son revenu réel jusqu’à ce que sa balance commerciale soit équilibrée. Enfin, si le déficit des paiements persiste malgré une balance commer­ciale posi­tive, alors c’est que la dette est trop importante et des négociations doivent s’engager pour faire cesser cette situation, soit par rééchelon­nement, soit par moratoire partiel ou total.

 

Le système ci-dessus a les avantages suivants (en particulier il résout complètement les trois problèmes posés ci-dessus) :

1) Il empêche un défaut de demande globale causée par un pays qui accu­mule des réserves.

2) Il impose la responsabilité des ajustements aux pays en excédent.

3) Il supprime une grande partie des instabilités de spéculation.

4) Il donne a chaque pays le contrôle des mouvements de capitaux et l’autonomie de sa politique monétaire et budgétaire. Un pays peut faire une relance par tout moyen qui lui semble bon s’il est en sous-emploi.

5) Il empêche toute faillite, pour cause d’assèchement de devises, d’un pays qui a besoin de relancer son économie.

Ses inconvénients principaux sont que d’une part il est tout à fait contraire à l’orthodoxie de la communauté financière, d’autre part que c’est un système mondial. Mais rien n’empêche un groupe de pays de s’entendre pour mettre en œuvre le système entre eux. Vraisemblablement le IMCU resterait interne à l’association mais la chambre de compensation devrait alors gérer aussi le change avec les monnaies externes et servir alors de banque du commerce extérieur, avec une réserve des devises. Cette entreprise n’a donc de sens que si l’ensemble ainsi constitué a un certain poids sur les marchés mondiaux. Par exemple les pays de l’Euroland pourraient s’associer dans un tel schéma avec des cercles croissants de pays volontaires : d’abord les pays de l’Union Européenne extérieurs à l’euro, puis les pays candidats à l’UE, enfin les pays en développement. Faisant la preuve de son efficacité, le système s’étendrait peut-être ainsi progressivement au monde entier. En attendant, le poids commercial et financier des pays membres permettrait de limiter les problèmes dus au monde extérieur.

 

VII Conclusion

Les désordres introduits par le système financier international entraînent une inégalité croissante entre les pays. La paupérisation d’un certain nombre d’entre eux, les crises à répétition qui en frappent d’autres, le risque de crise mondiale, imposent de traiter ces problèmes autrement que par des faux remèdes. Ces faux remèdes, vous les verrez abondamment cités

– transparence de et meilleur accès à l’information,

– consolider le FMI,

– responsabiliser le secteur privé,

– durcir la réglementation dans les pays émergents.

Dans ces remèdes aucune réforme de structure du système financier international. Notamment rien sur les régimes de change ni sur le contrôle des capitaux à court terme.

Notre opinion est que la situation ne s’améliorera pas tant que des réformes de structure ne seront pas mises en œuvre dans ces domaines.



(1) Ce document est paru dans « Une mondialisation humaniste », sous la direction de M. Ruby, L’Harmattan (2003)