Limiter la contrainte internationale

L’association Chômage et Monnaie propose des mesures visant à résorber le chômage en relançant l’activité, cette relance étant financée par injection de monnaie permanente. Le texte qui suit répond aux objections liées à la "contrainte internationale" et dont voici les plus fréquentes:

– aucun pays ne peut plus aujourd’hui envisager de mener une politique autonome, et encore moins originale.

– c’est encore plus vrai pour la France qui a voté le traité de Maastricht.

– tout plan de relance conduit au déficit de la balance commerciale.

– tout plan de relance, surtout s’il est financé par ce qui sera considéré comme des manipulations monétaires, se heurtera aux attaques des spéculateurs et conduira aux plus grands désordres (baisse du franc et hausse des taux d’intérêt).

 

I L’autonomie de la politique économique

L’internationalisation de l’éco¬nomie, qui s’est accélérée dans les années passées, conduit certains à penser qu’il n’est pas possible de mettre en oeuvre une politique autonome, ou, du moins, que les "marges de manoeuvre" sont très faibles. Il en résulte un sentiment de fatalisme et de scepticisme face à toute innovation, même quand les politiques retenues par conformisme ont fait la preuve de leur inefficacité face aux difficultés économiques qu’elles n’arrivent pas à surmonter. Nous allons montrer qu’aucun pays ne peut, en fait, renoncer à l’autonomie de sa politique économique, et notamment de sa politique monétaire.

L’observation historique montre que les marchés économiques ne se stabilisent pas spontanément contrai¬rement au dogme libéral. L’organi¬sation des marchés conduit à la confrontation de l’offre et de la demande mais, comme l’a montré E.Malinvaud [11], il peut subsister des situations de déséquilibre. Le système économique "marche tout seul" quand l’offre est inférieure à la demande (seller’s market). Dans cette situation ce sont les producteurs qui "font les prix", et ces prix sont alors rému¬nérateurs. Tout le monde y trouve son compte.

Quand l’offre devient supérieure à la demande (buyer’s market), il se produit un phénomène cumulatif récessif: les prix ne sont plus rémuné¬rateurs, les producteurs cherchent par tous les moyens à les réduire en com¬pri¬mant leurs prix de revient, ce qui réduit la demande et aggrave la situation.

La sortie de ces crise de réces¬sion ou de dépression passe par l’inter¬vention de l’Etat, entité collective chargée de la régulation macro¬éco¬no¬mique. Sinon, c’est ce que l’histoire enseigne, la sortie de crise passe par une révolution ou un conflit armé.

Intervention de l’Etat ne signifie pas direction de l’économie. Cette intervention peut se limiter, dans certaines situations, à une création de monnaie permanente et à une réduc¬tion corrélative des impôts.

Il faut noter que dans la situa¬tion actuelle, et contrairement aux commentaires qui sont faits autour de l’emprunt Balladur, un emprunt n’est pas un substitut à la création de monnaie perma¬nente. En effet, grâce à la montée en puissance des actifs financiers, il n’y a plus d’épargne oisive. L’emprunt et toutes les mesures "classiques" sont donc con-damnées à l’échec car elles reprennent d’une main ce qu’elles donnent de l’autre, que ce soit par l’emprunt, l’impôt, ou tout autre prélévement obligatoire. L’inter¬vention de l’Etat passe donc nécessai¬rement aujourd’hui par cette création mo¬né¬taire.

En conclusion, la régulation macro¬écono¬mique suppose la maîtrise de deux leviers principaux et inter¬dépendants, la fiscalité et la politique monétaire. L’Etat qui perd la politique monétaire perd son pouvoir de régulation écono¬mique. Il prend le risque de se trouver à la tête d’un pays ingouvernable par l’ampleur des déséquilibres devenant progressive¬ment insoutenables.

Dans cette optique, la maîtrise de la politique économique est une condition sine qua non du maintien de l’autonomie politique. Aucun pays ne peut donc abandonner son autonomie en matière économique et monétaire.

 

II. La contrainte européenne

Le raisonnement précédent peut sembler bien platonique face aux contraintes résultant du traité de Maastricht. Avant d’analyser spécifi¬quement la réalité de ces contraintes, il importe d’avoir à l’esprit que ce traité vise à généraliser une politique monétariste contestable dans ses principes comme dans ses résultats.

 

II.1 Les limites du monétarisme

a) La doctrine monétariste est fondée sur le postulat qu’une augmen¬tation non contrôlée de la quantité de monnaie en circulation provoque presque toujours, in fine, une hausse des prix qui, elle-même, en¬gendre à terme une perte de compé¬titi-vité et un accroissement du chômage. Corré¬lativement elle en déduit que pour lutter contre l’inflation et relancer l’emploi, il faut contrôler, voire réduire, la masse monétaire, même si la réduction du pouvoir d’achat entraîne une réduction temporaire des emplois.

Nous pensons que cette relation entre augmentation de la quantité de monnaie en circulation et hausse des prix n’est pas toujours vérifiée et que le chômage a d’autres causes. Ceci nous conduit à faire du taux de chômage un critère en soi de la politique éco¬nomique.

b) Le niveau de l’emploi est fixé par les niveaux respectifs de l’offre et de la demande de travail qui sont eux-mêmes déterminés par de nombreuses variables, et notamment par les poli¬tiques monétaires, fiscales, sociales, industrielles, etc… Il est irréaliste de séparer la politique monétaire, et d’en faire le facteur principal de régulation économique. La crise de 1929 et celle qui affecte aujourd’hui avec plus ou moins de rigueur les pays du monde occidental sont le résultat de cette erreur.

c) La généralisation à l’en¬semble des pays occidentaux, et en particulier à l’Europe, des politiques inspirées par la doctrine monétariste, qui s’avèrent inefficaces et ne permet¬tent pas de résorber le chômage, risque d’aggraver la crise. Partout où une crise de chômage a perduré des senti¬ments nationalistes et xénophobes se sont réveillés. L’avenir de la construc¬tion européenne et la paix sociale sont gravement compromis par la poursuite d’une politique monétariste.

 

II.2 Les relations avec l’Allemagne

Jusqu’en 1990, l’Allemagne a béné¬ficié d’une balance commerciale excédentaire, ce qui l’a doté d’une structure monétaire très favorable (ratio monnaie perma-nente/monnaie temporaire fort).

Par ailleurs le modèle allemand offre des avantages très significatifs à ses entreprises:

– le régime de retraite qui pro¬cure des capitaux permanents à faible coût,

– une fiscalité très favorable,

– une participation des banques aux fonds propres.

En conséquence la France et l’Allemagne ne sont pas dans la même situation face à une éventuelle géné¬ralisation d’une politique monétariste. Il importe donc, avant toute concession en la matière, d’évaluer les consé¬quences écono¬miques respectives de l’application de cette politique. Enfin les discussions avec l’Allemagne seront facilitées si l’on dispose d’un plan solide et innovant même s’il est contraire aux dogmes de la Bundesbank.

 

II.3 Pour une démarche européenne plus rationnelle

Maurice Allais a souligné les erreurs de la démarche entérinée par le traité de Maastricht (voir [3]). A nos yeux, les deux principales sont les suivantes:

– faire perdre aux états euro¬péens tout moyen de relance, alors qu’il n’existe aucun réel pouvoir poli¬tique et économique européen capable de combattre les déséquilibres éco¬nomiques inévitables.

– généraliser une politique moné-tariste inadéquate. Le compor¬tement très rigide de la Bundes¬¬bank doit bien faire com¬prendre qu’une fois le système envi¬sagé par le traité de Maastricht mis en place, le pouvoir monétaire sera ôté aux gouver¬nements et confié à des institutions qui ne feront pas évoluer leurs méthodes, car elles n’en auront pas la volonté et n’y auront aucun intérêt.

Il faut donc, pour construire une politique monétaire unique au niveau européen, se mettre d’accord, d’abord et avant tout, sur la bonne manière de créer la monnaie et d’en régler le volume.

Deux voies sont ensuite envisageables, sa mise en oeuvre pouvant être soit limitée à l’échelon national, soit au contraire étendue à l’échelle européenne. Dans ce dernier cas, dont l’analyse dépasse le cadre de cet article, on peut noter simplement que le schéma de régulation doit a priori comporter deux étages:

– à l’échelon européen, une banque centrale doit pouvoir créer des Ecus "permanents",

– aux échelons nationaux les banques centrales doivent toujours pouvoir créer leur monnaie nationale permanente.

 

III La régulation des échanges internationaux

Tout plan relançant significati¬ve¬ment l’économie est aujourd’hui considéré comme illusoire en raison de ses effets sur la balance commerciale. Nous verrons au § III.2 que des mesures d’accompagnement peuvent contenir ces effets à court-terme. Mais ces mesures pourront être considérées comme contraires au libre-échange. Nous allons donc d’abord discuter ce dernier point.

 

III.1 La fin d’un mythe: le libre-échange des biens et des capitaux

"La vérité des relations commerciales internationales ce n’est pas le GATT, c’est la guerre écono¬mique qui se déroule sur tous les fronts et dont l’enjeu est représenté par l’emploi et la prospérité des com-battants".

Tels sont les propos de R.H. Lévy, président de Renault [12], dont nous résumons la suite:

[Dans ce contexte, l’Europe affiche et pratique une doctrine libérale d’une extraordinaire naïveté.

Les Américains et les Japonais pratiquent un libéralisme de parole avec lequel contrastent fortement leurs pratiques protectionnistes. Il faut donc en finir avec cette vision théologique qui ferait du libre-échange un idéal sacré.]

Pour finir R.H. Lévy déclare: "Les Japonais ne s’ouvrent au libé¬ralisme et à la réciprocité que là où ils sont forts; là où ils sont faibles ils maintiennent la protection de leur marché intérieur; en d’autres termes, ils choisissent leurs champs de bataille et, chose étonnante, l’Europe accepte ce choix".

Cette constatation pouvait être déjà faite lors de la montée au XIXe siècle de la puissance de l’Angleterre, qui prônait le libre-échange pour mieux dominer ses concurrents économiques.

Précisons pourquoi le libre-échange ne doit pas être recherché systé¬matiquement:

 

a) Les échanges commerciaux ne s’équilibrent pas automatiquement par le simple jeu des forces de marché

Malgré les affirmations de Krugman [10] qui voit dans la baisse récente des excédents allemands et japonais et du déficit américain la preuve que les "réalignements monétaires permettent de corriger les positions extérieures courantes de ces pays", on peut observer que des situations déséquilibrées persistent sur de longues périodes.

Au plan théorique, les écono¬mistes ont démontré le caractère régu¬la¬teur du libre-échange, mais dans le cadre de conditions très strictes et limitatives qui ne sont jamais réalisées dans la pratique au niveau inter¬national:

1. Instantanéité de la ciculation de l’information.

2. Atomisation de la con¬currence.

3. Libre circulation des biens et des personnes.

Les conditions 1 et 3 permettent d’assurer, en théorie, l’homogé¬né¬isa¬tion des prix de revient. La libre circu¬lation des personnes, par exemple, permet la résorption des bas salaires: si des disparités de salaires apparais¬sent elles doivent se résorber spontané¬ment, les travailleurs allant offrir leur travail dans les pays les plus rémunérateurs.

La condition 2 vise à la non constitution de monopoles, dont la théorie indique que leur présence contre¬carre la formation de prix d’équilibre.

 

b) La libéralisation des échanges peut entraîner des consé-quences négatives, notamment sur le niveau de vie des populations, qui ne compensent pas nécessairement les effets positifs de la "spécialisation du travail".

Pour les théoriciens libéraux, le libre-échange permet aux deux parties échan¬geantes de bénéficier toutes les deux d’une meilleure allocation des ressources rares (par application du théorème des avantages comparatifs de Ricardo), notamment de la main-d’oeuvre. Au plan théorique, les condi¬tions d’application de ce théorème ne sont pas réunies aujourd’hui, notam¬ment du fait de l’abondance de la main d’oeuvre qui n’est plus une ressource rare !

L’expérience montre qu’en l’absence de barrières protectrices les pays doivent aligner leur niveau de vie sur ceux qui pratiquent une politique de rémunérations très basses ou de sous-évaluation de leur monnaie.

 

c) L’économie internationale, pas plus qu’une économie nationale, ne peut s’autoréguler.

Même dans le cas où les conditions 1, 2 et 3 évoquées ci-dessus sont réunies, le libre-échange peut être auto-dérégulateur si on est en régime de buyer’s market.

Ce qui a été dit au § 1 sur l’autonomie de la politique écono¬mique reste donc vrai au plan inter¬national: l’économie, quand elle cesse d’être autorégulée, doit disposer de régulateurs non automatiques. Actuel-lement la communauté internationale ne dispose pas d’outils de régulation. Elle est donc incapable de faire face aux périodes de dépres¬sion, et ce d’autant plus que, comme l’a observé E.Malinvaud "chaque pays pris individuellement est trop petit pour pouvoir se permettre une politique de stimulation isolée, car son déficit extérieur deviendrait into¬lérable. En revanche chaque pays peut isolément adopter une politique restrictive. Cette dissymétrie crée un biais au détriment de la stimulation".

Chaque pays espère que l’expansion viendra des autres mais que par sa propre rigueur il deviendra le premier de la classe en compétitivité et sera le premier à profiter de cette expansion. Il s’agit en fait d’un com¬por¬tement classique de "passager clandestin" qui ne peut qu’échouer au plan mondial: chaque pays par sa politique de rigueur renforce la crise qui ne peut que se généraliser…

Il faut noter toutefois que ce comportement n’est heureusement pas totalement généralisé. Certains pays pratiquent un développement "auto¬centré", et, par une politique commer¬ciale extérieure habile – et non dogma¬tique – réussissent à se déve¬lopper sans que cela profite exclusivement à leurs concurrents.

 

d) Seuls certains pays profitent de la situation: ceux qui bénéficient d’une protection de leur marché intérieur et profitent de la naïveté de leurs concurrents pour leur prendre leurs marchés et… leur travail.

C’est la thèse (un peu forcée ici) de R.H. Lévy, et de tous les industriels confrontés à la réalité de la concur¬rence internationale, et de ses effets négatifs sur l’emploi.

 

e) A l’inverse les pays les plus défavorisés peuvent pâtir du libre-échange. D’autres mécanismes leur seraient plus profitables.

Les théoriciens du libre-échange prétendent que les pays à bas salaires peuvent se développer, grâce à ces faibles coûts, compensés bien sûr pour partie par une faible productivité, sur des créneaux de spécialité. Ce déve¬lop¬¬pe¬ment serait stoppé si les pays occidentaux adoptaient une politique de fermeture des frontières.

L’observation des PVD les plus pauvres montre combien la première partie de ce raisonnement se heurte aux réalités. Ces pays ont plus à gagner à un développement "auto¬centré" et à bénéficier de vastes plans Marshall (voir [6] et [7]), qu’à être plongés dans le maëlstrom actuel.

 

f) Il ne faut pas confondre augmentation des échanges et libre-échangisme.

Il est difficile de contester l’intérêt de chaque pays à bénéficier des avancées faites par un autre. Il est difficile également de nier les risques de l’isolationnisme tant au plan éco¬nomique qu’au plan politique. Mais il faut observer que le libre-échange tous "azimuts" ou encore "libre-échan¬gisme" n’est en rien la seule méthode qui permette les échanges interna¬tionaux.¬ D’une part les échanges internationaux se sont développés avec des pays pratiquant tous, plus ou moins secrè¬tement, une certaine protection de leur agriculture ou de leur industrie. D’autre part, l’Occident a pratiqué à grande échelle des méthodes différentes, que ce soit avant la 2ème guerre mondiale (loi lend-lease mise en place par Roosevelt) ou après (plan Marshall).

En conclusion, il est souhaitable de sortir du libre-échangisme dogmatique pour mettre en place les mesures de sauvegarde et d’encadrement qui permettent de tendre vers un libre-échange rationnel des biens et services.

 

III.2 L’impact d’une relance financée par injection de monnaie permanente sur la balance commerciale

Quelles qu’en soient les modalités, la monnaie permanente a pour corollaire un endettement moindre des agents économiques. Les frais financiers baissent donc, ce qui améliore la compétitivité des entre¬prises, notamment exportatrices. Cet effet bénéfique est encore amélioré par une baisse des impôts rendue possible par les nouvelles ressources de l’Etat (par monnaie permanente) et par la baisse des charges financières (réduc¬tion de la dette publique).

L’effet sur la compétitivité de la production entraînera donc à terme des gains de part de marché et une amélio¬ration de la balance des paiements.

Cet effet pourrait, pour certains, ne jamais se produire, toute relance entraînant à court terme une augmen¬tation des importations et une dégradation irrémédiable de la balance commerciale. Pour éviter ce risque il faut étudier le point d’application d’une relance, de manière à ce qu’elle n’en¬traîne pas une explosion des impor¬tations et que, si celles-ci augmentent, elles soient compensées par des exportations d’un même montant. Il faut donc agir sélectivement sur les secteurs où la relance se traduit par une consommation interne accrue (logement, santé, environnement), par une substitution d’importations ou par une augmentation des exportations. Ceci n’a rien d’impossible mais demande des études sectorielles détaillées.

 

III.3 Mettre en place des mesures de protection…

Si l’on accepte le constat de guerre économique et si l’on en fait le cadre de la réflexion, il ne suffit pas de faire une relance sélective. Il faut, en outre, sans revenir brutalement au protectionnisme d’antan, restaurer la compétitivité de nos entreprises.

Une analyse sectorielle doit là aussi être conduite. Cette étude doit mettre en évidence les secteurs les plus vulnérables ainsi que les "partenaires" concernés, et définir les mesures protec¬trices ad’hoc (contingentements, barrières tarifaires…).

Par ailleurs une série de mesures nationales doivent être étu¬diées pour alléger les handicaps de notre industrie ou pour corriger les effets des mesures de dumping social ou monétaire de nos concurrents.

Tout d’abord, il faut constater que faire payer les charges sociales aux entreprises exportatrices revient à les envoyer au combat le dos chargé de lourdes pierres, face à des entreprises issues de pays qui n’offrent aucune garantie à leurs travailleurs. Le fait que ces cotisations soient assises sur les salaires handicape en outre encore plus les entreprises productrices au profit des entreprises importatrices. Ce mécanisme est à l’origine des délocalisations industrielles. On peut étudier, pour remédier à cette situation, le transfert des charges socia¬les sur la TVA.

Les mesures de dumping social ou monétaire de nos concurrents peuvent quant à elles être limitées par des programmes de contrôle des importations.

Enfin, toujours dans le même cadre de réflexion, celui de la guerre économique actuelle, la France doit étudier comme ses partenaires euro¬péens (et contrairement à ce qu’elle a fait entre les deux guerres) l’intérêt d’un cours du franc plutôt sous-évalué.

 

III.4 …ou proposer des règles nouvelles pour une paix économique mondiale ?

Les tenants du libre échan¬gisme sont en réalité voués à la défense d’intérêts nationaux, voire corpora¬tistes. Ils prennent prétexte des vertus du libre échange pour justifier leur politique agressive, affirmant qu’elle est facteur de paix, d’ordre et de développement, et condamnant toute mesure de défense qu’ils qualifient de "pratique déloyale". Mais ils n’hésitent pas (on l’a vu à propos de l’acier européen) à prendre des mesures de protection brutales et discriminatoires, et à remettre en cause dans certains cas les accords internationaux de réciprocité. Ceci tient au fait que, comme nous l’avons vu plus haut, en période de récession les vertus du libre échange n’exercent plus leur effet auto-régulateur. Chaque pays cherche alors à s’en tirer le moins mal possible, au détriment des autres.

Sortir de cette logique de guerre économique suppose l’existence d’un organisme régulateur qui aurait le pouvoir d’injecter, dans des conditions à définir, des liquidités internationales sans contrepartie de dette. Cet orga¬nisme international, doté de pouvoirs financiers appropriés, devrait aussi faire respecter les conditions déter¬minées par les théoriciens du libre échange pour que ce régime puisse pleinement jouer son rôle de régu-lateur automatique du marché. Cet organisme aurait en quelque sorte (comme le propose M.Allais [4]), les attributions du FMI et du GATT réunis. Il s’en faut bien sûr que la création d’un tel organisme suffise pour pacifier le monde économique. En la matière tout reste à inventer. Ce que nous voulons souligner ici, c’est qu’il faut savoir dans quel cadre de réflexion on se place: guerre ou paix économique, et que selon le choix retenu, les mesures à prendre ne sont pas les mêmes.

 

IV Les conséquences d’un plan de relance sur les taux de change et les taux d’intérêt

IV.1 Franc fort, stable ou flottant ?

Avant de discuter des risques liés à une attaque du franc consé¬cu¬tive à l’annonce d’un plan comme le nôtre, il faut se demander quel est l’objectif visé en matière de taux de change.

La politique du "franc fort" a surtout pour objectif de viser l’unité monétaire, c’est donc en fait une politique de "franc accroché au mark".

Si, comme on l’a suggéré précé¬demment, cet objectif n’est pas retenu, en raison de la nécessité de conserver l’autonomie de la politique monétaire, il reste à choisir entre changes fixes et changes flottants.

Le régime des changes flottants a la préférence des économistes anglo-saxons, qui lui attribuent un pouvoir auto-régulateur que l’histoire écono¬mique ne démontre pas.

De son côté le régime des changes fixes offre l’intérêt indéniable de donner un cadre clair aux activités des entrepreneurs et de ne pas les disperser dans des opérations finan¬cières ne générant aucune valeur ajoutée réelle. Nous pensons donc qu’il faut viser l’objectif d’un franc stable par rapport aux monnaies principales utilisées dans nos échanges. Cette stabilité passe donc par une détermi¬nation centralisée, (non soumise au marché), des parités, en prenant comme cible les PPA (Parités de Pouvoir d’Achat). Ces parités pourraient être révisées quand elles s’éloigneraient trop de la cible.

 

IV.2 Faut-il laisser la spéculation internationale se développer sans contrainte ?

Les flux de capitaux quotidiens sont, comme l’a montré M.Allais, sans commune mesure avec les nécessités des échanges commerciaux (420 milliards de dollars échangés par jour en 1991 entre les pays membres du G7, soit 34 fois le montant des flux correspondant aux seuls échanges commerciaux). Cette spéculation résulte de la libéralisation des échanges de capitaux dont les gains macroéconomiques sont peu visibles.

Certains économistes ont énoncé l’impossibilité d’atteindre simul¬ta¬nément les trois objectifs suivants:

– libération des flux de capitaux (intégration financière),

– stabilité des taux de change,

– autonomie de la politique mo-nétaire.

C’est le triangle impossible, voir [1] et [2].

Or nous avons montré l’impor¬tance d’une politique monétaire auto¬nome et l’intérêt de taux de changes relativement stables. Il faut donc "sacrifier" l’objectif de l’intégration finan¬cière dont le bilan est d’ailleurs tout à fait négatif:

– aucune mesure originale ne peut être prise car elle risque de faire peur aux spéculateurs. C’est le nivel-lement par le bas de la politique éco¬no¬mique, qui se fait "à la corbeille".

– les perturbations se propagent rapidement, le système mondial est instable.

– répondre aux attaques spécu¬latives par une hausse des taux d’intérêt nuit à l’économie concernée et à l’emploi, répondre par une déva¬lua¬tion encourage la spéculation.

– les gains spéculatifs sont "moralement" douteux, ils donnent un pouvoir énorme à des financiers peu scrupuleux et découragent les tra¬vailleurs qui supportent mal de voir ces financiers gagner en 1 seconde ce qu’ils ne gagnent pas en une géné¬ration.

– la facilité avec laquelle ces gains sont obtenus orientent les capitaux vers la bulle financière plus que vers l’activité productrice.

 

IV.3 Désarmer la spéculation

Si les mesures que nous préconisons peuvent se heurter au pouvoir de la spéculation, c’est que ce pouvoir est excessif comme nous venons de le voir. C’est pourquoi il nous semble nécessaire d’étudier des mesures visant à désarmer la spéculation monétaire, pour inverser la problématique consistant à faire dépendre la réussite d’une politique de son appréciation par cette force "brutale".

Il faut tout d’abord remarquer que la force de la spéculation provient de deux facteurs. D’une part, l’Etat ayant perdu le pouvoir de création monétaire, il dépend crucialement des marchés financiers pour financer ses actions et, éventuellement, son déficit. D’autre part la libéralisation inter¬nationale des marchés des capitaux et l’aisance maintenant extraordinaire avec laquelle les opérateurs peuvent réaliser des transactions de toutes sortes renforcent encore le pouvoir des spéculateurs.

Le fait de redonner à l’Etat le pouvoir de création monétaire le met en situation(1) économique et politique de prendre des mesures difficiles voire impossibles à prendre dans le cas inverse. C’est d’ailleurs pour cela que certains propos régulièrement tenus afin de "moraliser" les marchés font sourire ceux qui ont conscience de la puissance des forces en jeu.

Les mesures à prendre pour contenir la spéculation internationale doivent faire l’objet d’une étude spécifique qui dépasse le cadre de cet article. Elles sont a priori de deux natures:

– des contraintes juridiques dans des domaines où l’imagination la plus débridée s’est exercée et où tout est possible, ou presque, pour le profit d’une minorité d’initiés; des commis¬sions travaillent en ce sens actuel¬lement. Il s’agirait, dans ce domaine, d’instaurer des contrôles similaires à ceux qu’exerce la COB pour le marché boursier.

– une fiscalisation des plus-values spéculatives, ce qui est autorisé par le traité de Maastricht au § b de l’article 73 D, et même coule de source si la taxation a pour but de contribuer à la stabilité des prix, en vertu de l’article 105.

 

IV.4 Les taux d’intérêt

En période de récession, il est souhaitable que les taux d’intérêt à court et long terme baissent fortement et rapidement pour réduire les charges financières des agents économiques, l’Etat compris, et augmenter leur capa¬cité d’endettement. Quatre contraintes majeures s’opposent en France aujour¬¬d’hui à cette réduction:

1) L’intégration des marchés financiers oblige l’Etat, et demain la Banque de France si le traité de Maastricht entre en application, à maintenir des taux d’intérêt à court terme assez élevés, pour maintenir une parité correcte du franc.

2) La peur de l’inflation pousse les banques centrales à élever le niveau des taux à court terme dès qu’elles sentent, ou croient sentir, des poussées à la hausse des prix, et ce pour limiter le recours au crédit et contenir l’évolution de la monnaie en circulation.

3) L’Etat devant financer le déficit public par emprunt, il doit, même à long terme, offrir à ses créanciers des taux suffisamment rémunérateurs.

4) Les banques ne répercutent pas rapidement à leurs clients la baisse des taux à long terme, afin de restaurer leurs marges, dans un contexte où elles ne peuvent facturer le coût, important, des services qu’elles rendent à leurs clients, où elles subissent, dans la situa¬tion récessive actuelle, de grosses pertes sur leurs clients à risque de plus en plus nombreux, et où elles n’ont pas encore entièrement absorbé les pertes liées à la récente baisse de l’immo¬bilier.

La contrainte 3) est desserrée par le fait de redonner à l’Etat le pouvoir de création monétaire, ce qui limite son appel aux capitaux. La reprise économique envisagée peut, par ailleurs, permettre d’envisager la tarification des services bancaires, et de négocier en contrepartie avec les banques qu’elles répercutent immédia¬tement la baisse des taux, ce qui relacherait la contrainte 4). Elles seront d’autant plus enclines à le faire que, les perspectives économiques s’amélio¬rant, leurs risques baisseront.

La levée de la contrainte 1) dépend du succès de la lutte contre la spéculation.

Quant à la contrainte 2), c’est le fruit de l’application de la doctrine monétariste, qui ramène l’inflation à un phénomène monétaire et ne connait pour la maîtriser que la hausse des taux, c’est à dire en fait la récession et le chômage. Nous sommes persuadés que ce n’est pas une bonne méthode mais ceci suppose des développements concernant la lutte contre l’inflation qui ne sont pas l’objet de cet article.

 

V Conclusion

En résumé, aucun pouvoir politique ne peut renoncer à l’auto¬nomie de sa politique monétaire. Ceci est renforcé par le fait que les doctrines économiques sont loin de faire l’unanimité, et que la doctrine monétariste dominante a fait la preuve de son inefficacité.

Par ailleurs les marchés ne se stabilisent pas spontanément. Lorsque l’instabilité se traduit par une réces¬sion, l’Etat doit intervenir, et l’inter¬vention monétaire est indispen¬sable. C’est là que l’on retrouve nos propositions.

Les difficultés que peut rencon¬trer une telle politique au plan inter¬national sont liées au libre échange des biens et des capitaux, dont nous montrons les effets pervers et que nous préconisons de limiter.

Notamment, un encadrement de la circulation des capitaux, associé au nouveau pouvoir de création moné¬taire de l’Etat, devrait permettre de lutter contre la spéculation tout en obtenant des taux d’intérêt non prohibitifs.

Bibliographie

[1] J.Adda, "Le triangle infernal"Alter Eco 02/93

[2] M.Aglietta, "Régimes monétaires, monnaie supranationale, monnaie commune" cité ds Alter Eco 02/93

[3] M.Allais, "Erreurs et impasses de la construction euro-péenne" Clément Juglar 1992

[4] M.Allais, "Libre échangisme mondial, les perversions monétaires" Le Figaro du 23/06/1993

[5] P.Aunac, "Mettre un terme à la spéculation monétaire" 10/1992

[6] P.Aunac, "Le dialogue Nord-Sud, une voie royale pour la relance éco¬nomique"

[7] A.Grjebine, L’état d’urgence Flammarion 1983

[8] A. et T.Grjebine, La réforme du système monétaire international PUF 1973

[9] N.Kaldor, Le fléau du monétarisme Economica 1985

[10] P.R.Krugman, "Le processus d’ajustement a-t-il réussi" cité dans Problèmes Economiques Mars 1993

[11] E.Malinvaud, Réexamen de la théorie du chômage Calman Lévy

[12] R.H.Lévy, "Réalités industrielles" Annales des Mines Février 1993

[13] Commission européenne pour l’emploi (présidence Bruno Kreiski), "Pour en finir avec le chômage en Europe" La Découverte 1989



(1) Cette possibilité serait bien sûr beaucoup plus sérieuse si elle était partagée par plusieurs états, se coordonnant sur une même politique monétaire.