Le président Hollande persiste et signe. Dans son discours du 31 Décembre lors de ses vœux pour la nouvelle année, il annonçait une évolution de sa doctrine économique que le journal « Le Monde » résumait par son titre « Mr Hollande défenseur d’un socialisme de l’offre ». Le 14 Janvier il a été encore plus clair. Défendant son « pacte de responsabilité » il a lancé comme pour se justifier « l’offre crée la demande ».

Faut-il favoriser l’offre ou la demande ? Ceci est un vieux débat. En général, en évoquant cette question, les commentateurs se réfèrent à l’opposition entre les politiques « keynésiennes » qui favorisent la demande par la dépense publique, et les politiques opposées, qui favorisent la baisse des coûts des entreprises.

Nous avons montré il y a déjà quelques années(1) que le débat était en réalité un faux débat, ou au moins un débat mal posé. Dans un pays fermé, l’offre (les entreprises) crée effectivement sa propre demande en distribuant des salaires et dividendes, et en commandant des investissements. Bien entendu, ces flux et reflux ne concordent pas toujours exactement. Si des riches épargnent trop, la demande devient insuffisante. Si au contraire des ménages s’endettent inconsidérément, la demande peut être excessive et les prix de certains biens vont monter(2) . Il n’empêche, la plus grosse partie circule bien des entreprises aux ménages et vont donc constituer la plus grosse part de la demande qui reviendra des ménages aux entreprises. Celles-ci n’ont donc aucun avantage à diminuer ces revenus qui fourniront à leurs clients de quoi leur commander leur production. Favoriser la santé des entreprises contribue donc bien à la bonne marche de l’économie.

En face, les partisans de la politique de la demande observent que l’entreprise ne peut distribuer des revenus que si elle vend ses produits. En finançant la demande par des transferts sociaux ou par d’autres moyens, on fournit donc des clients aux entreprises et la boucle est bouclée.

En réalité, qu’on favorise l’entreprise, pour qu’elle ait plus à distribuer, ou les clients, pour que les entreprises fassent plus de chiffre d’affaire, dans les deux cas les revenus redistribués par les entreprises augmentent.

Dans un pays ouvert, les choses changent. Si l’entreprise est assez compétitive, elle gagne des revenus de l’étranger en plus des revenus domestiques et peut donc les redistribuer en plus grande quantité. Par contre si dans un secteur ce sont les entreprises étrangères qui l’emportent, des revenus distribués à l’intérieur s’évadent vers l’étranger. Dans ce cas, l’offre domestique crée la demande dans un autre pays.

La politique de l’offre prend alors une autre signification. Il s’agit de favoriser les entreprises domestiques pour qu’elles soient plus compétitives que les entreprises étrangères. C’est dans cette ligne que F. Hollande se place. En effet F. Hollande n’a pas parlé de la compétition internationale, dont en d’autres temps il avait comme d’autres fustigé les défauts. Il n’envisage pas de favoriser l’offre en la mettant plus à l’abri de la compétition déloyale des pays étrangers, car ceci l’obligerait à violer des traités européens et mondiaux. Il accepte donc pleinement cette compétition. Il ambitionne en fait de réussir, comme Blair ou Schröder dans leur temps, à faire baisser dans son pays les coûts salariaux et les transferts sociaux par rapport à ceux des autres pays européens.

Mais alors qu’en pays fermé la logique de la politique de l’offre est claire, dans un pays mondialisé elle l’est beaucoup moins. On ne peut être compétitif que par rapport à d’autres, mais cette compétition est un jeu à somme nulle. Ceux qui y gagnent ne peuvent y arriver qu’au détriment de ceux qui y perdent. Et les entreprises, ayant les yeux fixés sur les lointains revenus étrangers, ne voient plus l’intérêt de distribuer des revenus autour d’eux.

De plus, à cause de cette compétition mondiale, la politique keynésienne de relance par la demande perd de son efficacité, parce qu’une partie croissante de la demande ainsi suscitée s’adresse à des entreprises étrangères. Dans ce contexte on n’a donc plus le choix, il ne reste que la politique de l’offre. Les politiques qui veulent aller dans cette direction montrent en exemple ceux qui en la pratiquant tirent leur épingle du jeu dans la compétition internationale, et préconisent de les imiter. C’est la politique de croissance par l’export qui a été menée avec succès par l’Allemagne et les pays émergents asiatiques.

Cette politique de compétitivité est-t-elle possible aujourd’hui ? Selon nous, même si les français suivent, ce n’est possible que de manière limitée et avec des régressions sociales importantes. Car tout d’abord il faut distinguer deux catégories de compétiteurs, ceux qui sont dans l’Europe et ceux qui sont en dehors.

Hors Europe, dans la plupart des cas, les pays concurrents ont une monnaie sous-évaluée et tout effort de compétitivité peut être annulé par une variation de change en sens contraire. Le succès de ce côté est donc peu probable.

Au sein de l’Europe, comme nous l’avons montré en 2011 il y a de fortes inégalités salariales (1 à 2). Le pays de référence, l’Allemagne, profite clairement de ces disparités pour fabriquer dans les pays à bas coût et assembler dans les usines allemandes. Tous les pays européens qui souffrent d’un chômage important ont des entreprises qui fabriquent en réalité dans d’autres pays.

Dans ce contexte, si on accepte et le désordre européen et la compétition mondiale, on voit que la marge de manœuvre est étroite. Un objectif tenable est de parvenir à baisser nos coûts salariaux au niveau de nos plus proches concurrents (Allemagne, Autriche, Italie). Pour d’autres (Espagne, Grèce) cela paraît déjà plus difficile. Par rapport aux plus compétitifs (Hongrie, Roumanie) cela paraît hors d’atteinte, et de plus ces deux-là ne sont pas dans l’euro.

Concrètement, ce qui est envisagé par F. Hollande et réclamé par les patrons des entreprises françaises, c’est la baisse des charges, pour abaisser les coûts. Or par quel moyen baisser les charges des entreprises ? Les deux grosses masses sur lesquelles les entreprises et/ou le gouvernement peuvent agir sont les salaires d’un côté, les cotisations et impôts de l’autre.

Le président ne parle pas des salaires, en théorie ce n’est pas de son ressort mais il peut néanmoins accompagner un mouvement de réduction de ces salaires. Par exemple en permettant l’affaiblissement de la protection légale contre la baisse des salaires directs et indirects. Les accords compétitivité-emploi de janvier 2013, les appels à la flexibilité, à la « flexi-sécurité », vont dans ce sens. Gageons que d’autres initiatives seront prises dans le même sens pour habituer les salariés à l’idée qu’une adaptation de leurs salaires à la compétition internationale est inévitable.

Il est plus facile d’agir sur les cotisations et impôts que versent les entreprises et de les faire baisser. Mais ces cotisations et impôts sont redistribués par l’Etat en transferts sociaux, en salaires de fonctionnaires ou en investissements vers les entreprises. Si, comme le dit le Président, il finance les baisses de charges par des économies de dépenses, l’Etat distribuera au total autant de moins. Les français auront donc moins à dépenser, ce qui est clairement dépressif, mais, dira-t-on, les entreprises seront plus à même de gagner des marchés à l’étranger, ce qui est positif. D’une certaine manière, l’Etat finance ainsi les consommateurs étrangers. On peut espérer plus modestement que les entreprises qui fournissent le marché domestique regagnent des parts de ce marché. On peut toujours espérer … Et le point négatif est que l’effet récessif est immédiat, tandis que le gain de parts de marché sur les concurrents étrangers et plus long et difficile.

En conclusion les chances de succès sont très limitées. Le plus probable est que l’effet sur le chômage soit très faible, voire négatif si une spirale récessive s’installe.

Existe-t-il de meilleures politiques ? Bien sûr, et nous en avons parlé plusieurs fois sur ce site.

En dehors du succès d’une politique de croissance par l’export, il n’y a que deux moyens de relancer une économie en stagnation ou récession, ce sont d’une part un plan de dépenses publiques, d’autre part une dévaluation.

En ce qui concerne un plan de dépenses, ce peut être par exemple un plan d’investissements. Si ceux-ci sont bien ciblés, ils s’adresseront à des entreprises nationales chaque fois que ce sera possible et les revenus resteront dans le pays. Mais un tel plan n’est guère envisageable dans le cadre des traités européens en vigueur, car le déficit nécessaire pour obtenir un résultat non ridicule excède de beaucoup les critères de Maastricht et des traités ultérieurs. Nous avons chiffré les financements nécessaires dans notre propre plan et avons conclu qu’il était alors nécessaire de s’affranchir de ces contraintes et qu’il nécessitait aussi le concours de financements de la Banque Centrale.

En ce qui concerne la dévaluation, elle nécessite évidemment soit de réviser profondément le fonctionnement de l’euro, soit de s’affranchir complètement de la monnaie unique. Nous avons également suggéré une stratégie pour arriver à ce but. Si on souhaite ne pas mettre en œuvre cette solution « musclée », un minimum serait d’obtenir des autorités européennes, et notamment de la BCE, une politique de retour de l’euro vers un cours plus juste qu’actuellement.

Et enfin, pour permettre à notre industrie de renaître là où elle a disparu, ou de se renforcer là où elle est fragile, il est indispensable de la protéger. Il ne s’agit pas de se barricader, mais de rééquilibrer les échanges en commençant par les secteurs critiques. Les outils existent(3) pour que cette politique ne dégénère pas en guerre commerciale. Il faudrait pour commencer mettre nos partenaires européens à la raison. Nous pourrions équilibrer nos échanges entre nous et collectivement par rapport à nos partenaires extérieurs. De cette manière l’impératif de compétitivité, sans disparaître, verrait sa pression allégée afin que les revenus cessent de devoir d’aligner sur ceux des pays concurrents. Ici encore, nous avons préconisé une stratégie musclée, mais toute politique permettant le même résultat sera bienvenue.



(1) « Offre ou demande, telle est la question » Gabriel Galand, Sur ce site, 01/10/2004

(2) Il y a d’autres raisons pour que la demande ne corresponde pas exactement à l’offre. Par exemple la demande générée par l’offre dans un secteur de biens peut se porter sur des biens dans un autre secteur. Le premier aura des invendus et le deuxième ne pourra pas fournir suffisamment.

(3) Le plus immédiat est une dévaluation, mais ce n’est pas simple dans le carcan de l’Euro à l’intérieur duquel l’Allemagne préfère un euro « fort ». Mais on peut aussi mettre en œuvre des barrières douanières intelligentes